QUAND JE REVIENDRAI

(I shall emerge)
de Becky Bain
Ttraduit de l'américain par Agnès

Chapitre 5

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Catherine passa la matinée suivante à aider Rébecca à l’atelier de bougies, mélangeant la cire et tressant des mèches, tout en se faisant du souci pour son cours de l’après-midi.

Les jeunes qui arrivèrent dans sa chambre à deux heures étaient des adolescents et parmi eux, il y en avait beaucoup qu’elle avait connus auparavant : Kipper, Samantha, Eric, Lana, Dustin et Geoffrey. Elle apprit rapidement les noms des autres, puis inspira profondément en se demandant par où commencer précisément.

C’est Éric qui lui permit de résoudre son problème avec élégance. Il leva la main pour lui demander avec sa voix qui épisodiquement sombrait dans un registre plus grave :

  - Qu’est-ce qu’on doit faire si on est arrêté ?

Catherine faillit rester la bouche ouverte et ne put s’en empêcher qu’avec toute la force de sa volonté. Il semblait que Père ait vu encore plus juste qu’il ne le pensait.

  - Excuse-moi ?

  - Comme Mouse cette fois là ? Tu te rappelles Catherine. C’est toi qui es allée le sortir de là.

  - En fait Mouse n’avait pas été vraiment arrêté.

  - Qu’est-ce qui lui est arrivé alors ?  demanda un autre garçon. Il a dit qu’il y avait des policiers.

  - Ce n’étaient pas des policiers mais des agents de sécurité, expliqua Catherine. Mais de toute façon Mouse a fait ce qu’il fallait, il a demandé à parler à un conseiller juridique

  - Un conseiller juridique demanda une des filles les plus jeunes, roulant le mot inconnu dans sa bouche. Qu’est-ce que c’est ?

  - C’est quelqu’un pour nous défendre, comme un avocat, expliqua Samantha. N’est-ce pas ? demanda-t-elle à Catherine pour confirmation.

  - C’est exact.

  - Catherine est un conseiller juridique, claironna Geoffrey à l’intention du reste de la classe.

  - Mais dommage que tu n’habites plus en haut, dit Éric. On t’appellerait ; comme Mouse a fait !

La remarque incongrue d’Éric lui fit froid dans le dos.

  - Non ce n’est plus possible, dit-elle avec brusquerie pour masquer sa réaction. Il faut demander un avocat. Si vous êtes capables de le payer, vous pouvez choisir qui vous voulez, sinon le tribunal vous en assigne un d’office.

Ils étaient complètement pris par une discussion sur les procédures judiciaires mises en oeuvre après une arrestation quand le temps dévolu à la classe prit fin.

  - Je vous vois demain, dit-elle tandis que les jeunes ramassaient papiers et crayons, se préparant à partir. Et jusque là essayez de ne pas vous faire arrêter !

 

 

L’amitié de Nicolas et Brian se fortifia et bientôt il devint habituel pour Catherine de garder les deux garçons le matin pendant que Nathalie faisait classe aux primaires. Nathalie les rejoignait pour déjeuner et ensuite elle prenait les garçons afin que Catherine ait son après-midi libéré pour son propre cours.

Le soir, Catherine et Nicolas partageaient la plupart de leurs repas avec Vincent et quelquefois avec Père. Ensuite Vincent les accompagnait à leur chambre pour participer au coucher de Nicolas.

Catherine apprit que ceux qui avaient l’âge de le garder considéraient comme un privilège le droit de s’occuper de son fils, de sorte qu’il n'y eut jamais pénurie de baby-sitter pour les soirées qu’elle et Vincent passaient ensemble.

Mais ce n’était pas tous les jours, car il était parfois retenu par des obligations. Ces soirs là sa compagnie lui manquait, mais elle n’était pas pour autant solitaire. Rien à voir avec sa vie précédente, où elle vivait seule angoissée pour sa vie et celle de son fils. Elle avait des visites : Nathalie, Mary quelquefois Jamie ou Brooke ou Rébecca et parfois Mouse. Et même les soirées tranquilles passées à lire étaient agréables, avec le mouvement dans le passage et le bruit incessant et réconfortant des tuyaux.

Vincent prit l’habitude, quand ils ne passaient pas la soirée ensemble, de s’arrêter à sa porte pour lui dire bonne nuit. Elle commença à attendre qu’il la prenne dans ses bras et qu’il lui fasse, toujours sur la joue, un baiser qui n’était plus timide ni hésitant.

