QUAND JE REVIENDRAI

(I shall emerge)
de Becky Bain
Ttraduit de l'américain par Agnès

Chapitre 7

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De l’eau glacée jusqu’au menton lui remplissait la bouche à chaque fois qu’elle essayait de respirer dans la poche d’air incroyablement confiné qui restait. Elle se débattait, paniquée, cherchant à sortir, donnant des coups désordonnés avec ses pieds, ses mains heurtant de tous côtés les parois de sa prison. Elle s’étouffa, la bouche pleine d’eau essayant de la recracher mais il n’y avait plus d’air. Il n’y avait plus que de l’eau froide et noire. Elle était gelée jusqu’aux os. Encore et encore elle fouetta l’espace, se battant sans résultat contre les ailes et la portière d’acier du coffre de la voiture.

Elle se réveilla en haletant, trempée d’une transpiration glacée. Une unique bougie gouttait sur une étagère le long du mur, sa lumière incertaine donnant à la paroi rocheuse des reliefs aigus. Elle se redressa en tremblant sur son coude pour inspirer profondément et combattre la panique, chasser tout cela au loin.

  - Catherine ?

Sa voix la fit sursauter. Elle était encore ballottée entre l’arrière goût de ce rêve épouvantable et le souvenir du soir précédent quand Vincent avait posé sa main sur son épaule pour l’attirer dans une étroite étreinte.

  - Ça va aller, lui dit-il. Ce n’était qu’un rêve. Je suis là.

Elle réussit à juguler la panique et était en train de reprendre sa respiration en une longue et apaisante expiration, quand une petite voix se fit entendre, anxieuse et agitée.

  - Maman ?

Instinctivement, elle s’efforça de se lever, mais la main de Vincent la retint.

  - Je m’occupe de lui, dit-il.

Il glissa de l’autre côté du lit. Elle entendit le bruissement du tissu et un claquement métallique, puis Vincent dépassa le pied du lit, habillé seulement d’un pantalon. Son état fit prendre conscience à Catherine de sa propre nudité et elle tira les draps jusqu’à son cou.

  - Qu’est-ce qui ne va pas Nicolas ? demanda Vincent en se penchant sur lui. Est-ce que tu as fait un mauvais rêve ?

Nicolas ne sembla pas surpris de voir son père.

  - Moi non. Mais Maman oui.

Vincent regarda vers elle d’un œil pénétrant, puis il prit Nicolas dans ses bras.

  - Oui, elle a fait un mauvais rêve, dit-il, mais ça va aller maintenant. Je suis là et je vais prendre soin d’elle.

Nicolas posa sa tête endormie sur l’épaule de Vincent.

  - Tu feras qu’elle n’ait plus jamais peur ? entendit-elle Nicolas demander tandis que son père le reposait dans son lit. J’aime pas quand elle a peur.

  - Je n’aime pas non plus, répondit Vincent doucement. Je ferais ce que je peux.

  - Papa ? dit Nicolas de sa voix endormie. Frotte-moi le dos.

  - Jusqu’à ce que tu t’endormes, accepta Vincent.

Catherine se demanda ce qui se passerait après que Nicolas se serait rendormi. Est-ce que Vincent viendrait finir la nuit auprès d’elle ? Ou puisqu’il était réveillé, n’en profiterait-il pas pour réunir ses vêtements et retourner dans sa propre chambre ? Et s’il faisait cela, que ferait-elle ? Elle regretta de ne pas avoir eu la présence d’esprit de préparer une robe de chambre ou n’importe quoi pour se couvrir le soir précédent. Si elle avait su ce qui aller se passer, c’est ce qu’elle aurait fait.

Elle resta étendue dans l’obscurité presque totale, encore frissonnante sous le coup de son rêve tout en tandant l’oreille pour entendre ce qui se passait de l’autre côté du rideau. Il finit par s’ouvrir et Vincent en sortit.

  - Il s’est endormi, dit-il et il s’arrêta pour allumer une nouvelle bougie, l’autre brillant à ce moment d’un dernier éclat sauvage avant de consommer ses dernières gouttes de cire.

