CŒUR DE LIONNE

(Lion Pride)

De LEA

 

 

"Bonjour Ms Chandler!"

Il fallut quelques secondes à Catherine pour mettre un nom sur le visage souriant.

"Sally, Sally Kendall! Oh bonjour! Comment ça va?"

"C'est Sally Carson, maintenant, Ms Chandler. J'ai repris mon nom de jeune fille, je ne voulais rien garder de ce salaud. Et ça va très bien, maintenant, grâce à vous."

"Grâce à votre courage, Sally. Vous avez effectivement l'air d'aller beaucoup mieux qu'il y a deux ans." Elle se rappelait la pauvre petite chose sur un lit d'hôpital, couverte d'ecchymoses et de points de suture. Complètement terrorisée, elle avait quand même finalement accepté de porter plainte contre la brute épaisse qu'elle avait eu le malheur d'épouser, et Catherine avait convaincu le tribunal d'envoyer celui-ci en prison pour trois ans.

"C'est votre petite fille, Ms Chandler?"

"Oui, c'est Caroline."

Sally se pencha vers l'enfant et prit sa main. "Bonjour, Caroline. Tu sais que tu as les yeux les plus bleus que j'aie jamais vus?"

"Je vous croyais partie en Californie, Sally."

"J'habite là-bas. Je ne suis ici que pour un mois de stage."

"Vous êtes toujours esthéticienne?"

"Pas exactement. Je m'occupe toujours de maquillage, mais dans un autre genre. Je travaille pour la télé maintenant. Vous connaissez 'Effie contre les Loups-Garous'?"

"Non, désolée, nous ne regardons pas souvent la télévision."

"C'est que votre fille est trop jeune. Tous les ados en sont fous. Je suis maquilleuse sur la série. Je suis plutôt douée pour les loups-garous, et ils veulent que je crée de futurs personnages, je suis ici pour me former aux nouvelles techniques."

"Je suis vraiment heureuse que tout aille bien pour vous, Sally!"

"Je vous dois vraiment beaucoup, Ms Chandler!"

"Catherine. Et vous ne me devez rien du tout."

"J'aimerais portant bien faire quelque chose…je sais! Caroline, je suis sûre que tu es invitée à une fête pour Halloween. Qu'est-ce que tu dirais d'un vrai maquillage professionnel? Tu ferais un très joli chaton…" elle caressa la joue de la fillette "…ou un lionceau, peut-être?" Elle rit devant le regard de détresse que Caroline envoyait à sa mère. "Ca ne fait pas mal, tu sais…Hé! vous allez bien, Ms Chandler…Catherine?"

"Oui…je réfléchissais. Vous venez peut-être de me donner une idée. Ou est-ce que je peux vous joindre, Sally?"

*****

Catherine emmena Caroline directement au plus proche accès vers les Tunnels. Le reste de leurs courses attendrait, elle avait des plans à mettre au point. Une chance que Devin soit là! Depuis la mort de Charles, deux ans plus tôt, il avait repris sa vie errante, mais ses visites étaient devenues plus fréquentes, et avaient tendance à durer plus longtemps. Elle était heureuse de sa présence, car la rencontre avec Sally lui avait donné des idées. Des idées certes séduisantes, mais risquées aussi, et à plus d'un point de vue. Devin était exactement celui dont elle avait besoin, parce que, tout comme elle, il avait toujours refusé de tenir pour acquises les limites qui restreignaient la vie de Vincent. Elle aurait également bien besoin de son aide pour convaincre Père, surtout que ses projets incluaient également le frère de Caroline.

Mais en préparant soigneusement son coup, et avec beaucoup de persuasion, elle pourrait sans doute offrir à sa famille un mémorable Halloween. Le plus difficile serait de conserver l'effet de surprise, le lien qui l'unissait à Vincent rendait presque impossible de lui cacher quoi que ce soit. Il savait déjà qu'elle avait quelque chose en tête, et elle le sentit se demander ce que c'était, et pourquoi elle revenait En-Bas plus tôt que prévu. A son grand regret il en avait encore pour plusieurs heures dans les niveaux inférieurs, et elle fit de son mieux pour qu'il ne devine pas à quel point cela l'arrangeait, pour une fois…

*****

"Vous croyez pouvoir y arriver, Sally?"