S’il remarqua qu’elle ne lui disait pas tout, qu’il y avait des sujets qu’elle éludait, il n’en dit rien et avec la détermination qui l’avait aidée à passer bien des épreuves dans le passé, Catherine s’autorisa à être heureuse.

Le temps passé seule pourtant signifiait que ses pensées pouvaient divaguer et cela ravivait les souvenirs qui la hantaient. Et peu à peu, le sommeil profond et sans rêves dont elle jouissait depuis son retour fit place à des rêves agités et effrayants.

 

 

  - Vincent, peux-tu me rendre un service.

Elle fit une pause à l’entrée de sa chambre. Il leva la tête de son journal.

  - Bien sûr.

Elle s’enfonça dans un fauteuil à côté de lui et lui tendit une enveloppe avec l’adresse écrite de son écriture bien nette.

  - Serait-il possible de faire partir ce courrier depuis un endroit éloigné de New York ?

Il lui lança un regard aigu

  - Saint Louis, Ça irait ?

Elle accepta.

  - Saint Louis serait très bien. Assure-toi que qui que ce soit qui poste ce courrier le fasse depuis une boite éloignée de son domicile ou de son travail.

Il ne mit qu’un instant à assimiler sa demande et tendit la main.

  - Je m’en occupe.

Elle posa la lettre dans sa main et par réflexe il regarda l’adresse. Elle vit sa bouche se serrer presque imperceptiblement.

  - C’est une lettre, se hâta-t-elle d’expliquer, pour mon ami Rick à Spokane. Il m’a beaucoup aidée Vincent. Il doit s’inquiéter.

Elle avait cru que le seul fait de décrire Rick comme un ami aurait levé la tension. Mais au lieu de cela Vincent se leva brusquement et posa la lettre sur une étagère.

  - Vincent, lui demanda-t-elle, ébranlée. Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas ?

  - Non, dit-il mais il avait la voix rauque et la réponse avait mis un peu trop de temps à venir.

  - Quelque chose ne va pas, dit-elle ? Je t’en prie.

Il secoua la tête vigoureusement.

  - Non, s’il te plait Catherine, laisse tomber.

  - Il y a un problème, Vincent, je veux savoir. Je veux que ce soit résolu. Est-ce que c’est Rick ?

Il secoua la tête

  - Non, je me réjouis que tu ais eu des amis.

  - C’est tout ce qu’il est pour moi, dit-elle doucement essayant de le rassurer. Un ami.

  - Mais tu t’inquiètes pour lui, dit-il la bouche serrée et le regard tumultueux. Tu t’inquiètes à l’idée que lui soit inquiet.

Elle ferma les yeux, totalement perdue, prise de court par ce subit accès de colère.

  - Eh bien, oui ! Mais je ne comprends pas….

Il serra le poing sur la table et se pencha en avant d’une façon si agressive qu’elle recula.

  - Trois ans, Catherine. Pendant trois ans je n’ai pas su où tu étais. Même pas su que tu étais en vie. Ni où tu vivais. Étais-tu inquiète pour moi ?

Un éclair de compréhension la submergea en même temps qu’une colère froide. Elle se dressa sur ses ergots.

  - Comment peux-tu savoir ce que je ressentais au cours de ces années, Vincent ? Comment peux-tu savoir comment j’ai vécu ?

  - Je n’en sais rien. Je n’ai aucun moyen de le savoir. Tu ne m’as rien raconté. Je sais seulement que tu es partie. Et maintenant, quelques semaines seulement après ton retour, tu écris à ton ami pour qu’il ne se tourmente pas.

Il s’éloigna de la table, sa silhouette se fondant dans l’ombre toujours présente au-delà des bougies. La réplique acérée qui lui vint à l’esprit mourut sur ses lèvres. Il avait toujours cherché refuge dans l’ombre.

De façon tout à fait intempestive son imagination lui renvoya une image d’elle-même, en attente pendant de longues années d’un Vincent évanoui sans avoir laissé la moindre trace. Et aussi soudainement qu’elle était apparue, sa colère disparut.

  - Oh, Vincent ! dit-elle doucement. Je suis désolée. Je savais, même à ce moment là ce que tu devais penser, ce que tu devais endurer. Il n’y avait rien que j’aurais voulu davantage que trouver un moyen de communiquer. Tu dois me croire.

À  demi-tourné, la lumière dessinant la courbe de ses épaules et ses cheveux, il baissa la tête de façon qu’elle ne vit plus son profil. Elle aurait tellement voulu voir ses yeux.