  - Bien, dit-elle une fois la lumière stabilisée, serrant les dents pour les empêcher de claquer.

  - Tu as froid, observa-t-il avant de marcher vers elle.

  -Attends, dit-elle et il s’arrêta au pied du lit, en suspens.

  - Est-ce que tu pourrais… me passer une chemise de nuit ?

Il la regarda, les couvertures tirées jusqu’au menton et acquiesça.

  - Où ?

Elle dut réfléchir, ce qui l’aida à lutter contre ses peurs.

  -Ma commode. Deuxième tiroir en bas à gauche.

Il s’exécuta, plaçant le vêtement à sa portée sur le lit.

Elle le saisit, et positionna l’ouverture de telle façon qu’elle put l’enfiler en un seul mouvement. Il attendit jusqu’à ce qu’elle lisse le tissu sur ses hanches puis remonta gracieusement dans le lit à côté d’elle. Il portait encore son pantalon, remarqua-t-elle tandis qu’il tirait le couvre-lit et tendait les bras vers elle. Elle s’y blottit de bon cœur, heureuse de sa présence.

  - Raconte-moi, lui dit-il alors.

  - Quoi ? murmura-t-elle contre sa poitrine. Sa proximité avait chassé la peur et sa chaleur se répandaient en elle. Elle commençait enfin à se détendre.

  - Ton rêve. Un cauchemar ?

Elle en convint à regret.

  - Mais c’est fini maintenant.

  - Raconte-le-moi.

  - Je ne veux pas, je veux l’oublier.

  - Tu l’oublieras plus facilement si tu en parles d’abord.

Elle frissonna.

  - Non, je suis fatiguée. Je veux dormir.

Il changea légèrement de position et elle put sentir son trouble, mais il ne la pressa pas. Au bout d’un moment, elle s’endormit, encore pelotonnée dans ses bras.

 

 

  - As-tu empêché Maman d’avoir horriblement peur dans ses rêves, demanda Nicolas le lendemain matin, alors qu’ils marchaient tous les trois côte à côte vers le lieu du petit-déjeuner.

Il avait été étonnamment peu curieux au sujet de leur nouvel arrangement de nuit. Catherine s’était réjouie que tous deux aient été au moins en partie vêtus quand Nicolas avait grimpé sur le lit pour les secouer.

  - Debout, disait-il avec son habituelle détermination matinale. J’ai faim.

Vincent était parti changer de vêtements dans sa propre chambre, donnant ainsi à Catherine un peu d’intimité pour se vêtir. Nicolas s’était habillé tout seul comme il le faisait d’habitude et quand Vincent était revenu, ils l’avaient rejoint dans le couloir.

  - Oui, répondit Vincent en lançant à Catherine de longs regards de côté. Je pense que je l’ai aidée à ne pas avoir peur.

Nicolas demanda confirmation à sa mère.

  - C’est vrai, Maman ?

Elle ne pouvait arrêter le sourire qui pointait sur ses lèvres.

  - Oui, Nicolas, c’est ce qu’il a fait.

  - Super, Maman, tu as trop de mauvais rêves.

Vincent interrompit ses pas.

  - Quoi ?

  - Des mauvais rêves, répéta Nicolas. Maman fait de mauvais rêves. Tout le temps.

  - Tout le temps ? répéta Vincent en la regardant.

  - Pas tout le temps, protesta-t-elle. J’ai eu quelques cauchemars, c’est tout. Ce n’est rien.

Vincent ne parut pas convaincu mais ne discuta pas.

 

 

Plus tard alors qu’elle aidait Brooke et Edwin à la vaisselle, il vint la chercher. Elle sourit en le voyant s’approcher. Toute la matinée, aux moments les plus inopportuns, le souvenir de la nuit précédente, la pensée de ce qu’ils étaient devenus l’un pour l’autre l’avaient assaillie. Ils n’étaient plus des amis, ni même les parents de Nicolas. Ils étaient amants, de la façon la plus profonde, dans le sens le plus vrai du terme. Amants. Son corps frémit de réminiscence à la vue de Vincent au-dessus de la bassine fumante d’eau de vaisselle.

