QUAND JE REVIENDRAI

(I shall emerge)
de Becky Bain
Ttraduit de l'américain par Agnès

Chapitre 10

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Jack donna un coup de fil et tous trois s’entassèrent dans un taxi pour se rendre à l’immeuble en question. Une fois qu'ils furent arrivés, l’agent fédéral se servit de sa carte d’accès pour les faire entrer ; ils traversèrent le hall directement vers un ascenseur en attente. Une fois les portes fermées, il appuya sur un bouton jaune et posa sa plaque sur un panneau de verre plus haut dans la cloison pour la flasher.

  - Butler, dit-il pour s’identifier. J’escorte un témoin dans une affaire de haute sécurité.

Au bout d’un instant, l’ascenseur se mit à bourdonner et commença à monter. Catherine, les mains enfouies dans ses poches, regarda les chiffres verts défiler sur l’affichage digital. Il s’arrêta au 35e et les portes s’ouvrirent en glissant.

  - Attendez une minute, dit Catherine alarmée. Vous m’avez dit que l’installation était tout en haut. Cet immeuble a bien plus de trente-cinq étages, bien plus.

  - C’est vrai, dit Jack mais vous ne pouvez pas y aller directement. Je vous ai dit que c’était ce qui se fait de mieux en matière de sécurité. Comment pouvons-nous être sûrs que vous êtes qui vous dites que vous êtes ? Qui nous dit que vous n’êtes pas dans une mission suicide, décidée à tuer quelqu’un là haut ? Il y a des formalités à faire d’abord.

Joe la rassura d’un signe de tête et elle suivit Jack à contre cœur hors de l’ascenseur. Ils émergèrent dans une petite pièce carrée aux murs blindés. Jack s’approcha d’un panneau miroitant et leva sa plaque. Une glace sans tain, pensa Catherine. Exactement comme dans l’ascenseur.

  - Merci, M. Butler, dit une voix mécanique. Veuillez placer votre paume droite sur l’écran d’identification.

Jack posa sa main ouverte sur un autre panneau, de verre fumé cette fois. Il y eut un flash qui dessina la main de Jack dans une lueur rouge tamisée avant de s’éteindre.

  - Identité confirmée, annonça la même voix. Au suivant.

Jack fit un geste en direction de Joe.

  - Montre ta carte, dit-il.

Abasourdi, Joe s’exécuta, avant de mettre à son tour sa main contre la vitre quand on le lui demanda.

  - Identité confirmée. Au suivant.

  - C’est notre témoin, répondit Jack. Avez-vous une carte d’identité sur vous Cathy ?

Elle secoua la tête en dénégation.

  - Non.

  - Ok. Venez ici pour permettre au laser magique de lire vos empreintes. L’ordinateur va vous identifier en deux minutes.

Catherine s’avança avec méfiance et plaça sa main sur le verre lisse.

  - Comment cet ordinateur pourrait-il avoir mes empreintes ? demanda-t-elle en regardant la machine avec suspicion.

  - Quand tu as rempli ton dossier pour travailler avec le procureur, ils ont pris tes empreintes, dit Joe. Tu te rappelles ?

Elle sourit d’un air las.

  - Cela fait si longtemps, murmura-t-elle. J’ai l’impression d’être dans une autre vie.

  - Vous pouvez relever votre main, dit la voix. Procédure en cours. Vous pouvez continuer.

Un panneau s’ouvrit silencieusement dans le mur blindé.

  - Par ici, dit Jack.

  - Déjà ? Mais l’ordinateur ne m’a pas encore identifiée.

  - Aucune importance. Vous êtes notre témoin. Parfois il arrive que nous amenions ici des personnes dont on n’a pas les empreintes, cela ne nous empêche pas de les protéger. Ç’est juste un peu plus long pour les formalités. Hello Kelly !

Il s’adressa à une grande femme blonde à l’air calme qui entra dans la petite pièce peinte en blanc dans laquelle ils se trouvaient maintenant.

  - Salut, Jack, répondit-elle. Qui nous amenez-vous ?

  - Cathy Chandler, voici Kelly Freemont, dit Jack. Elle est de garde au soixante-quinzième étage.

  - C’est l’étage sécurisé ? demanda Catherine.

Elle examina avec méfiance l’autre femme. Kelly Freemont avait environ la même stature et la même silhouette qu’elle, et n’avait pas l’air d’être en mesure de protéger qui que ce soit contre quoi que ce soit.

  - Ne vous y trompez pas, lui dit Jack. Kelly est ceinture noire dans deux arts martiaux différents et en remontre à tout le monde au stand de tir au sous-sol de notre immeuble.

Pas encore décidée à faire confiance, Catherine avança son bras pour une poignée de main polie. Jack présenta Joe, et Kelly les accompagna dans un vaste espace encombré de bureaux, d’armoires et d’ordinateurs. À cette heure de la nuit, le service était presque vide. Catherine remarqua un homme d’origine hispanique installé devant une console d’ordinateur proche, pensa-t-elle, du premier sas blindé et imagina que la voix qu’ils avaient entendue dans l’interphone venait de là. L’homme se retourna pour les saluer de la main et confirma son interprétation.