  - Mais tu ne l’as pas fait, dit-il dans un souffle si bas qu’elle put à peine l’entendre. Pourquoi ?

  - Un jour, dit-elle la voix tremblante, quelques jours avant la naissance de Nicolas, j’étais sur la Cinquième Avenue, de l’autre côté en face du parc. Je pouvais voir les arbres et l’herbe. Je pouvais voir le sentier qui ondulait vers le tunnel. J’étais affolée. Vincent. Je venais d’échapper à Gabriel depuis une douzaine d’heures. Ils me poursuivaient à travers toute la ville. Je voulais tant aller vers toi. Je n’avais qu’une idée, être dans tes bras saine et sauve. Et je ne pouvais que tourner le dos, continuer à fuir. Continuer à fuir, me cacher.

Il s’était mis à l’écouter intensément. Ses yeux bleus largement ouverts, étaient fixés sur son visage.

  - Tu aurais du venir.

Elle secoua la tête.

  - Non, dit-elle avec la force d’une conviction bien établie. Je n’aurais pas du. Parce qu’ils auraient pu me voir. Parce qu’ils auraient pu me suivre. J’aurais pu les conduire droit sur toi, sur ton univers. Et Gabriel aurait tout détruit. Elle balaya de sa main levée tout l’espace autour d’elle. Il aurait détruit tout ça. Et il t’aurait détruit, toi.

  - Tu t’es sacrifiée.

Son esprit refusa cette notion de sacrifice. Elle n’avait fait que ce qui devait être fait.

  - Je n’aurais pas voulu le conduire à toi Vincent. Je n’aurais pas voulu ça.

  - Et plus tard ? Quand tu as quitté New York ?

  - Impossible de savoir s’il était proche ou non ; s’il me surveillait. La plus ordinaire des actions comme poster une lettre, passer un coup de fil, n’importe quoi aurait pu te désigner. Ou désigner quelqu’un qui aurait pu être forcé de te trahir. Rick ne présente pas d’intérêt pour eux. Mais toi oui Vincent. Il te veut autant qu’il veut notre fils. Et te mettre en danger, c’est aussi mettre en danger ce monde, notre famille. Je ne pouvais pas tenter la chance.

En revivant le souvenir de ces jours là, elle s’était sentie profondément retournée. Elle réprima un frisson, referma sa mémoire et évita son regard pour qu’il ne voie pas ce qu’elle voulait oublier.

  - Je ne savais pas où tu en étais, dit-elle. Je pensais que tu devais avoir trouvé la paix, que tu avais trouvé le moyen de surmonter ta peine. Si tu savais comment ont été ces années, Vincent, si tu avais connu la peur, la fuite et le souci constant pour Nicky, pour ce qui pourrait lui arriver plus tard…

Il était arrivé près elle. Sa main saisit son épaule pour l’attirer vers lui.

  - Jamais plus, murmura-t-il la pressant sur sa poitrine. Tu es en sécurité ici. Tu seras toujours en sécurité.

Elle le croyait presque. Mais il y avait ce fond de terreur, jamais totalement vaincue, qui se rappelait constamment à elle et quand il se pencha pour caresser ses lèvres contre sa joue, elle réagit instinctivement tournant son visage vers le sien. Leurs lèvres se touchèrent et Vincent s’arrêta la respiration courte. Puis il l’embrassa comme il ne l’avait jamais fait, trop malade et désorienté dans les catacombes, trop angoissé avant, et trop prévenant pour le faire depuis son retour.

Son baiser lui coupa le souffle et, comme une bénédiction, lui fit tout oublier.  Elle pressa son corps intimement contre le sien, hanches, cuisses et seins. Il s’écoula un long moment avant qu’il n’éloigne sa bouche de la sienne et ne retienne sa tête contre sa poitrine, en respirant violemment et de façon entrecoupée. Elle se pencha contre lui et entendit les battements de son cœur se calmer lentement contre sa joue.

Toute exigence adoucie, il passa ses mains dans les cheveux de Catherine et quand elle cessa de trembler, il l’éloigna de lui en gardant ses mains sur ses épaules. Ils avaient fait un pas en avant sidéral dans la renaissance de leur relation et elle vit dans ses yeux combien il était bouleversé.

 

 

Du temps. Tous deux avaient besoin de temps pour comprendre ce qui s’était passé et penser à l’avenir. Elle prit sa respiration et réussit à lui faire un mince sourire.