"Bien sûr, ce n'est pas vraiment difficile…et c'est magnifique! Ou avez-vous trouvé cette photo?"

"Oh, c'est un de mes amis qui l'a prise, c'était peint sur un mur, quelque part."

Catherine sourit. Elle ne disait que la plus stricte vérité…mais que Dieu vienne en aide à Devin si jamais Père apprenait qu'il avait introduit un appareil photo dans les Tunnels Peints…

*****

"Moins vite, Papa!"

"Excuse-moi, Jacob!" Vincent ralentit le temps que son fils le rattrape, et lui prit la main. Le petit garçon sourit.

"Tu es pressé de savoir ce que c'est, hein Papa?"

"Ce que c'est?"

"La surprise! Maman et Caroline vont nous faire une surprise pour Halloween, moi aussi, je suis pressé de savoir!"

Vincent sourit. Quelque chose était dans l'air depuis deux semaines, quelque chose qui emplissait Catherine d'une joyeuse excitation, bien qu'elle en laisse filtrer le moins possible à travers leur lien. Halloween avait toujours été pour eux un moment particulier, et ce soir, c'était le dixième anniversaire de cette merveilleuse nuit ou ils avaient parcouru ensemble les rues de la ville.

Devenir eux-mêmes parents les avait rendus nettement plus réceptifs aux arguments de Père, et depuis maintenant des années ils restaient sagement à l'abri des tunnels ce soir là, mais Catherine s'arrangeait toujours pour en faire une soirée très spéciale…qu'avait-elle encore inventé? Un bal masqué avait lieu ce soir dans le Grand Hall, et il aurait été logique que Catherine et Caroline les rejoignent En-Bas. Pourtant Mary, avec un sourire quelque peu mystérieux, leur avait remis leurs déguisements, deux costumes de "Prince Charmant" assortis, et un mot de Catherine leur demandant de les retrouver à leur maison. Et, Jacob n'avait pas tort, Vincent était vraiment impatient de découvrir ce qui les attendait. Mais en chemin, il sentit un changement dans l'humeur de Catherine. Plus elle le sentait approcher, plus elle devenait nerveuse.

"Ils arrivent, Maman, tu es prête?" Caroline, toute joyeuse, ne tenait plus en place, mais Catherine sentit monter la panique. Qu'est-ce qu'elle avait fait? Comment Vincent allait-il réagir? Et s'il n'aimait pas? S'il se sentait blessé? Elle avait été tellement sûre que c'était une bonne idée, mais toutes ses certitudes semblaient l'avoir désertée. Mon Dieu, et si…

"Maman, ils sont dans l'escalier! Rappelle-toi ce qu'on a dit, allez, retourne-toi!"

Catherine soupira, de toute façon c'était trop tard, et tourna le dos au placard qui donnait sur l'escalier dérobé, tenant la main de sa fille.

Vincent entra derrière son fils et ferma la porte. Elles étaient là, habillées en princesses comme on pouvait s'y attendre, leur tournant le dos. Il pouvait sentir une excitation joyeuse chez Caroline, et, venant de Catherine, une angoisse proche du désespoir. Qu'avait-elle bien pu faire pour avoir à ce point peur de sa réaction?

"Maman, Caroline, on est là! Alors, ou est la surprise?"

Caroline tira sur la main de sa mère, et lentement, comme à contrecœur, Catherine fit face à son mari. Il sursauta. "Catherine!"

Il avait devant lui deux répliques féminines de Jacob et de lui-même.

Catherine, sa merveilleuse Catherine, s'était maquillée pour lui ressembler!

"C'est génial! Comme ça on ressemble vraiment à des jumeaux!" Jacob et sa sœur riaient devant la glace.

La toute première réaction de Vincent fut le choc. Sa différence physique avait toujours été pour lui source de douleur, ce n'était pas quelque chose avec lequel on pouvait jouer…mais Catherine ne jouait pas. Elle avait trouvé une nouvelle façon de lui faire comprendre qu'elle aimait tout ce qu'il était. Qu'elle était tout ce qu'il était. Et cela la rendait encore plus belle à ses yeux, si une telle chose était possible.

"Vincent…" Les yeux verts l'imploraient, il la savait prête à pleurer.

"Catherine, tu es…je ne trouve pas les mots…" Il sourit et sentit son soulagement, comme une vague presque palpable. "…il semblerait que le seul commentaire qui convienne soit…" il la surprit par un grondement sourd et évocateur.

