QUAND JE REVIENDRAI

(I shall emerge)
de Becky Bain
Ttraduit de l'américain par Agnès

Chapitre 6

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Après le petit-déjeuner, Vincent partit rejoindre l’équipe chargée des gros travaux. Catherine nettoya la chambre, prit des notes en vue de son cours de l’après-midi et lu Les Coquinours ont peur du noir à Nicolas. Mary apparut à l’entrée de la chambre.

  - Bonjour, dit-elle. On m’a dit que Nicolas ne se sentait pas bien.

  - J’ai vomi, dit Nicolas d’un ton enjoué. Partout.

  - Il se sent bien mieux maintenant, répondit Catherine au cas où Mary ne s’en serait pas aperçue vu la façon dont Nicolas se tortillait.

  - Tant mieux, dit Mary. Catherine, je sais que Père vous a demandé de garder Nicolas loin des autres pour la journée. Si vous avez quelque chose à faire, je peux m’en occuper un moment.

Catherine avait pensé toute la matinée à la literie souillée qui trempait dans la buanderie et elle sourit avec gratitude.

  - En fait, il y a quelque chose. Mary, si cela ne vous gêne pas…

  - Pas du tout, dit Mary. Qu’en dis-tu Nicolas ? On pourrait lire un autre livre ?

  - Ouiiii ! accepta Nicolas et il fonça vers l’étagère des livres pour en choisir un avec soin. C’est-Moi-Sam, dit-il en posant le volume bleu du Chat Chapeauté par le docteur Seuss dans ses mains avant de monter à côté d’elle sur le grand fauteuil. Aucun des deux ne parut remarquer le départ de Catherine avec sa bannette à linge.

Une fois arrivée, Catherine s’aperçut que Vincent ne s’était pas contenté de rincer les draps la nuit précédente et de les laisser tremper. Il avait tout lavé, les draps, la taie d’oreiller, les couvertures, le couvre-lit, et les avait pendus dans la grotte de séchage. Pas étonnant qu’il ait été si long.

Puis elle se demanda pourquoi elle était surprise. C’était bien de lui de faire ça à sa place ! En souriant, elle ramassa le linge sec et le mit dans sa bannette pour le rapporter chez elle. Mary s’arrangea pour lui faire apporter un plateau repas et peu après qu’elle eut fini la vaisselle, Vincent apparut.

  - Hello ! lui dit Catherine pour l’accueillir, heureuse et contente de le voir. Je ne t’attendais pas aussi tôt.

  - J’ai pensé que je pourrais m’occuper de Nicolas pendant que tu ferais ton cours, dit-il. Tes élèves seront dans ma chambre à l’heure habituelle.

Elle avait cru que le cours serait annulé et elle avait quelque peu appréhendé de devoir passer l’après-midi entier enfermée avec un Nicolas de plus en plus remuant et plein d’énergie.

  - C’est une bonne idée, dit-elle. Merci.

Quand elle revint de son cours, Vincent était assis par terre à aider son fils à organiser des enclos et des rampes d’accès pour sa collection d’animaux en bois. La ménagerie s’était agrandie. Cullen avait ajouté un lion de mer, un mammouth laineux et en hommage à l’engouement de Nicolas pour les dinosaures, un stégosaure. Aujourd’hui Nicolas avait mis le dinosaure dans le même enclos que l’éléphant, mais la semaine précédente il était allé avec la girafe.

Grâce à l’attention patiente de son père, Nicolas fut occupé jusqu’à l’heure du repas. Vincent resta avec eux pour dîner et aida à coucher Nicolas. Celui-ci le cajola pour obtenir une nouvelle fois le récit des débuts du monde des tunnels. Et même après qu’il se fût endormi, Vincent s’attarda, confortablement installé dans le grand fauteuil rembourré.

  - Il a l’air d’aller bien, commenta-t-il.

Catherine sourit.

  - Oui, il a la chance d’avoir une solide constitution.

Il lui lança un regard scrutateur.

  - Tu semble vraiment très sûre de ça.

Elle hésita.