  - L’anniversaire de Nicky est la semaine prochaine, dit-elle. Je me demandais si nous pourrions organiser une fête, mais j’ignore ce que vous avez l’habitude de faire ici.

Lui aussi dut prendre sa respiration avant de répondre, mais quand il parla sa voix était ferme.

  - Les fêtes pour les enfants sont choses fréquentes. William fera volontiers un gâteau et les rafraîchissements nécessaires.

  - Est-ce que cela pourra se passer dans ma chambre ?

  - Ou ici, si tu préfères.

Elle sourit.

  - Du gâteau en miettes sur ton tapis et une cargaison d’enfants de la maternelle. Cela ne me semble pas très appropriés.

  - Cela ne me pose pas problème, répliqua-t-il. C’est mon fils aussi.

Elle lui attrapa le bras.

  - Bien sûr que c’est ton fils. Je ne l’oublie pas.

  - Non. Quel jour…. Sa voix faiblit. Je me demandais quel jour exactement est son anniversaire.

Elle resta sans voix quelques instants.

  - Je ne te l’ai pas dit ?

Il secoua la tête, un chagrin muet dans les yeux et aux coins de la bouche.

  - Je suis désolée Vincent. C’est jeudi, jeudi prochain.

  - Oui. Il semblait regarder à l’intérieur de lui-même.

  - Qu’est ce que c’est ? demanda-t-elle.

  - Quelque chose… de singulier, je dois dire.

Elle fronça les sourcils, d’un air déconcerté et il se désengagea doucement de ses mains pour aller chercher un petit cahier sur une étagère près de son lit. Il le rapporta pour le lui donner. Elle passa son doigt avec vénération sur la reliure de cuir martelé.

  - C’est le journal que je t’ai donné après ta maladie, murmura-t-elle en l’ouvrant pour lire sur la page de garde « Avec l’amour, tout est possible. Pour toujours Catherine ». J’ai l’impression d’avoir écrit ses mots, il y a des siècles.

  - Oui, confirma-t-il et il lui reprit le carnet pour chercher dans les pages à l’écriture serrée. Regarde ça.

Il lui tendit le petit volume ouvert à peu près vers le milieu. La date en haut était celle de la naissance de Nicolas et elle leva les yeux rapidement.

  - Vas-y, la pressa-t-il doucement, lis.

« Je ressens un trouble ce soir, plus important que le tourment qui accompagne chacun de mes pas. Quelque chose ne va pas. Je le sais, je le ressens. J’ai peur qu’il ne s’agisse de Catherine, mais je n’en suis pas sûr. C’est tellement loin. Je ne peux même pas dire d’où cela vient. C’est, c’est tout. Cela arrive par vagues, une étrange, bouleversante agitation qui reflue aussi vite qu’elle est arrivée.

Je ne sais pas si c’est Catherine. Ce n’est pas le lien tel que nous l’avions connu. Je ne la sens pas… seulement la sensation inquiétante que quelque chose ne va pas.

Plus tard – C’est plus fréquent maintenant et cela dure plus longtemps. Je ne peux rester tranquille. Je dois bouger, répondre à cette agitation avant qu’elle ne me dévore. Je ne sais pas ce qui se passe.

Plus tard encore – C’est fini maintenant. Il y a eu un point culminant qui m’a submergé comme la marée… puis rien à part une espèce de tranquillité. Cela me terrifie. Si c’est Catherine, elle est en paix maintenant. Elle n’est plus inquiète. Mais j’ai peur de ce que cela peut vouloir dire… »

Quand elle leva les yeux, il la regardait silencieusement.

  - Tu l’as su !

Il fit un léger signe d’assentiment avec sa tête.

  - On pourrait dire que je l’ai su, confirma-t-il en avalant sa salive. En fait, j’ai pensé que tu devais être morte, ajouta-t-il sans ambages.

Elle ferma les yeux à l’idée de son chagrin.

  - Je suis désolée, Vincent. Je n’ai jamais pensé que tu pourrais ressentir quoi que ce soit. Pas de si loin. Pas après tant de temps. Notre lien…

  - Je ne pense pas que c’était toi que je sentais, dit-il, je pense que c’était Nicolas.

  - Nicky ? Elle le regarda avec incrédulité. Tu peux le sentir ?

  - Non, pas maintenant. Pas de façon ordinaire. Mais s‘il se trouvait en détresse, je pense que je le pourrais.