La chaleur de son regard disait qu’il se rappelait aussi et elle baissa les yeux, les joues en feu et pas seulement du fait qu’elle avait les bras trempés jusqu’au coude dans l’eau brûlante.

  - Catherine.

  - Vincent.

Comment avait-elle pu oublier à quel point le simple fait de dire son nom la rendait heureuse ?

  - Je voudrais te parler.

Elle regarda la grande bassine. Il n’y avait plus qu’une demi-douzaine d’assiettes au fond qui attendaient d’être frottées.

  -Edwin, appela-t-elle.

Edwin qui était en train de manier avec énergie le torchon, se tourna vers elle.

  - C’est presque terminé. Peux-tu finir ?

Il lui fit un sourire de connivence.

  - Bien sûr, Catherine, accepta-t-il en lui tendant le torchon. Brooke et moi nous allons nous en occuper.

Elle s’essuya las mains à l’aide du torchon trempé et quitta la vaisselle sans aucun remords. Brooke et Edwin se faisaient la cour et les ragots des tunnels les donnaient mariés avant la fin de l’année. Elle était sûre qu’ils apprécieraient ces instants de solitude imprévue.

Vincent la prit par le coude et la guida sur un chemin qu’elle reconnut vite comme un de ceux qui conduisaient à la Cascade. Aucun d’eux ne parla jusqu’à ce qu’ils soient assis dans leur tranquille petit îlot acoustique.

  - Où est Nicolas ? demanda-t-elle.

La dernière fois qu’elle l’avait vu, il était perché sur les épaules de son père, en train de se baisser pour passer sous le linteau de pierre de l’entrée de la salle à manger. Elle savait qu’elle pouvait faire confiance à Vincent pour ne pas le laisser sans surveillance, mais elle ne put s’empêcher de poser la question.

  - Il est avec Nathalie, répliqua Vincent sans s’offenser. Il joue avec Brian.

  - Jouer avec Brian, c’est un des grands moments de ses journées, sourit-elle. Je pense que ça vient tout de suite après jouer avec toi. Il t’adore.

  - Il s’inquiète pour toi, lui opposa Vincent. Plus qu’il ne le devrait à son âge. On a parlé tous les deux.

Tout se figea à l’intérieur d’elle-même.

  - Vous avez parlé de quoi ?

  - De toi et de tes terreurs. De tes rêves. Catherine. Il dit que tu rêves pratiquement toutes les nuits.

  - Pas toutes les nuits. Elle secoua la tête en déni et regarda au loin, le brouillard qui s’élevait au pied des chutes.

  - Je ne sais pas pourquoi il perçoit tes rêves et pas moi, continua-t-il comme si elle n’avait rien dit. Peut-être, parce que jusqu’à la nuit dernière, il était plus proche de toi.

Elle continuait à contempler le brouillard. Un arc-en-ciel brillait à l’endroit où un rayon de lumière errante avait réussi à se frayer un chemin à travers quelque étroite faille de la croûte terrestre. Il la fascinait avec ses couleurs dont les limites se mélangeaient l’une dans l’autre.

  - Catherine, cela m’inquiète que tu aies ces rêves.

Il toucha son bras et elle sursauta.

  - Ce n’est rien Vincent, je te l’ai dit.

  - Tu n’as pas ces rêves terrifiants nuit après nuit sans raison, lui fit-il remarquer. Je veux savoir ce qui te tourmente, Catherine. Je t’en prie.

Elle hésitait encore et il soupira.

  - C’est lui, n’est-ce pas ? C’est Gabriel.

Elle supprima un frisson involontaire.

  - Non, dit-elle. Je ne rêve jamais de lui. Jamais.

  - De quoi alors ?

Elle croisa les bras autour de ses genoux levés et posa son front dessus. Vincent se rapprocha et posa son bras autour de ses épaules.

  - Tu peux me le dire, la pressa-t-il gentiment. Tu peux tout me dire.

Elle se souvint de ses propres mots, ceux qu’elle lui avait dits à lui, des années auparavant et sourit, juste un peu.

  - Je sais que je peux. Mais ce ne sont que des rêves. Ils ne peuvent m’atteindre ici.

  - Alors pourquoi reviennent-ils ?