  - Je le suis. Il n’a été malade qu’une seule fois… Il a eu la fièvre pendant trois jours quand il était encore bébé. J’étais morte d’inquiétude. Je n’avais aucune idée de ce qui n’allait pas, je ne savais pas quoi lui donner…

  - Mais Catherine, un médecin sûrement…

  - Je ne pouvais pas l’emmener chez un médecin.

  - Pourquoi pas ?

Sa stupéfaction était authentique. Après tout ce temps, il n’avait pas encore réalisé ce qu’impliquait l’existence de Nicolas. Mais à sa décharge, il n’avait pas vécu six mois pratiquement en isolement cellulaire pour y penser.

  - Parce que c’est ton fils, dit-elle doucement.

Elle suivit l’effet de ses mots sur son visage pendant qu’il les assimilait.

  - Je suis désolé, Catherine….  commença-t-il.

  - De quoi ? lui demanda-t-elle. De m’avoir donné un enfant magnifique qui est juste un peu différent des autres ?

  - Pour tout ce que tu as dû endurer à cause de lui. À cause de moi.

 Il étudia ses mains, relâchées sur ses genoux.

  - Je me suis dit souvent, pendant toutes ces semaines que c’est uniquement à cause de moi, de notre enfant que cet homme t’a gardée prisonnière, a fait de toi une femme tellement tourmentée par tant de chose.

  - Non, dit-elle. Il m’aurait tuée.

Il la regarda, les yeux grands ouverts.

  - Pourquoi dis-tu cela ?

  - Parce que c’est vrai. Il m’a gardée en vie parce qu’il voulait mon enfant, mais ce n’est pas pour cette raison qu’il m’a enlevée. S’il n’y avait pas eu Nicolas….

Sa voix s’était affaiblie au fur et à mesure que la conversation l’obligeait à se rappeler tout ce qu’elle avait essayé de repousser. Elle ferma les yeux et trembla. Il se redressa pour s’approcher d’elle et lui prendre les mains, mais elle ne put tout à coup supporter d’être un tant soit peu emprisonnée même par lui et se libéra, sautant sur ses pieds.

  - Catherine ? Il se pencha en avant, ne sachant que faire, la voix frappée d’inquiétude

  - Je ne veux pas en parler, Vincent, dit-elle d’un ton plus tranchant qu’elle ne le voulait. Avec un effort, elle adoucit sa voix. Je t’en prie. Pourquoi ne me lirais-tu pas quelque chose ?

Elle crut bien qu’il allait refuser, mais au bout d’un instant, il se renfonça dans son fauteuil.

  - D’accord, accepta-t-il. Qu’aimerais-tu que je lise ?

Elle avait l’esprit trop embrouillé pour être capable de proposer quoi que ce soit.

  - Ce que tu veux, dit-elle tout en se forçant à reprendre place sur le fauteuil à côté du sien.

Il lut Robert Frost et sa voix eut un effet magique sur l’esprit de Catherine. Ses mauvais souvenirs la quittèrent et elle se sentait détendue et agréablement apaisée lorsqu’il reposa le livre et se leva. Il regarda vers Nicolas qui était profondément endormi et attira Catherine sur sa poitrine.

  - N’aie pas peur Catherine, murmura-t-il. Je suis là.

  - Je sais, lui répondit-elle.

Et quand elle tourna son visage vers le sien, il l’embrassa sur la bouche légèrement avant de se tourner pour partir. À la porte il s’arrêta.

  - Il y a un concert dans le Parc demain soir. Aimerais-tu que nous y allions ?

Il avait l’air si émouvant et si vulnérable, debout là, qu’elle ne put s’empêcher de le taquiner comme une gamine.

  - Qu’est-ce qu’ils jouent ?

Comme si cela avait de l’importance ! La surprise se peignit sur son visage alors qu’il répondait sans la moindre hésitation ;

  - Pachelbel.

  - Le canon en ré majeur ?

Il s’accouda nonchalamment contre le chambranle et elle comprit que l’espièglerie joyeuse qu’elle ressentait l’avait trahie.

  - Je crois, lui répondit-il d’une voix égale.