Elle lui fit un sourire tremblant.

  - Tout cela est tellement étrange ! La façon dont nous sommes reliés ensemble.

  - Plutôt étrange, admit-il.

Elle ferma le livre-journal et le lui tendit.

  - Non, dit-il. Prends le avec toi. Il raconte mes recherches, mon désespoir. Je veux que tu le lises.

  - Oh ! Elle le regarda fixement, d’un air plutôt stupide pensa-t-elle puis elle le serra contre son cœur. D’accord.

 

 

  - Maman !

Catherine se réveilla en sursaut d’un sommeil agité et plein de rêves, les yeux flous et papillotants à la lueur de l’unique bougie. Poussant ses couvertures, elle se glissa hors du lit et s’approcha pieds nus de l’alcôve où Nicolas dormait. L’odeur la prit à la gorge quand elle tira le rideau. Elle alluma l’une des chandelles sur l’étagère au-dessus de son lit et à l’aide de celle-ci alluma les autres. La lumière confirma ce qu’elle avait pensé. Nicolas était malade et il avait vomi partout sur lui et sur le lit. Ses mains étaient moites et son pyjama trempé. Sa lèvre inférieure trembla au gémissement de consternation de sa mère.

  - Pardon, maman, pardon.

  - Oh Nicky ! Ce n’est pas ta faute. Ça va aller. Viens là.

Elle replia soigneusement les couvertures et l’aida à se lever, posant une main sur son épaule pour le rassurer, la seule partie de lui qui n’était pas souillée. Elle passa sa main sur son front. Il n’avait pas de fièvre.

  - Est-ce que tu te sens mal ?

Il secoua la tête et elle remarqua que ses cheveux aussi étaient maculés.

  - Plus maintenant.

  - As-tu mal au ventre ?

  - Non

  - Même pas un petit peu ?

  - Non.

  - Bien, c’est plutôt bon signe.

Elle respirait prudemment par la bouche, l’odeur aigre menaçant lui faire perdre le souffle. En dépit de ses efforts pour le cacher, Nicolas le remarqua.

  - Pardon Maman, dit-il de nouveau. Je l’ai pas fait exprès. La misère dans sa voix lui brisa le cœur.

  - Je sais que tu ne l’as pas fait exprès. Allez viens, je vais t’enlever ce pyjama.

Elle se retournait à la recherche d’une serviette pour qu’il puisse poser ses pieds, quand un bruissement d’étoffe et un bruit de pieds nus se rapprochant rapidement lui fit lever la tête. Vincent, tout ébouriffé et froissé de sommeil, s’encadra dans la porte.

  - Que se passe-t-il ? demanda-t-il anxieusement. Qu’est-ce qui ne va pas ?

  - Je suis malade, Papa, annonça Nicolas, la voix forte et tout à fait semblable à celle qu’il avait d’ordinaire. J’ai vomi.

Vincent évalua le lit et leur fils, d’un air alarmé.

  - Ce n’est pas grave, lui dit Catherine rapidement.

  - Tu en es sûre ? Je peux aller chercher Père…

  - À  moins que ce ne soit pour nettoyer, ce n’est pas nécessaire. Je te le jure.

Il hésita un instant avant de pousser un long soupir de soulagement.

  - Qu’est-ce que je peux faire ?

Une paire de bras supplémentaire ne se refusait pas.

  - Si tu pouvais lui donner un bain…

Vincent n‘hésita pas.

  - Bien sûr.

Et il tendit les mains vers Nicolas.

  - Attends, dit Catherine avant d’étendre la serviette sur le tapis. Viens Nicolas. Reste ici pendant que j’enlève le haut de ton pyjama.

Nicolas obéit, grimaçant quand elle l’extirpa du vêtement éclaboussé.

  - Va avec Papa, lui prescrit-elle. Quand tu reviendras, j’aurais nettoyé ton lit.

Il prit la main que Vincent lui tendait et ils quittèrent la chambre. Catherine s’arrêta un instant pour se demander où Vincent trouverait de l’eau chaude à cette heure de la nuit, puis s’occupa du lit. Elle vit que tout était à laver et défit entièrement le lit, pliant draps et couvertures de façon à ce que les dégâts soient à l’intérieur. Elle ajouta la serviette et le pyjama de Nicolas sur la pile et mit tout en tas dans un coin. Elle avait une réserve de draps frais et de couvertures propres dans une malle qui se trouvait dans sa chambre. Elle les prit et refit le lit rapidement et avec efficacité. Elle prit la cuvette de sa table de toilette et la posa près du lit de Nicolas au cas où il serait malade de nouveau. Tout était prêt quand Vincent revint avec Nicolas, propre et encore humide, blotti dans ses bras et enveloppé dans une énorme serviette.