Elle sourit aussi largement que sa lèvre supérieure factice le lui permettait, dévoilant des crocs blancs et acérés, et il comprit soudain pourquoi elle trouvait du charme à son sourire.

"Est-ce que ça veut dire que tu aimes?"

"J'aime beaucoup. Tu es très belle, Catherine." Il l'attira contre lui pour lui chuchoter au creux de l'oreille. "Et ça te donne un sourire très sexy."

Il y avait des mots que Vincent utilisait rarement, même dans leurs moments les plus intimes, et quand il le faisait, ils avaient toujours sur elle l'effet le plus dévastateur qui soit. Elle fondit instantanément entre ses bras. "Vincent, je t'aime!".

La voix de Caroline les ramena sur terre. "Elle te plaît notre surprise d'Halloween, Papa?"

"C'est une merveilleuse surprise, Caroline, vous êtes les deux plus ravissantes princesses que j'aie jamais vues."

Elle les attira Catherine et lui devant le miroir, ou Jacob les rejoignit. "Tu as vu, Papa, on ressemble vraiment à une famille, maintenant."

Vincent étudia l'étrange tableau que le miroir renvoyait, un tableau sorti tout droit d'un contes de fées, la famille royale de quelque contrée fantastique. Ou peut-être la famille qu'il aurait pu avoir s'il n'était pas né seul de son espèce…Il s'agenouilla face à son fils.

"Jacob, nous sommes une famille, quelle que soit notre apparence à tous, l'important c'est ce que nous ressentons. L'amour est ce qu'il y a de plus important, n'oublie jamais cela!"

"Je n'oublierai pas, Papa!" promit solennellement l'enfant. Puis il se jeta au cou de son père. "Je t'aime!"

Caroline l'imita. "Moi aussi!"

Catherine se pencha pour les embrasser. "Je vous aime!" Et Vincent referma ses grands bras sur ses trésors les plus précieux. "Et je vous aime tous!"

Quelques secondes d'émotion étaient plus que suffisantes pour Jacob, qui se tortilla pour échapper aux bras de ses parents.

"Est-ce qu'on va au bal, maintenant?"

Vincent sourit. "Oui, Jacob. Nous allons avoir l'honneur d'escorter deux belles Princesses jusqu'au Grand Hall."

Caroline et Catherine échangèrent un regard malicieux. "Nous irons au bal…mais plus tard, d'abord nous avons autre chose de prévu."

"Encore une surprise?" s'enquit avidement Jacob

Caroline n'y tenait plus. "On va sortir!"

"Tu veux dire sortir vraiment, dans la rue?" Jacob avait du mal à y croire. Ses contacts avec le monde d'En-Haut s'étaient jusqu'ici limités à ce qu'il pouvait apercevoir de derrière les rideaux de leur maison, et à quelques promenades la nuit dans le parc avec son père. C'était dur pour lui, d'autant plus dur que Caroline, elle, était libre d'aller et venir entre les deux mondes, même si elle faisait de son mieux pour tout partager avec son jumeau. Dur aussi pour Vincent, à qui revenait la lourde tâche d'endiguer la curiosité et l'enthousiasme de son fils, et de lui expliquer, sans trop mettre à mal son innocence enfantine, en quoi le monde d'En-Haut était pour eux un endroit dangereux.

"C'est vrai, Papa, on va vraiment sortir?"

"Catherine…"

"Tout va bien, Vincent, ça ne risque rien! Même Père a donné son accord! Nous ne resterons pas très longtemps, mais c'est une occasion unique de sortir tous ensemble, comme n'importe quelle autre famille."

N'importe quelle autre famille…L'idée était tentante, mais…

"Catherine si quoi que ce soit arrivait…"

"Ca, on s'en occupe! " fit une voix familière.

"Devin!" Vincent se retourna pour se trouver en face d'un superbe tigre, suivi de sa tigresse et de leur petit, tous trois en costumes de l'époque Victorienne.

"Salut, petit frère!"

"Coucou, Vincent!"