  - Alors, je ne peux pas manquer ça, dit-elle. Je suis d’accord.

 

 

Catherine n’était pas allée au conduit découvert sous le kiosque à musique de Central Park depuis son retour, mais elle était souvent retournée en esprit à cet endroit pendant ses années noires et solitaires. Elle aspirait à l’intimité des lieux et au doux bruit de la musique qui émanait de la grille entrelacée de lierres. Elle s’habilla avec soin, d’une jupe longue ornée de délicats motifs bleus et verts et sacrifia le confort des couches superposées qui tiennent bien chaud à la coquetterie, pour enfiler un chemisier vert pâle extrait de la garde-robe qu’elle avait apportée de sa vie en haut.

Elle ondula ses cheveux à l’aide d’un vieux fer chauffé dans le poêle à charbon qui tiédissait sa chambre et les brossa jusqu’à ce qu’ils brillent. Elle trouva même un peu de maquillage qu’elle appliqua avec légèreté sur son visage.

Nicolas complètement remis de sa maladie, la regardait avec fascination.

  - À  moi aussi, Maman, mendiait-il à chaque geste.

 

 

Quand Vincent arriva à l’heure convenue, Nicolas bondit jusqu’à la porte pour l’accueillir et lui montrer la boucle unique sur le sommet de son crâne et les barbouillis criards sur ses joues.

  - Regarde-moi Papa, gloussa-t-il tandis que Vincent le prenait dans ses bras. Je suis joli.

Vincent le regarda avec attention.

  - En effet, convint-il.

  - Regarde Maman, l’invita Nicolas, elle est jolie aussi.

Vincent tourna son regard vers l’endroit où elle attendait et laissa s’écouler un long moment avant de parler.

  - Oui, dit-il dans le silence soudain. Elle est très belle.

Catherine rougit sous son regard approbateur.

  - Tu es très élégant de ton côté.

Mais elle pensa en son for intérieur que le mot élégant disait bien peu ce qu’il était en réalité. Même debout tranquillement avec leur fils dans les bras, il s’imposait par sa prestance. Il était évident, par ailleurs, qu’il avait pris soin de sa personne. Sa crinière était soigneusement brossée et des parures immaculées garnissaient sa chemise aux manches et au cou. Geoffrey qui arrivant à ce moment précis, s’en rendit tout de suite compte.

  - Salut, Vincent. Tu es superbe.

Puis son regard glissa vers Catherine et il perdit sa contenance.

  - Catherine, commença-t-il et il rougit tandis que sa voix se cassait.

Elle fit semblant de ne rien voir.

  - Hello ! Geoffrey

  - Tu es magnifique lui dit-il avec conviction, la voix peu assurée.

  - Merci.

  - Bonne nuit, Maman, déclara Nicolas tentant de toute évidence de recentrer l’attention sur lui.

Vincent le reposa par terre et Catherine se pencha pour le serrer dans ses bras et l’embrasser sur la joue.

  - Sois sage avec Geoffrey, le sermonna-t-elle.

  - Je suis toujours sage, répondit-il avec un sourire angélique. Sois sage toi aussi !

Elle s’empêcha de regarder Vincent.

  - Je vais essayer.

Vincent s’accroupit à côté d’elle.

  - Bonne nuit Nicolas. On prend le petit-déjeuner ensemble demain matin.

  - Promets.

Nicolas posa ses bras autour du cou de Vincent ce qui rapprocha sa tête au point qu’ils étaient presque nez à nez.

  - Je te le promets, répondit Vincent, puis il posa plusieurs baisers rapidement sur le nez et le front de Nicolas.

  - Tu es prête ? demanda-t-il en se relevant.

Elle attrapa un châle en laine d’agneau avec des franges bien douces et avança dans le couloir. Dans le passage, il la prit par la main et adapta son pas au sien. Elle espérait qu’il percevrait la joie qui bouillonnait en elle comme une fontaine effervescente et lorsque la pression légère de ses doigts sur les siens s’accentua, elle sut qu’il savait.