  - On a oublié de prendre un pyjama propre, expliqua-t-il piteusement.

Catherine eut la force de sourire à la vue, adorable, de la petite tête humide lovée près de celle plus grande et échevelée de son père avant de sortir la tenue appropriée d’un tiroir.

  - Est-ce que tu pourras rester un peu avec lui ? demanda-t-elle.

  - Bien entendu, répondit Vincent avec surprise. Où veux-tu aller ?

Elle agita la main en direction du tas de linge sale.

  - Si je ne les rince pas tout de suite, demain matin tout sera sec et incrusté et ce sera impossible à laver.

Sa réponse consista à déposer Nicolas dans les bras de Catherine.

  - Je vais le faire.

  - Vincent, je t’en prie, protesta-t-elle. Ce n’est pas nécessaire.

  - Je vais le faire, dit-il de nouveau et en rassemblant le tas en une seule prise. Je reviens aussitôt.

Elle hocha la tête nerveusement.

  - D’accord. Puisque tu insistes.

Il sortit et elle posa Nicolas par terre. Il tanguait de sommeil et elle le tint debout d’une main pour l’habiller. Il ne protesta pas quand elle le porta au lit et le borda dans ses draps propres.

  - Soir, Maman, murmura-t-il

  - Bonne nuit, Nicolas, chuchota-t-elle en lui caressant la tête. Dors bien.

 

 

Il s’endormit en un instant et elle retourna dans la partie principale de la chambre où elle hésita, se demandant si Vincent reviendrait ou s’il retournerait tout simplement  dans sa propre chambre après avoir rincé le linge.

Il reviendra sûrement, décida-t-elle pour être sûr que Nicolas allait bien. Elle fit le tour de la chambre allumant de nouvelles bougies pour remplacer celles qu’elle avait utilisées dans le coin de Nicolas. Elle était en train de faire le tour du lit, quand son orteil nu buta sur quelque chose qui glissa loin d’elle sur le tapis usé. Tenant le bougeoir bien droit dans sa main pour ne pas renverser la cire, elle se pencha pour le ramasser.

Le journal de Vincent !  Elle l’avait lu dans son lit et se souvenait de l’avoir posé sur le couvre-lit de patchwork près d’elle, avant de fermer les yeux, juste un instant, croyait-elle. La seule chose qu’elle se rappelait ensuite, c’était d’avoir entendu les pleurs de Nicolas. Le journal avait du tomber sur le sol quand elle avait repoussé ses couvertures.

Elle posa le chandelier par terre et plongea sous le lit, cherchant à tâtons le contact du cuir martelé, toute songeuse. Elle l’avait lu bien au-delà de la date de son enlèvement, prenant conscience de la panique et de l’horreur ressenties par Vincent et, au fur et à mesure qu’elle tournait les pages, de son désespoir croissant.

Le ton avait changé après le texte relatant la naissance de Nicolas. Son état d’esprit frénétique ayant cédé la place à une profonde et misérable résignation. C’est à ce moment qu’elle s’était endormie et cela expliquait les rêves de semi-culpabilité qui lui revenaient vaguement à l’esprit. Son départ avait causé à Vincent une telle angoisse silencieuse et bien qu’elle n’en soit pas coupable, elle s’en sentait responsable.

Son absence lui avait porté une telle atteinte ! Elle vécut un moment bien malheureux en se demandant si elle pourrait jamais réparer cela. À  ce moment, Nicolas se retourna dans son lit, attirant son attention vers le rideau qui entourait la couchette et elle sut qu’elle avait déjà compensé le dommage.

Il devait être très tard, pensa-t-elle. Ou très tôt. Sa perception du temps, ici en bas, loin du rythme du soleil et de la lune était brouillée, de sorte qu’elle n’avait aucune idée de l’heure. Que ce soient des heures dévolues normalement au sommeil, c’était la seule chose dont elle fût sûre.

 

 

  - Catherine.

Le son de son nom doucement prononcé la fit sursauter et elle cligna des yeux rapidement dans la lueur vacillante des chandelles.

  - Quoi ? Oui je suis là.