"Lena, Caty, mais…"

"Nous sommes votre escorte." annonça Devin. "Plus un groupe est important, moins on remarque les individus. Et tu sais que je suis doué pour attirer l'attention! Au moindre problème, je crée une diversion, le temps pour Jacob et toi de filer vous mettre à l'abri dans les tunnels!" Il offrit le bras à Lena, et Vincent remarqua qu'alors que les autres avaient des gants, les mains de Devin étaient couvertes de poils et portaient des griffes semblables aux siennes.

"Et maintenant allons y! Halloween, ce n'est qu'une fois par an, petit frère, alors profite de ton jour de sortie! Et si les gens vous regardent, ça voudra dire qu'ils admirent vos costumes, qui sont superbes en effet. Mais comme les nôtres sont encore plus beaux, je parie que c'est nous qu'on regardera, et que vous allez passer complètement inaperçus!" ajouta Devin avec un sourire carnassier.

Ils descendirent l'escalier en direction de la porte d'entrée. Vincent prit la main de Catherine.

"Cela fait maintenant presque sept ans que nous habitons cette maison…et je ne suis jamais passé par cette porte."

"Tu devrais peut-être faire un vœu."

" Un vœu, pourquoi? J'ai déjà tout ce que je pourrais jamais souhaiter…y compris une femme très intelligente et extrêmement belle."

En chemin elle lui raconta toute l'histoire. Sally avait demandé l'aide de deux de ses collègues pour les tigres, mais elle avait tenu à s'occuper personnellement de Catherine et Caroline.

"Elle a fait un travail remarquable, en vérité! Mais comment savait-elle à quoi cela devait ressembler?"

Non sans un certain embarras, elle lui avoua ce que Devin avait fait pour elle. "Il fallait bien que je donne un modèle à Sally. Au fait, elle te trouve superbe, beaucoup trop beau pour qu'elle puisse s'inspirer de toi pour les personnages qu'elle crée…Jacob! Ou vas-tu comme ça?"

Ils venaient de déboucher dans une large rue animée. Les yeux agrandis de Jacob semblaient vouloir tout absorber d'un coup, et Vincent dut lui tenir fermement la main pour l'empêcher de courir partout. Caroline et Caty, du haut de leur longue expérience, entreprirent de lui expliquer tout ce qu'il voyait.

Pendant près de deux heures ils parcoururent les rues illuminées. Catherine pouvait sentir combien Vincent était heureux de marcher ainsi dans les lumières de la ville avec sa famille. On les regardait au passage, mais sans plus, beaucoup d'autres gens étaient déguisés. Si quelqu'un les fixait avec trop d'insistance, Devin faisait son numéro. Il se mettait à gronder en montrant les dents, faisait mine de bondir sur les passants, ou pourchassait Léna qui s'enfuyait en riant. Il arrivait même à rugir de manière très convaincante. Quand Vincent lui en fit la remarque, il sourit de tous ses crocs.

"Tu sais bien que ça a toujours été moi le plus sauvage des deux…"

Ce qui faisait aussi sourire Catherine, c'était de voir à quel point Vincent, avec sa taille, ses cheveux, et la grâce féline de ses mouvements, semblait attirer le regards féminins. Ce costume lui donnait une allure plus romantique que jamais, et elle ne put se défendre d'un élan de fierté satisfaite à l'idée que d'autres femmes puissent lui envier son merveilleux mari.

Les enfants finirent par ralentir le pas, même Jacob semblait à court d'énergie…et de questions. Catherine commençait à avoir mal aux pieds.

"Je crois qu'il va être temps de rentrer." dit elle à regret.

"Maman, je suis fatiguée!" se plaignit Caroline.

Devin indiqua un café de l'autre côté de la rue.

"J'ai l'impression qu'on a tous besoin d'un peu de repos, alors avant de rentrer En-Bas, qu'est ce que vous diriez de s'asseoir un peu pour boire quelque chose, ou manger une glace?"

Les enfants manifestèrent bruyamment leur approbation, mais Vincent hésitait.

"Devin…"

"Ne joue pas les rabat-joie, petit frère, tout se passe parfaitement bien! Cet endroit n'a pas l'air mal, qu'est-ce que tu en dis, Chandler?"

"Ca ne serait pas désagréable de s'asseoir un petit moment."