Mais quand ils approchèrent des niveaux supérieurs, sa joie tomba. Elle s’agrippa à la main de Vincent tandis qu’un sentiment d’inconfort inattendu l’envahissait. Elle se rapprocha de lui. Il la regardait peut-être mais elle n’osait pas tourner les yeux. La respiration délibérément calme et ralentie de Vincent lui donna le courage de continuer jusqu’au croisement suivant où ils devaient commencer à monter une pente douce. Là, sans l’avoir voulu, elle s’immobilisa.

Vincent s’arrêta à côté d’elle. Il l’examina d’un œil gentiment perplexe.

  - Est-ce que ça va ?

Elle hocha la tête d’une façon exagérément vigoureuse.

  - Bien sûr que ça va, dit-elle en serrant involontairement les dents. Tout va bien.

  - Non. Il lui fit face. Que se passe-t-il ?

Elle ferma les yeux et se mit à trembler comme une feuille.

  - Je ne sais pas. Je suis terrorisée.

  - Par quoi ?

  - Je ne sais pas répéta-t-elle

Il eut une longue et perceptible expiration.

  - Catherine regarde autour de toi. Il n’y a rien à craindre.

  - Je le sais bien, dit-elle, mais elle garda ses yeux bien fermés.

Il n’y avait plus qu’une mince barrière qui l’empêchait de se jeter dans ses bras protecteurs ou de s’enfuir vers sa chambre, où elle se sentirait en sécurité. Elle se força à trouver des mots pour décrire ce qu’elle ressentait.

  - C’est si près ici.

  - Qu’est-ce qui est près ?

Elle pouvait sentir le flottement sincère de sa posture, son inquiétude et toute la sollicitude dont il voulait l’entourer. Elle se força à ouvrir les yeux et à regarder la voûte grossièrement taillée. Il suivit son regard puis tourna ses yeux inquiets pour rencontrer les siens.

  - Il n’y a rien ici. Rien que la terre et au-dessus, de l’herbe verte et des arbres. Puis le ciel et les étoiles.

  - Tu te trompes Vincent, murmura-t-elle. Il y est lui aussi. Il y a toujours été. Je ne peux pas oublier ça.

Il se rapprocha d’elle et la prit dans ses bras.

  - Tout va bien, la consola-t-il. Il ne peut t’atteindre maintenant. Peu importe à quelle distance tu te trouves de la surface, il ne peut t’atteindre.

Elle enfouit son visage contre sa cape, respirant son odeur, pour laisser son amour, son désir ardent de la protéger, la débarrasser de ses frayeurs.

  - On n’est pas obligés d’y aller, lui dit-il dans l’oreille. Si tu veux, nous pouvons rentrer. Peut-être que Robin acceptera de jouer du violon pour nous.

Elle sourit contre la surface de laine rugueuse et de cuir qui couvrait son épaule.

  - Je suis sûre qu’il voudra bien, dit-elle en levant la tête, mais je ne veux pas rentrer. Ça va aller, Vincent. Je veux écouter de la musique et je veux être seule avec toi.

Il l’observa un instant et accepta.

  - Très bien.

Il ne lui prit pas la main cette fois, mais entoura ses épaules de son bras pour la tenir tout contre lui. Quand ils arrivèrent dans le petit espace baigné de clair de lune, il hésita ostensiblement à renoncer au contact physique avec elle. Elle avait vaincu sa panique par la force de sa volonté et grâce à lui, et elle fut capable de lui faire à un vrai sourire bien qu’un peu tremblant.

  - Ça va, Vincent, murmura-t-elle.

Il scruta son visage un instant, puis la lâcha le temps d’arranger les coussins qu’il avait sans doute apportés plus tôt dans la journée. Quand tout fut à sa convenance, il l’aida à prendre place, avant de s’asseoir lui-même à son côté.

Au-dessus, les musiciens accordaient leurs instruments lâchant une agréable cacophonie de notes qui cascadait sur eux avec la lumière de la lune.

  - Il a tant de souvenirs ici, chuchota-t-elle.

Il remua le menton brièvement en guise d’assentiment.