À  moitié ivre de sommeil, elle bégayait s’efforçant de retrouver un peu de stabilité. Vincent apparut dans le cadre de la porte, ses yeux la cherchant dans l’ombre.

  - Je suis désolé. Je te réveille ?

Catherine repoussa ses cheveux en arrière avec vigueur, espérant ainsi se débarrasser de cette impression de désorientation.

  - Non, je veux dire, oui. Je crois que je dormais. Je ne voulais pas m’endormir mais c’est ce que j’ai du faire.

L’éclat de ses longues dents pointues montra qu’il souriait.

  - Je te laisse alors.

  - Non, lui cria-t-elle avec hâte pour le faire revenir, sans réfléchir. Je voulais dire, s’il te plait, ne t’en va pas.

Il prit une longue et tranquille inspiration tout en rentrant dans la chambre.

  - Je suis là.

Elle montra le journal encore sur ses genoux.

  - Je l’ai lu…

  - Oui, répondit-il en jetant un coup d’œil au volume. Je sais.

  - Je croyais savoir dans quel état tu étais à cause de moi, dit-elle. Mais je comprends maintenant combien je me trompais. J’étais loin de la réalité. Je suis tellement désolée de t’avoir fait tout ce mal.

  - Tu ne me dois aucune excuse, Catherine. Tu as fait ce que tu croyais nécessaire.

  - C’était nécessaire, lui dit-elle la voix basse. Je le penserai toujours.

  - Alors moi aussi je le pense.

Elle remua sur elle-même de façon agitée.

  - C’est dur de savoir que maintenant, le lien est entre Nicky et toi, dit-elle tristement, et pas avec moi.

La surprise se peignit de façon évidente sur son visage.

  - Qui t’a dit ça ?

  - Toi. Cet après-midi et c’est écrit là. Elle montra le journal.

  - Parce que j’ai ressenti sa naissance ?

Elle pencha la tête.

  - Et parce que tu es venu cette nuit quand il était malade.

Il rit si doucement qu’elle l’entendit à peine.

  - Catherine, ce n’est pas l’angoisse de Nicolas qui m’a appelé ici. C’est la tienne.

Sa respiration s’arrêta presque douloureusement.

  - La mienne ? murmura-t-elle répétant ses mots.

Il confirma d’un léger signe de tête.

  - Le lien… Je le sens s’amplifier lentement depuis ton retour. Il était tellement faible que je n’en étais pas sûr. Mais ce soir, je l’ai ressenti clairement. Je ne pouvais pas m’y tromper.

  - C’est pour cela que tu es venu.

  - Je viendrai toujours Catherine. Tu le sais.

Elle ferma les yeux, pensant brièvement à ces longs mois difficiles pendant lesquels il n’était pas venu.

  - Je sais, murmura-t-elle, forçant les mots à sortir de sa gorge serrée.

Le contact de ses mains sur son épaule, lui fit ouvrir les yeux et il l’attira vers lui pour la bercer contre sa poitrine.

  - Plus jamais, lui promit-il doucement. Cela n’arrivera plus jamais que je ne vienne pas.

Elle s’accrocha aux mots de Vincent comme elle s’accrochait aux plis de sa chemise de nuit. Elle se sentit réconfortée et en sécurité et s’abandonna contre lui.

  - Je te l’avais bien dit, lui dit-elle soudain.

  - Tu m’avais dit quoi ? demanda-t-il dans ses cheveux. Quand ?

  - Avant. Quand tu étais encore en convalescence !

  - Ah ! Son visage s’éclaira. Crois et cela arrivera, cita-t-il.

  - Oui, confirma-t-elle. Et j’avais raison, aussi bien ? Notre lien est revenu. Est-il aussi fort qu’autrefois ?

  - Je crois, dit-il mais je n’ai pas eu l’occasion de le tester.

  - Surtout n’essaye pas. Je ne veux pas que tu t’éloignes de moi.

  - Je ne le ferai pas, promit-il. Je serai toujours là.

 

 

Au matin, Nicolas se sentait bien mais cela n’empêcha pas Père de venir l’examiner.

  - Bon, c’est fini, dit-il quand il eut fini et il tapota Nicolas sur la tête. Tu peux remettre ta chemise.

  - C’est un haut de pyjama, se plaignit Nicolas. Je veux mon pull avec le dinosaure.

  - Bon, bien sûr, si tu veux, accorda Père, mais couvre-toi. Il n’est pas question que tu attrapes froid en plus du reste.