Vincent céda. Devin parvint à conquérir une table dans un coin et ils s'empilèrent autour, se laissant tomber sur les banquettes avec des soupirs de plaisir. Jacob lorgnait les énormes coupes de glace sur les tables voisines, mais Catherine parvint à lui faire baisser ses prétentions jusqu à un simple sundae au chocolat. Et sachant combien Vincent adorait lui aussi le chocolat, elle le persuada d'en commander un pour lui, malgré ses protestations. Les autres préférèrent opter sagement pour des boissons, manger avec des crocs dans la bouche étant un exercice qui demande de l'entraînement.

Joe Maxwell les avait vu entrer, et continuait distraitement à les observer. C'était un groupe plein de gaieté, et leurs déguisements étaient superbes. Il aimait surtout la famille de lions. Un père grand et fort aux gestes pleins de douceur, un petit garçon survolté et enthousiaste, une fillette aux yeux rêveurs, et une mère gracieuse et attentive. La perfection de leurs costumes et de leurs maquillages témoignait du soin apporté à la préparation de cette soirée en famille.

Il se sentit soudain minable dans son costume de location mal coupé. Qu'est-ce qu'il faisait là, déguisé en pirate de pacotille, à attendre une fille dont il se fichait pas mal et qui avait déjà vingt minutes de retard? Pourquoi avait-il accepté d'aller à cette fichue soirée? Pourquoi n'avait-il pas une famille à lui, une femme pour qui il pourrait avoir le même regard que le grand homme blond, là bas, posait sur la sienne?

L'homme dit quelque chose et la femme rit tout haut, faisant sursauter Joe. Cathy? Il regarda mieux. Mais oui, Cathy, comment ne l'avait-il pas reconnue plus tôt? La petite fille c'était Caroline, et le grand type blond devait être son père, le mystérieux mari de Cathy. Joe récapitula ce qu'il savait de lui, et ça ne faisait pas grand chose, Chandler s'étant toujours montrée pour le moins évasive en ce qui concernait son mari. Quand elle lui avait annoncé qu'elle était enceinte, elle ne lui avait dit que le strict nécessaire pour calmer ce qu'elle appelait en riant ses "angoisses de mère-poule". L'homme s'appelait Vincent, il appartenait, du moins à ce que Joe avait compris, à une sorte de communauté plus ou moins religieuse qui vivait à l'écart. Il souffrait d'une difformité physique non précisée, ne sortait jamais dans la journée et n'aimait pas rencontrer des étrangers.

La seule chose dont Joe était vraiment sûr au sujet de ce Vincent, c'était qu'il rendait Cathy très heureuse.

Il regarda l'homme à côté de Cathy. Le problème devait concerner son visage, s'il était obligé de porter un masque. Pauvre gars, Halloween était le seul soir ou il pouvait sortir avec sa femme et ses enfants. Ses enfants? Visiblement le petit garçon aussi était à eux. Mais Joe avait toujours cru Caroline fille unique…tout comme beaucoup de gens croyaient Cathy mère célibataire. Ca voudrait dire…

"Catherine, il y a un homme, trois tables plus loin sur la droite, habillé en pirate, cela fait un moment qu'il nous observe, nous ferions peut-être mieux…"

Elle se tourna légèrement pour regarder du coin de l'œil. "Mon Dieu, c'est Joe! Il m'a reconnue, et ils vous a vus, toi et Jacob, qu'est ce que nous allons faire?"

Il sourit et se leva. "Il n'y a qu'une seule chose à faire."

"Vincent!"

"Ne t'inquiète pas. Joe est ton ami, et je sais qu'au fond de toi tu lui fais confiance. Tu lui fais bien plus confiance que tu ne crois…De plus, il y a longtemps que j'ai envie de le connaître."

"Un problème, Vincent?" S'inquiéta Devin.

"Seulement un vieil ami."

Joe le regarda approcher, remarquant sa puissante stature et la grâce fluide de ses mouvements. Un certain nombre de femmes dans le café semblaient avoir remarqué aussi, à en juger par les têtes qui se tournèrent sur son passage.

"Joe Maxwell?"

"Oui."

"Je suis heureux de vous rencontrer. Je suis Vincent, le mari de Catherine."

La voix avait un timbre un peu étrange mais plaisant et les yeux bleus profondément enfoncés l'enveloppaient d'un regard pénétrant. Joe serra la main tendue. "Ravi de faire enfin votre connaissance, Vincent!"

"Aimeriez-vous vous joindre à nous? Catherine serait ravie."