  - Tu te rappelles la première fois que je t’ai amenée ici ?

  - Il a plu.

  - Tu t’es agenouillée juste là, sous la grille et tu as ri. Ensuite quand tu as été complètement trempée, tu es venue te jeter dans mes bras.

  - Tu aurais pu me repousser, lui dit-elle en souriant.

  - Il y avait tant de joie en toi, cette nuit là, Catherine. Tant de beauté. Je me rappelle avoir souhaité trouver des mots pour te dire combien je t’aimais.

Il parlait d’un ton calme et détaché qui la poussa à le regarder.

  - J’aimerais tellement aujourd’hui que tu l’aies fait alors.

Il agita légèrement ses cheveux.

  - Je n’aurais pas pu. À cause de tout le reste, tu étais inaccessible à cette époque. J’étais sûr que tu ne pouvais pas être à moi. Pas de la façon dont je te voulais.

  - De quelle façon, Vincent ? osa-t-elle lui demander cette fois.

Ses yeux regardèrent au loin.

  - Toi dans mes bras. Comme tu étais ce soir là. Rieuse, heureuse ! Que cela ne finisse jamais ! Toi dans mon monde et ne jamais te laisser partir.

  - Tu voulais que nous soyons amants, suggéra-t-elle, gardant volontairement une voix égale.

Vincent laissa tomber son regard vers le sol.

  - Je voulais que tu m’appartiennes.

  - Oh ! Vincent. Est-ce que vraiment encore aujourd’hui tu ne le sais pas ? Je t’appartenais déjà. Tu n’avais qu’à demander.

  - Demander, cela semble si facile dans ta bouche.

Son regard maintenant était fixé sur ses mains toutes crispées sur ses genoux.

  - Je pensais que ce que je voulais était quelque chose qui ne pourrait jamais arriver. Qui était impossible ! Pour moi. Pour nous.

Elle couvrit ses mains tendues et palpitantes avec les siennes.

  - L’impossibilité était dans ta tête. Tu le sais, n’est-ce pas ? Elle n’a jamais existé en vérité. Parce que la vérité, c’est que nous nous appartenons l’un à l’autre. Cela a toujours été vrai et je pense que ce le sera toujours.

Il leva les yeux pour rencontrer les siens et dans le clair de lune vaporeux de leur abri, il le lui dit enfin.

  - Je t’aime.

  - Je sais.

Elle avait le regard posé sur lui et savait qu’il verrait dans ses yeux tout l’amour qu’elle avait pour lui. Il se pencha vers elle. Instinctivement, elle leva son visage,  et sentit son haleine chaude sur sa joue un instant avant que sa bouche ne se ferme sur la sienne. Sans qu’elle l’ait voulu ses mains se levèrent pour se plonger dans sa chevelure. Son corps trop longtemps frustré, réagit avec passion, refusant la tentative de sa raison pour le retenir. Elle finit par se rendre à l’évidence et se laissa engloutir dans ses baisers encore un peu timides et inexpérimentés. Ce n’est que de longues minutes plus tard, qu’il retira sa bouche et attira sa tête vers lui pour la mettre sous son menton. Sa respiration était rapide et désordonnée.

  - Catherine, murmura-t-il dans le clair de lune.

Au-dessus d’eux la musique continuait, harmonieuse et irrésistible. Elle baissa les bras sous les siens, les noua autour de sa taille pour être le plus près possible de lui.

  - Je suis là, chuchota-t-elle en retour.

  - Tu te rappelles la nuit où tu es revenue ? lui demanda-t-il la voix hésitante. Tu m’as parlé de Nicolas et de la façon dont il est venu à exister. Tu m’as dit que tu t’en souvenais très bien et que tu me le raconterais… quand je serais prêt !

Elle retint sa respiration.

  - Je m’en souviens, dit-elle, d’une voix qui lui sembla tout à coup petite dans le calme soudain.

Il baissa la tête et elle sentit ses lèvres dans ses cheveux près de son oreille.

  - Alors raconte-moi tout maintenant.