  - Je ne sais pas, dit-elle faiblement. C’est ainsi.

  - C’est qu’ils essayent de te dire quelque chose, dit-il doucement.

Elle se tourna soudain et enfouit son visage contre son épaule.

  - Et si je ne veux pas entendre ce qu’ils veulent me dire ? demanda-t-elle avec une petite voix.

 

 

Il n’insista pas plus ce jour là. Le soir, il vint avec hésitation à sa chambre.

  - Une promenade ? lui proposa-t-il.

  - Pas ce soir, si ça ne t’ennuie pas, répondit-elle. Je suis fatiguée.

Il sembla perdre confiance.

  - Bien sûr, dit-il. Peut-être demain.

Il se retourna à moitié comme pour partir et elle sauta sur ses pieds pour le retenir.

  - Attends. Je ne voulais pas dire… C’est juste que j’ai pensé que nous pourrions passer la soirée ici. Ensemble.

Il se tourna vers elle.

  - Oui, dit-il simplement.

Nicolas n’était pas encore au lit ; lui et son père lurent un moment avant que Vincent ne le borde.

  - Cela te plait vraiment d’être un père, n’est-ce pas ? demanda-t-elle quand il émergea de l’alcôve.

  - Oui, répondit-il, l’air légèrement surpris.

  - Je te le demande parce que… parce que la nuit dernière, dit-elle en perdant un peu contenance sous son regard intense. Je ne pensais pas … je n’avais pas prévu… Elle se sentit rougir et pencha la tête. Je me demandais ce que tu dirais d’avoir un autre enfant.

  - Un autre enfant ? Il s’assit lentement dans le grand fauteuil. Catherine, le saurais-tu… ?

  - Pas déjà. Pas avant plusieurs semaines. Mais c’est possible. Vincent. Regarde Nicolas. Elle le regarda timidement. Et il y aura ce soir et d’autres soirs…

  - Un autre enfant ? répéta-t-il. J’ai du mal à m’en représenter la simple idée.

  - Je pourrais aller consulter Père si tu préfères ne pas prendre le risque, offrit-elle.

Il accrocha son regard à celui de Catherine pendant un moment qui lui parut long.

  - Non, dit-il enfin, à moins que ce ne soit ton vœu. La pensée d’un autre enfant me fait terriblement peur, avoua-t-il, mais c’est aussi une perspective merveilleuse.

  - J’aimerais avoir un autre enfant, dit-elle. J’aimerais que tu sois près de moi cette fois. Avant toutes choses.

  - Je veux être près de toi, répondit-il. J’ai manqué tant de Nicolas. Son premier sourire, ses premiers pas. Et je t’ai manquée toi aussi, avec ton ventre en train de grossir, plein de notre enfant…

Elle pencha la tête.

  - Tu ne m’aurais pas reconnue, dit-elle. J’étais énorme.

Mais elle se hérissa de peur au souvenir de cette époque.

  - Tu es effrayée rien que de penser à cette période, dit-il en lui prenant la main.

Elle serra ses doigts, s’accrochant à la sécurité qu’ils représentaient.

  - Je ne peux m’empêcher de me souvenir de la peur qui m’habitait alors. À  quel point tout semblait sans espoir ! Je me demandais si je verrais jamais mon bébé, si je pourrais jamais lui parler ! Si je te verrais de nouveau…

Sa voix se brisa ; il lâcha sa main et se mit debout pour la serrer dans ses bras.

  - Ça va aller, lui dit-il dans l’oreille. Tout va aller bien. Je suis là.

Elle se cramponnait à lui.

  - Je sais que tu es là, murmura-t-elle. Je le sais.

 

 

 

Le rasoir luisait dans le reflet des phares des voitures qui venaient en face. Des mains fortes lui maintenaient le poignet, immobilisaient ses épaules. Un poing amarré à ses cheveux l’empêchait d’échapper à la lame aiguisée. Celle-ci mordit sa joue et trancha vers le bas. Elle hurla….

Et s’assit toute droite dans le lit.

  - Catherine.

Vincent était là, la prenant contre lui.

  - Ça va. C’est juste un rêve.