Joe sourit. "Ca, je n'en suis pas si sûr…mais je viens quand même, merci.."

Catherine les vit revenir ensemble, le Prince et le Pirate, et ne put retenir un sourire malgré son inquiétude. Cela faisait tellement plaisir à Vincent de pouvoir faire la connaissance de quelqu'un d'une façon normale, sans les précautions d'usage! Et ce n'était pas souvent qu'il avait l'occasion de se présenter comme son mari…

Joe se pencha pour l'embrasser sur la joue. "Flagrant délit, Cathy!"

Elle rit. "Je plaide coupable! Qu'est-ce que tu fais là, Joe?"

"J'ai rendez-vous. On est censés aller à une fête, mais elle est en retard, comme d'habitude. Si vous voyez arriver Cléopâtre, prévenez-moi!" Il jeta un coup d'œil circulaire. "Ils sont vraiment terribles, vos masques! Ou est-ce qu'on trouve ces trucs là?"

Catherine sourit. "Un des rares avantages de travailler au bureau du Procureur, c'est qu'on rencontre toute sorte de monde, y compris des artistes du maquillage. Mais je n'ai pas fait les présentations. Joe Maxwell, mon chef, et mon ami. Devin, le frère de Vincent, notre amie Lena et sa fille Caty." Joe serra les mains, puis se tourna vers les jumeaux.

"Tu connais Caroline…"

"Bonsoir Oncle Joe!"

"…mais tu n'avais jamais vu notre fils, Jacob."

Le petit garçon tourna vers Joe des yeux verts identiques à ceux de Cathy et sourit.

"Bonsoir Oncle Joe!"

"Bonsoir Jacob, tu ressembles beaucoup à ta mère."

Le gamin eut l'air de trouver cela prodigieusement drôle. "Oh, non, alors!" pouffa-t-il. "Ce soir, c'est plutôt Maman qui me ressemble!"

Joe vit Cathy accuser le coup, et sentit une soudaine tension chez Vincent et son frère. Qu'est-ce que tout ça voulait dire? Pourquoi cachaient-ils l'existence de leur fils? Parce qu'il avait hérité du problème de son père? C'était vraiment grave à ce point-là?

Il remarqua soudain un détail troublant: Jacob avait des dents qui manquaient. Caroline aussi…d'habitude, mais ce soir elle montrait deux impeccables rangées de dents, agrémentées de crocs pointus…Les canines de Jacob n'étaient pas factices, et si le gosse tenait de son père ça voudrait dire que…

Catherine connaissait assez bien Joe pour savoir que son cerveau de procureur était en train de tourner à plein régime. Et ça annonçait des problèmes. Elle le vit regarder les mains de Vincent et sut qu'il n'allait pas tarder à trouver la clef de nombreuses affaires non résolues, si ce n'était déjà fait. Elle posa une main sur son bras.

"Joe.."

"Oui?" Il leva vers elle un regard intense, interrogateur.

"Il y a des choses dont je préfèrerais ne pas parler ici…" Elle échangea un coup d'œil avec son mari, et Joe fut frappé par l'intensité de ce qui passait dans ce seul regard. Comme ils s'aimaient!

'"Accepteriez-vous de venir dîner demain soir?" demanda Vincent. "Maintenant que nous nous sommes finalement rencontrés, j'aimerais beaucoup faire plus ample connaissance avec vous, et comme Catherine vient de le dire, ce n'est pas l'endroit qui convient."

Joe hésita à peine. L'homme lui plaisait, et il avait appris a faire confiance à son instinct. Tout comme il savait pouvoir se fier à au jugement de Cathy…Et si, comme cela lui sembla soudain évident, Vincent était celui qui l'avait sortie du coffre de voiture de ce dingue, des années auparavant, alors Joe n'avait pas besoin d'en savoir plus.

L'angoisse de Cathy était visible, et Joe se rappela la charmante scène de famille qu'il avait admirée quelques minutes auparavant.

Il savait qu'il avait le pouvoir, et sans doute le devoir légal, de réduire tout ce bonheur en miettes.

Il savait aussi que jamais il ne ferait une chose pareille.

Il sourit, et sentit le soulagement de Cathy.

"Avec grand plaisir." Il regarda Vincent. "Je crois que je vous dois pas mal de remerciements."