Aucun d’eux ne bougea pendant qu’elle exhumait les précieux souvenirs soigneusement conservés et commençait à décrire les événements, se forçant à garder une voix égale. Elle avait souvent pensé à ce qu’elle lui dirait à propos de cette nuit ; elle choisit ses mots avec soin, pour être à la fois franche et précise sur ce qui s’était passé. Il devait comprendre qu’elle était en train de dire toute la vérité et qu’elle n’essayait pas de censurer des détails pour le ménager.

Il se raidit quand elle lui raconta comment il avait bondi sur elle, la main levée pour la frapper et comment il s’était immobilisé quand elle avait crié son nom, avant de s’écrouler dans une chute terrible qui l’avait emportée elle aussi.

Elle lui parla de sa rigidité et du désespoir frénétique qui s’était emparé d’elle alors qu’elle le martelait de ses poings en pleurant toute son angoisse à l’idée qu’il la laisse seule derrière lui. Puis elle lui dit qu’elle l’avait embrassé, de baisers mêlés des larmes chaudes et salées qui coulaient le long de ses joues.

Elle lui décrivit son premier mouvement, faible ; la façon dont elle s’était figée sur place, sa crainte de l’avoir imaginé et l’exaltation qui s’était emparé d’elle à son premier souffle profond et vibrant.

Elle lui raconta comment dans sa joie elle n’avait pu s’empêcher de le toucher, de le caresser, constatant à chacun de ses gestes qu’il était vivant.

  - Cela avait été long pour moi, Vincent, dit-elle enfin, et tu réagissais d’une façon tout à fait élémentaire. Je n’avais pas la force de te refuser. De nous refuser cela à tous les deux. Ce n’était pas ce que j’avais rêvé pour nous, ni tendre, ni romantique et pas non plus sauvagement passionné.

  - Tu as dit que je ne t’avais pas blessée. Sa voix anormalement frêle implora pour avoir confirmation.

  - Tu ne m’as pas blessée. Tu ne l’aurais jamais fait. Tu étais…. Elle resta en suspens cherchant ses mots. Tu étais si innocent Vincent. Si confiant. À  aucun moment je n’ai eu l’impression que je ne pouvais pas t’arrêter ou que je ne pourrais pas empêcher ce qui était en train d’arriver. J’ai même pensé, fugitivement, que j’avais tort, que je ne devrais pas te laisser faire parce qu’il était évident que tu ne savais pas ce que tu faisais. Mais je te désirais tellement Vincent. Et j’avais tellement besoin de te savoir vivant, de savoir que tu ne m’abandonnerais pas.

Elle s’arrêta, revivant pour elle-même ces instants et pressant sa figure dans le creux doux et chaud de son cou.

  - Après, tu t’es endormi ; tu avais l’air plus paisible que tu ne l’avais été pendant toutes ces semaines. J’ai posé ta tête sur mes genoux et je t’ai tenu là. Puis Père est entré.

Elle sentit le mouvement instinctif de sa gorge lorsqu’il avala sa salive.

  - Nos habits, Catherine. Si j’étais aussi hébété que tu le dis, comment as-tu fait ?

Elle le serra encore plus fort, consciente de son embarras ainsi que de la chaleur qui montait à ses propres joues.

  - En fait, il n’y avait pas grand dommage. Je t’ai dit que ce n’était pas comme je l’avais imaginé, quand j’osais l’imaginer. Nous étions comme des adolescents, Vincent, fiévreux et maladroits dans le noir et nous n’avons enlevé que le minimum.

Il resta silencieux si longtemps qu’elle crut l’entendre penser.

  - Nous ne nous sommes pas déshabillés ? demanda-t-il enfin.

  - Non. Pas complètement. J’en avais enlevé plus que toi.

Il était temps d’apporter une touche de légèreté de sorte qu’elle recula pour voir son visage.

  - Et heureusement d’ailleurs. Tu es plutôt un poids lourd et tu n’étais pas non plus d’une grande efficacité quand tout a été fini. Je n’aurais jamais pu te rhabiller moi-même.