Elle fit des efforts effrénés pour repousser au fond d’elle-même toute cette horreur afin que Nicolas ne puisse pas la percevoir. Afin qu’il n’en soit pas blessé. Bizarrement les bras de Vincent rendirent la tâche plus ardue et non plus facile.

Nicolas dormait toujours dans son alcôve. Cette nuit, sa terreur n’avait pas été assez forte pour le réveiller. Elle serra les bras de Vincent et enfonça son visage dans son épaule.

  - Je suis bien, haleta-t-elle ; elle n’avait pas encore retrouvé une respiration calme.

  - Un autre rêve, dit-il. Le même ?

Elle secoua la tête, soudain consciente que ses cheveux étaient moites de transpiration, et que sa chemise de nuit, enfilée par souci de pudeur avant de s’endormir collait à son corps à force d’être humide.

  - Pas le même. Non.

  - Raconte-moi.

  - Non, je… Vincent laisse-moi sortir du lit. J’ai besoin de me changer.

Elle sentait sa réticence, mais il la relâcha et elle glissa du lit jusqu’à la commode où elle prit une chemise de nuit propre dans un tiroir. Elle hésita un instant, consciente de ses yeux sur elle. Mais l’humidité inconfortable de sa chemise suffit à lui faire surmonter sa timidité et elle s’en défit rapidement tout en enfilant la nouvelle pratiquement dans le même mouvement. Elle passa ses doigts dans ses cheveux à la base de son crâne pour les séparer de son cou et les aérer de façon à ce qu’ils sèchent plus vite.

Vincent, vêtu de ses propres vêtements de nuit, attendit dans le lit. Elle évita ses yeux lorsqu’elle retourna se glisser près de lui.

  - Tout va bien maintenant, lui assura-t-elle.

  - Non, répondit-il calmement en se penchant sur elle. Je ne le pense pas.

  - Je ne vois pas ce que tu veux dire.

  - Quelque chose te perturbe, Catherine, quelque chose de si féroce et de si sombre que tu ne peux le laisser se manifester que pendant la nuit, quand tu dors.

  - Non, protesta-t-elle. Je vais bien, Vincent. Tout va bien. Je suis en sécurité ici et Nicolas est en sécurité.

Il s’empara de l’ouverture.

  - Est-ce que c’est cela qui te perturbe ? Ta sécurité ?

  - Non, insista-t-elle. Je te l’ai dit, je suis en sécurité ici. Je le sais. Je sais qu’il y a des sentinelles et que les chemins changent régulièrement pour empêcher qu’on nous trouve. Et je sais que tu ne laisseras jamais quoi que ce soit m’atteindre ici. Et Nicky non plus.

Elle lui tourna le dos faisant en sorte que son bras entoure sa taille.

  - Ça va Vincent. Tout va bien. Allez dors.

Il resta sur son coude un long moment. Puis il s’enfonça dans son oreiller, non sans maintenir fermement Catherine tout contre lui dans la courbe de son corps.

  - N’ai pas peur, Catherine, murmura-t-il très bas dans son oreille. Je suis là. Je t’aime.

 

 

 

  - Un pique-nique ? demanda-t-elle le matin suivant.

Vincent hocha la tête, content de son idée.

  - Juste nous trois. Je connais un endroit près de la rivière où personne ne va…

  - Pique-nique, hurla Nicolas. Ouaais !

Catherine sourit.

  - Comment pourrais-je dire non devant un tel enthousiasme ? demanda-t-elle. Un pique-nique, c’est une idée merveilleuse. Dois-je aller à la cuisine pour nous préparer un panier ?

Vincent souleva Nicolas de ses genoux et se mit debout.

  - Inutile, dit-il. J’ai demandé à William de nous préparer quelque chose.

Elle ne put s’empêcher de lui faire un sourire de coquette.

  - Sûr de toi, en plus !

Elle pensa que s’il rougissait, c’était le cas. Au lieu de cela il répondit d’un ton égal.

  - J’espérais, dit-il en lui tendant la main. Prête ?

Catherine le laissa l’aider à se lever.

  - Met ta veste Nicky, lui enjoignit-elle et elle attrapa au passage un pull pour elle-même en se dirigeant vers la porte.