  - De quoi s’agit-il, Père ? demanda Vincent, une légère anxiété dans la voix.

Père avança jusqu’à la cuvette d’eau chaude pour se laver les mains vigoureusement.

  - Il va bien Vincent. Peut-être un virus, mais vraisemblablement, il n’en paraîtra rien aujourd’hui.

  - J’ai faim, Papa, dit Nicolas. Est-ce qu’on peut aller au petit-déjeuner ?

Père secoua la tête.

  - Je suis désolé Nicolas. Je préfère que tu ne t’approches pas des autres enfants aujourd’hui. Nous ne voudrions pas qu’ils tombent malades eux-aussi, n’est-ce pas ?

La lèvre inférieure de Nicolas se mit à trembler, mais il secoua la tête.

  - Non, dit-il, non. Je ne veux pas.

  - Ton papa va t’apporter quelque chose à manger, suggéra Père. Qu’est-ce que tu aimerais ?

  - Des flocons d’avoine, réclama Nicolas, ravi d’être l’objet de tant d’attentions. Et des œufs brouillés, des tartines grillées, de la brioche et des gaufres.

  - Nicolas, protesta Catherine. Tu ne pourras jamais manger tout ça.

  - Si, je pourrai, la contredit-il avec force. J’ai vomi. Partout dans mon lit. J’ai très faim.

  - Sans aucun doute, intervint Vincent. Je vais voir ce que William peut faire. Catherine, je t’apporte un plateau ?

  - S’il te plait, lui répondit-elle. Avec quelque chose pour toi si tu n’as pas encore déjeuné.

Vincent acquiesça rapidement et sortit. Père se retourna tout en continuant à essuyer ses mains.

  - On dirait que Vincent s’est glissé facilement dans son rôle de père, commenta-t-il.

  - Oui, c’est vrai, confirma-t-elle. Je pense qu’il a eu un peu peur pour Nicky la nuit dernière mais il a bien assumé.

  - Nos enfants sont rarement malades, expliqua Père. Ici ils ne sont pas en contact avec la plupart des infections.

Catherine fronça les sourcils.

  - Je me demande où Nicolas a attrapé celle-ci. Cela fait presque quatre semaines qu’il est ici. Il ne peut l’avoir ramenée de la surface, n’est-ce pas, cela fait trop longtemps.

Père approuva.

  - Mais ce n’est peut-être même pas un virus. Les enfants de cet âge portent n’importe quoi à leur bouche. La mesure d’isolation, c’est uniquement pour ne pas prendre de risques.

Catherine regarda vers Nicolas, qui se débattait énergiquement pour enfiler son sweat-shirt favori, le bleu décoré d’un Tyrannosaure Rex en position d’attaque.

  - Je suis sûre que ça va aller, dit-elle.

  - Tout à fait.

Père remit son stéthoscope dans son sac de cuir noir et claqua le fermoir.

  - Vous ais-je dit, Catherine l’effet que votre retour a fait à Vincent ?

  - Non, dit-elle, se mettant automatiquement sur la défensive comme autrefois. Quel effet ?

Père posa ses mains sur sa mallette et sourit.

  - Il est détendu, il est enjoué, il respire le bonheur. Kanin prétend l’avoir entendu chantonner, la semaine dernière au travail. Je crois bien que je ne l’ai jamais vu aussi heureux.

Catherine se sentit soulagée.

  - C’est Nicky, dit-elle. Ils sont devenus si proches l’un de l’autre.

  - Bon c’est Nicolas, convint Père. Sa simple présence a fait plus pour Vincent que je n’aurais cru possible. Quoique je n’aie jamais imaginé que Vincent ait un jour un enfant, en fait.

Père leva la main pour lui prendre gentiment la joue.

  - Mais c’est aussi votre présence. Vos promenades, les livres que vous partagez, les heures que vous passez ensemble dans la Galerie des Murmures ou ici ou dans sa chambre.

  - Vous oubliez le Lac Miroir, dit-elle d’un ton léger.

  - Le Lac Miroir aussi, bien entendu, ajouta-t-il volontiers. Je vois bien ce que cela lui fait, Catherine de vous avoir auprès de lui. Il semble rajeuni et le terrible poids qui pesait sur ses épaules depuis si longtemps, même avant que vous ne disparaissiez, semble s’être évaporé.

  - Et vous croyez que c’est moi.

Il se pencha pour poser un baiser affectueux sur sa joue.

  - Je suis absolument formel. C’est vous.

Chapitre 6

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