Il rougit, le rouge montant sur ses joues jusqu‘au-dessus sa barbe dorée et il tourna la tête en baissant les yeux.

  - Ne sois pas si gêné, Vincent, lui dit-elle d’un ton caressant. Je te l’ai déjà dit, le pire de tout cela a été, de m’apercevoir ensuite que tu ne t’en souvenais plus. Elle sourit tristement. Il y a même eu un moment pendant lequel tu ne te rappelais même plus mon nom.

Vincent chercha de nouveau le regard de Catherine.

  - Ça, je m’en souviens ! Et dans quelle angoisse cela me mettait. Combien j’aurais voulu me rappeler ! Mais le mot pour te désigner n’était tout simplement plus là.

Il libéra une de ses mains pour la poser dans les cheveux de Catherine, faisant au passage glisser ses doigts le long de la peau douce sous son oreille gauche.

  - Ma Catherine.

Elle ferma les yeux en entendant la nuance de respect dans sa voix et saisit sa main pour l’enlever et en embrasser les doigts.

  - Tu n’as jamais posé la question, dit-elle.

Elle relâcha la main de Vincent qui retourna sur sa joue.

  - À  propos de ta cicatrice ? Non.

Elle serra les yeux pour empêcher les larmes de couler.

  - J’ai du y renoncer, murmura-t-elle. Exactement comme j’avais du laisser tant de choses derrière moi. Quand j’étais en fuite. J’ai même pensé dans mes moments les plus révoltés qu’il m’aurait été plus facile de perdre un doigt, Vincent. Peut-être même une main. La cicatrice était un souvenir de toi, le symbole de l’amour que tu m’avais donné et de la force qu’il m’avait insufflée. J’ai pleuré souvent devant la glace en voyant qu’elle n’était plus là.

Les yeux de Vincent avaient retrouvé leur clarté et ils rencontrèrent ceux de Catherine avec amour et compréhension.

  - Cela n’a pas d’importance Catherine. Ce n’était qu’un symbole. Ce qui compte vraiment est là dans ton cœur. Tu le sais.

Elle approuva en tremblant et il se pencha en avant pour caresser de ses lèvres la peau douce là où se trouvait auparavant la cicatrice.

  - Viens, murmura-t-il.

Il lui tendit la main pour l’aider à se relever. Ce n’est qu’à ce moment là qu’elle prit conscience du fait que pendant qu’ils se parlaient la musique s’était arrêtée. Il resta silencieux tout le long du chemin du retour, et elle surprit à plusieurs reprises les longs regards de côté qu’il lui lançait. Mais quand elle croisait ses yeux avec les siens, il regardait ailleurs. Elle se raccrochait à sa main, se demandant ce qui allait se passer ensuite.

Il ralentit quand ils approchèrent des lieux collectifs.

  - Est-ce que je te ramène à la maison ? demanda-t-il

Elle cilla, déroutée.

  - Où pourrais-tu me conduire d’autre ?

Il regarda au loin un instant, puis parut réunir tout son courage pour parvenir à rencontrer son regard.

  - Je pensais… j’espérais que… peut-être, ma chambre.

Ses lèvres s’entrouvrirent et dans son étonnement, elle inspira rapidement. Son intention, son invite était claire. Mais les tuyaux alentours étaient silencieux et le large passage entièrement désert.

  - Il est tard, bredouilla-t-elle.

L’expression de Vincent s’altéra subtilement.

  - Bien sûr, dit-il redevenant tout à coup formel.

Elle pouvait sentir la distance qu’il mit soudain entre eux.

  - Je suis désolé. Je te ramène chez toi.

Elle prit son bras.

  - Attends. Je veux dire… Nicky. Je ne peux pas…

Il eut l’air momentanément perplexe comme s’il avait oublié l’existence de Nicolas.

  - Évidemment, dit-il enfin, sa voix exprimant la déception. Nicolas.

Elle garda la main sur son bras pendant qu’ils marchaient. Il ne la regarda pas pourtant et elle se demanda ce qu’il pensait.