  - On va s’arrêter dans ma chambre avant, dit Vincent. J’ai une couverture pour s’asseoir et quelques jouets pour Nicolas.

Mouse attendait à l’entrée de la caverne.

  - Vincent, dit-il avec un faisant montre d’un réel soulagement. Content. Te voilà.

  - Que se passe-t-il Mouse ?

  - Besoin de toi, répondit Mouse sans en dire plus. Tout de suite.

Catherine fut la seule à percevoir le soupir de Vincent.

  - Maintenant Mouse?

Le jeune homme hocha vigoureusement la tête en secouant ses cheveux broussailleux.

  - C’est une urgence ?

Mouse fronça les sourcils.

  - Une sorte, décida-t-il. Nouveau projet. Arthur jouait, grimpait.  S’est penché dessus. Peux pas le ramasser. Trop lourd.

  - Ton nouveau projet est tombé et tu ne peux pas le soulever tout seul ? traduisit Vincent

Mouse acquiesça.

  - Ça ne peut pas attendre, Mouse ?

  - Non. Empêche entrée grotte de Mouse, dit-il en penchant la tête et en souriant d’un air penaud. Rampé pour sortir.

Il essuya un reste de poussière sur le devant de son vêtement.  Cette fois ci le soupir de Vincent fut clairement audible.

  - Bon, dit-il en se tournant vers Catherine. Je suis désolé, Catherine. Ça ne sera pas long.

Elle lui fit un sourire hilare.

  - Ne t’en fais pas pour nous, Vincent. On va attendre ici, n’est-ce pas Nicky ?

Nicolas agita le menton et Vincent suivit Mouse hors de la chambre.

Comme d’habitude la chambre de Vincent était soigneusement rangée. Nicolas se dirigea vers une étagère de livres qui avait été aménagée spécialement à son intention, mais Catherine ne trouva pas la moindre activité pour calmer son excitation. Elle passa un doigt le long d’une rangée de livres sur une étagère au-dessus de son lit et puis toucha légèrement un oreiller. Des années auparavant, elle s’était imaginée, quand elle s’autorisait pareille fantaisie, en train d’aimer Vincent dans ce lit. Peut-être un jour demanderait-elle à Mary ou à Rébecca de prendre Nicolas pour la nuit et ferait-elle de ce rêve une réalité.

Elle se détourna. Un journal plié sur la table de Vincent attira son attention.  Elle s’approcha perplexe ; un journal était une chose inhabituelle ici et elle se demanda d’où il venait. Il était daté de deux jours auparavant, lundi, nota-t-elle. Le jour du concert dans le parc. Au souvenir de cette journée et de la nuit qui avait suivi, elle sourit.

Nicolas jouait à faire passer des formes dans les trous correspondants d’une boite en carton peint et n’avait pas besoin qu’on s’occupe de lui. Catherine se laissa tomber dans un fauteuil et tira le journal vers elle pour en lire les gros titres. Cela faisait si longtemps qu’elle n’en avait pas vu, qu’elle se sentait bizarrement déphasée comme si les événements évoqués n’avaient rien à voir avec elle ou avec le monde où elle vivait.

Elle tournait les pages négligemment, lisant une ligne par-ci par-là, un paragraphe parfois, quand une photographie, petite et légèrement floue lui sauta aux yeux. Elle la regarda fixement un long moment avant de pouvoir lire le court article qui l’accompagnait. John Moreno se présentait pour un deuxième mandat au poste de Procureur du district de New York. Cette photographie lui donna la chair de poule mais elle bloqua son sentiment de répulsion, s’efforçant d’oublier la dernière vision qu’elle avait eue de lui, son regard presque d’excuse alors que des hommes de main armés tiraient sur son bras pour l’emmener.

  - Maman ? sonda Nicolas, un pli soucieux sur le visage.

  - Ce n’est rien, mon cœur, lui dit-elle. Ça va.