"Cléopâtre vient juste d'arriver, elle a l'air de chercher quelqu'un." Devin avait gardé le silence jusque là, conscient qu'une diversion ne servirait pas à grand chose avec Joe Maxwell. C'était à Vincent et Cathy de régler ça, mais il était resté sur ses gardes, prêt si les choses tournaient mal à envoyer l'homme au tapis et à le retenir le temps que Vincent et sa famille s'échappent. Il se détendit, soulagé.

Joe regarda sa montre. "Seulement quarante minutes de retard, elle s'améliore! A demain, alors. Bonsoir tout le monde." Ils le virent saluer une Cléopâtre aux formes généreuses et sortir en sa compagnie. La tablée resta silencieuse un moment.

"Il est temps de retourner En-Bas." dit finalement Devin. Personne ne protesta et ils se levèrent.

En chemin Catherine se tourna vers Devin. "Il va falloir le dire à Père."

Il sourit. "Ouais, et je déteste cette façon qu'il a de dire 'Je vous avais prévenus!' "

Vincent eut un petit rire. "Et on sent que cela lui fait plaisir! Mais cela doit pouvoir attendre que nous ayons parlé à Joe." Le soulagement visible de Catherine le fit sourire. "Ce soir nous sommes invités à un bal, et je veux que chacun passe une bonne soirée."

Une fois dans les tunnels il resta un peu en arrière, gardant la main de Catherine dans la sienne, et au premier tournant il s'arrêta pour la prendre dans ses bras. "Je n'ai pas encore eu l'occasion de te remercier pour tout ce que tu m'as donné ce soir, Catherine."

Embrasser Vincent avec ce masque sur la figure se révéla une nouvelle et intéressante expérience, et quand il releva finalement la tête elle lui dédia un sourire radieux, les yeux brillants. "Ca en valait la peine!"

"Et ce n'était qu'un début. Ils nous attendent."

Comme c'était prévisible les enfants, épuisés par leur longue marche s'endormirent longtemps avant la fin de la fête. Avant de la mettre au lit, Catherine démaquilla soigneusement Caroline, comme Sally le lui avait montré. En sortant de la chambre, les parents tombèrent sur Lena, qui venait de coucher Caty.

"Je vais les surveiller. Pourquoi est-ce que vous ne retourneriez pas un peu là-haut, rien que vous deux? Ou là où vous voudrez. Prenez donc une nuit de congé, tous les parents ont besoin de ça de temps en temps. Allez, filez, je préviendrai tout le monde!"

Ils la remercièrent et s'éclipsèrent. Ils seraient volontiers retournés faire un tour En-Haut, mais même si la rencontre avec Joe s'était finalement bien terminée, ils convinrent à regret qu'il valait peut-être mieux ne pas tenter le diable. Ils prirent le chemin de leur maison, avec en tête des projets tout aussi agréables…et bien moins dangereux.

Ils pénétrèrent dans leur chambre par le placard. Il faisait sombre, mais Vincent laissa les lampes éteintes, préférant allumer des bougies. Leur lueur vacillante donnait à Catherine une beauté sauvage et mystérieuse, qui éveilla chez lui des émotions profondément enfouies. Passant derrière elle, il défit les agrafes de sa robe. Les multiples épaisseurs de dentelles et d'étoffes moirées glissèrent au sol dans un murmure soyeux.. Il contempla un moment la courbe gracieuse de son cou.

"Catherine… ce…hum…masque que tu portes, est-ce qu'il est très inconfortable?

"Oh, non, pas vraiment! J'avais un peu peur que ça tienne chaud et que ça démange, mais c'est presque comme une seconde peau. Sally s'est servie de ce qui se fait de mieux, et c'est une vraie artiste."

"Alors peut-être…" il s'approcha et posa les mains sur ses épaules nues "…peut-être accepterais-tu…" il se pencha et elle sentit ses crocs lui mordiller la nuque, pendant que la pointe de ses griffes descendait le long de ses bras "…de le garder encore un petit moment?" souffla-t-il dans son cou

Elle se laissa aller contre lui. "Un petit moment?" demanda-t-elle d'une voix suggestive.

Il eut un grondement presque inaudible, dont Catherine put ressentir les vibrations à travers tout son corps. "Il se pourrait que ce soit un peu plus long…" admit-il, refermant les bras sur elle.

 

 

 

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