Depuis le passage, on voyait la lumière dans sa chambre. Geoffrey avait repoussé ses livres et était affalé dans le grand fauteuil, à moitié endormi. Il se redressa quand ils arrivèrent. Catherine garda la main fermement posée sur le bras de Vincent tant qu’il ne fut pas complètement rentré.

  - Je suis désolée que nous rentrions si tard, s’excusa-t-elle.

  - Pas de problème, répondit Geoffrey, étouffant un bâillement comme il rassemblait ses affaires. Nicolas a vraiment été très sage. On a regardé les images dans son livre quelque temps. Et ensuite il est immédiatement allé dormir.

  - Tant mieux. Merci.

  - De rien. Bonne nuit Catherine. Bonne nuit Vincent.

  - Bonne nuit Geoffrey répondit Vincent en se poussant pour laisser passer le garçon vers la porte.

  - Il est tard, dit-il enfin. Je devrais m’en aller.

  - Non, dit-elle doucement, je t’en prie, reste.

Il lança un regard déconcerté au rideau qui les séparait de l’alcôve où Nicolas dormait.

  - Catherine…

  - Je sais que ce n’est pas idéal, lui dit-elle rapidement. Mais ça ne l’était pas non plus avant. Il n’a que trois ans Vincent. Il dort comme une masse. À moins qu’il ne soit malade ou qu’il ait un cauchemar. Elle réussit à sourire faiblement. Et il n’est pratiquement jamais malade et n’a jamais de cauchemars.

Après ce qui parut à Catherine une éternité, Vincent remua ses épaules pour en faire disparaître la tension. Il inclina la tête en signe d’acquiescement. Elle sentit son cœur se mettre à faire des embardées et battre à tout rompre quand il s’avança vers elle en tendant ses mains. Elle lui donna les siennes et il l’attira vers le grand fauteuil bien rembourré où il se laissa tomber pour la prendre sur ses genoux.

Elle resta un moment à savourer son enivrement, puis libéra ses mains pour les nouer autour de son cou. Sa joue prit place confortablement contre son épaule, son visage tourné dans le creux chaud de son cou. Elle resta là calmement, en attente, écoutant le doux bruit de sa respiration.

Puis il changea de position et passa une main timide autour de son épaule pour caresser son bras. Il tourna son visage vers le sien et elle accepta ses baisers, enroulant ses doigts dans ses cheveux. Il s’enhardit, ses mains touchant, frôlant, caressant doucement. Au bout d’un moment, elle se redressa et tira sur les attaches de son gilet de cuir. Il permit le contact intime de ses doigts sous sa chemise, contre sa peau et se remit à l’embrasser avec plus d’assurance.

Puis il s’arrêta, penchant sa tête en arrière comme s’il écoutait quelque chose. Catherine le regarda.

  - Il est endormi, murmura-t-il au bout d’un instant et elle prit conscience qu’il avait sondé Nicolas.

  - Je te l’ai dit.

  - Oui tu me l’as dit. Il changea légèrement de position dans le fauteuil. Tu es plus lourde que lui.

Il parlait si calmement et sur un ton si quotidien qu’elle marqua une pause.

  - Veux-tu que je me lève, demanda-t-elle, soudain prise de doute.

Ses bras se fermèrent autour d’elle.

  - Non, dit-il.

 Et c ‘est lui qui, en un mouvement fluide, se leva pour l’emporter avec lui blottie contre sa poitrine. Elle serra plus fort son cou et retint sa respiration.

  - Catherine, dit-il, es-tu absolument sûre ?

Elle frotta son nez contre sa joue.

  - J’ai toujours été sûre.

Cela parut être le seul encouragement dont il avait besoin. Il la posa doucement sur le lit avant de s’étendre à côté d’elle.

  - Il va falloir que tu m’aides, confessa-t-il. Montre-moi.

  - Ce n’est pas nécessaire, Vincent, murmura-t-elle contre son cou. Tu vas te rappeler.

Ce fut tout ce qui n’avait pas été possible la première fois, tendre, romantique, sensuel et incroyablement passionné.

Pendant tout ce temps, Nicolas dormit profondément.

Chapitre 7

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