Il mit quelques instants à retourner à son jeu. Catherine serra les dents et tourna rapidement les pages, décidée à repousser fermement cette image loin d’elle, ainsi que ce qu’elle évoquait. Elle regarda vers l’entrée, espérant voir Vincent revenir. Mais l’ouverture restait vide et elle soupira tout en passant à la rubrique suivante. Arts et loisirs. Elle se demanda vaguement où en était la mode et ce qu’on jouait en ce moment à Broadway. Une sculpture de Donatello vendue à un prix record. Le titre l’attira ce qui l’amena à regarder une autre photographie. L’œuvre de Donatello était bien rendue avec des couleurs brillantes et une excellente définition, mais elle ne vit que l’homme mince aux traits creux et aux lèvres serrées qui se tenait à côté  de la statue dans une posture à la fois possessive et arrogante. Elle se mit à trembler comme une feuille et posa sa main sur sa bouche pour s’empêcher de hurler.

Les yeux cruels et calculateurs étaient fixés sur elle. Je sais qui tu es, lui disaient-ils. J’ai tout mon temps. Elle lança le journal loin d’elle et enfonça sa tête dans ses mains. Nicolas la tira par la manche.

  - Maman ? Maman ! criait-il d’une voix de plus en plus inquiète.

Puis des mains solides la prirent par les épaules pour la soulever et elle se retrouva serrée contre la poitrine de Vincent.

  - Tout va bien, murmura-t-il. Je suis là.

Elle s’accrocha à lui désespérément, incapable de compter sur ses propres forces pour tenir debout.

  - Respire à fond, lui adjura-t-il.

Elle s’exécuta aveuglément.

  - Encore une fois.

Cette simple action réussit à la calmer et au bout d’un instant il recula pour la regarder dans les yeux.

  - Est-ce que je peux te laisser un moment ? demanda-t-il. Il faut que je m’occupe de Nicolas.

Nicolas ! Elle n’avait même pas pensé à lui et elle vira sur elle-même dans les bras de Vincent pour le chercher des yeux. Il était recroquevillé sur le sol près du lit, les yeux fermés et les mains sur ses oreilles. Elle alla vers lui comme un automate, mais Vincent fut plus rapide. Il prit Nicolas par les épaules et le secoua doucement.

Il n’y avait pas à se méprendre sur le regard de soulagement qu’il eut en voyant son père.

  - Papa, cria-t-il avant de se jeter dans ses bras.

Vincent le pressa étroitement dans ses bras

  - Tout va bien maintenant, le rassura-t-il

  - Maman a eu très peur, chuchota Nicolas. Il faut que je l’aide.

Vincent passa sa grande main dans la tignasse rebelle de Nicolas.

  - Je vais m’occuper d’elle, lui promit-il avec gravité. Mais il faut que tu fasses quelque chose pour moi.

Nicolas leva la tête, les yeux grand ouvert et l’air inquiet.

  - Tu te rappelles comment on va chez ton grand-père depuis cette chambre ?

Nicolas opina et montra du doigt la direction à prendre.

  - Par-là, murmura-t-il.

  - Très bien. Es-tu assez grand pour y aller tout seul ?

  - Vincent, non… tenta de dire Catherine, la gorge tellement serrée qu’elle pouvait à peine respirer. Il est trop petit…

Vincent ne sembla pas entendre.

  - Je veux que tu ailles chez ton grand-père, dit-il à Nicolas. Vas-y directement et reste avec lui. Dis-lui que ta mère n’est pas malade et que je m’occupe d’elle. Tu comprends ?

Nicolas approuva crânement.

  - Aller chez Grand-Père et lui dire que Maman va bien, répéta-t-il.

  - Tu es un bon petit garçon, lui dit Vincent. Tu es prêt ?

Nicolas approuva de la tête tout en lançant un coup d’œil irrésolu à Catherine ; celle-ci était incapable de formuler plus avant les recommandations qui l’agitaient, tellement elle se sentait mal. Vincent embrassa rapidement Nicolas.

  - Vas-y maintenant, dit-il avant de le regarder partir.

Puis il tourna son attention vers Catherine. Elle avait profité du temps passé par Vincent  à s’occuper de Nicolas pour repousser sa terreur et l’enfouir sous un couvercle bien fermé.

  - Ça va, dit-elle. Je vais bien.

  - Non, dit Vincent avec autorité. Tu ne vas pas bien.

Il mit son bras autour de ses épaules et la conduisit jusqu’au fauteuil.

  - Je vais mieux maintenant, Vincent, insista-t-elle. Vraiment.

Son regard resta résolu alors qu’il s’agenouillait auprès d’elle.

  - Qu’est-ce qui a bien pu t’effrayer autant ? demanda-t-il. Qu’est-ce qui a provoqué ça ?

  - Rien, dit-elle.

  - Catherine, ça ne peut pas être vrai.

  - C’est vrai, hurla-t-elle soudain en colère.

  - Catherine, essaya-t-il de nouveau. J’ai senti ta terreur. Je t’ai vue quand je suis arrivé ici. Tu étais d’une pâleur épouvantable et tu tremblais.

  - Mais ça va maintenant. Ça aussi tu peux t’en rendre compte.

  - Je sais que tu as maîtrisé ta terreur, répondit-il. Mais tu ne lui as pas fait face. Ce n’est pas bon de nier ce qui nous fait peur, Catherine.

  - Je n’ai pas le choix, Vincent, lui dit-elle durement. Tu as vu Nicolas. Tu as vu ce que ça lui fait. Que puis-je faire d’autre ?

  - Tu ne peux pas te laisser détruire pour lui, Catherine. Il a besoin de toi. J’ai besoin de toi.

Elle tourna son visage vers lui.

  - Je n’ai pas le choix, dit-elle d’une voix froide. Et je ne veux plus parler de ça.

Elle crut un instant qu’il allait faire pression sur elle, mais au lieu de cela il se remit sur ses jambes et soupira.

  - Très bien. Si tu es sûre que tout va bien, je vais rassurer Père et prendre Nicolas.

  - Ça ira, affirma-t-elle.

Elle resta assise, les poings serrés sur ses genoux, évitant soigneusement de regarder le journal froissé sur la table, jusqu’à ce qu’il revienne. Nicolas s’élança à travers la chambre pour sauter sur ses genoux.

  - Tu vas mieux ? demanda-t-il les sourcils froncés.

  - Ça va, Nicky, le rassura-t-elle.

Son visage se détendit.

  - Mon papa s’est bien occupé de toi, dit-il.

  - Oui, dit-elle en évitant le regard de Vincent.

  - Je suis allé tout seul chez Grand-Père, s’enorgueillit Nicolas. Je ne me suis même pas perdu.

  - Tu deviens vraiment grand, tomba-t-elle d’accord. Je suis fière de toi, Nick

  - Je suis fier de moi aussi, dit-il. Est-ce qu’on va au pique-nique Papa ?

  - Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée maintenant, Nicolas, répondit Vincent. Ta mère a eu un choc.

Nicolas se tourna vers elle, la bouche ouverte de déception.

  - Ça va Vincent, redit Catherine pour que qu’il lui sembla être la centième fois. Vraiment le pique-nique, c’est exactement ce qu’il nous faut.

Vincent la regarda longuement avant de céder.

  - Bon. Viens Nicolas. Tu peux porter la couverture.

 

 

Le pique-nique fut enthousiasmant, du moins du point de vue due Nicolas. Il se goinfra de gâteaux, de raisin et de fromage, puis Vincent enleva chaussettes et chaussures, roula son pantalon pour emmener Nicolas patauger dans une crique tranquille de la rivière.

Catherine résista en riant à leurs tentatives pour la faire venir avec eux, heureuse de rester assise sur la couverture à les regarder. Et quand le souvenir des photographies menaçait de faire intrusion, elle le repoussait vigoureusement. Elle ne laisserait personne et certainement pas l’homme qui s’appelait Gabriel, gâcher le reste de la journée.

Si elle devait rêver de cet homme, se serait cette nuit là. En dépit de ses efforts, sa figure affleurait sans cesse aux marges de sa conscience. Quand Vincent la rejoignit dans son lit, il fit disparaître un moment cette image, mais elle revint la hanter alors qu’elle était étendue dans ses bras après l’amour.

Elle eut beaucoup de mal à trouver le sommeil.

Chapitre 8


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