  - Kelly, appela-t-il. On a une correspondance, Catherine Chandler. L’ordinateur dit qu’elle a été enlevée en 1989. Pas de corps.

  - Merci, Steve, répondit-elle. C’est ce que nous attendions. Elle se tourna vers Catherine. Voulez-vous venir avec moi s’il vous plait ?

Catherine hésita, détestant s’éloigner de la présence rassurante de Joe, même si la sécurité apportée n’était qu’une illusion. Il lui sourit et lui tapota la main.

  - Je serais là quand tu reviendras.

  - On sera là tous les deux, ajouta Jack pour l’encourager lui aussi.

Catherine prit sur elle et suivit Kelly vers un box vitré. À l’intérieur, derrière un bureau de bois abîmé, une solide femme noire qui semblait être au milieu de la quarantaine était assise en train d’écrire dans un dossier situé devant elle. Kelly s’arrêta à la porte entre-ouverte et frappa.

  - Arlen ?

La femme leva les yeux.

  - Catherine Chandler dit Kelly en guise d’introduction et elle fit entrer Catherine.

La femme noire se leva et lui tendit le bras pour une solide poignée de main.

  - Mademoiselle Chandler, je suis Arlen Miller. Voulez-vous vous asseoir.

Catherine s’assit avec précaution sur le bord de la chaise située en face du bureau. Kelly ferma la porte et prit la garde de l’autre côté.

  - On y va, Mademoiselle Chandler, commença Arlen Miller.

  - Cathy, l’interrompit Catherine. Je vous en prie, ajouta-t-elle quand la femme lui jeta un coup d’œil incisif.

  - Cathy, accepta-t-elle. Appelez-moi Arlen.

Catherine accepta de la tête, appréciant le regard énergique de la femme plus âgée.

  - Arlen, répéta-t-elle.

Arlen sourit.

  - Reprenons. Je sais que vous avez accepté de témoigner devant la justice contre quelqu’un qui pourrait vous tuer pour vous en empêcher.

Catherine acquiesça, attendant la suite.

  - Je ne connais pas les particularités de votre cas, expliqua Arlen. Elles n’ont pas d’intérêt ici. Tout ce dont j’ai besoin c’est de m’assurer que vous êtes un témoin volontaire et non un témoin impliqué dans une négociation. C’est quelqu’un qui accepte de témoigner en échange d’une sentence plus légère.

Catherine sourit vaguement.

  - Je sais, dit-elle. Je suis procureur. Je travaillais dans le bureau du procureur du district.

Arlen leva un sourcil aristocratique juste un instant.

  - Oh ! Vous connaissez donc le programme de protection des témoins ?

Catherine confirma.

  - J’ai placé moi-même un témoin dans ce programme une fois.

  - Alors vous savez que nous ferons tout pour vous protéger.

Catherine hocha la tête de nouveau.

  - Je sais aussi que vous pourriez ne pas pouvoir, dit-elle doucement.

  - Oui. Bon, c’est vrai quelquefois, admit Arlen. La confidentialité peut être rompue et la nouvelle identité découverte.

  - Je ne veux pas de nouvelle identité, l’interrompit Catherine. J’ai un endroit sûr où aller quand on n’aura plus besoin de moi pour témoigner.

Arlen parut encore plus surprise.

  - La plupart des endroits dont les gens pensent qu’ils sont sûrs, ne le sont pas, prévint-elle. Et si Jack vous a amenée ici, c’est qu’il pense que vous courez un grave danger de la part de quelqu’un qui dispose d’un pouvoir important.

  - C’est le cas, dit Catherine, mais je suis sûre aussi que je n’ai pas besoin d’une nouvelle identité.

  - Très bien. Je vais maintenant vous informer sur cette partie de notre programme. Elle croisa les mains sur son bureau. Nous avons une installation en haut où nous pouvons recevoir six invités.

  - Des invités ? l’interrompit Catherine incapable de retenir l’amertume de sa voix.

  - À défaut d’un mot plus adapté, oui, répondit Arlen. Elle sourit d’un air caustique. C’est mieux que "internés", bien que la plupart de nos invités le soient aussi.

Son prosaïsme fit sourire Catherine.

  - Je suppose, concéda-t-elle. Très bien. Je vais être invitée.

  - Exactement, lui répondit Arlen. Il faut que vous sachiez Catherine que ce programme particulier a un très fort taux de réussite. Depuis quatorze ans qu’il existe, nous n’avons perdu que deux témoins, …et tous les deux avaient commis l’erreur de prendre contact avec leur famille ou des amis après nous avoir quittés.

  - Je serais complètement isolée donc, demanda Catherine la gorge complètement nouée.

  - Non. Non pas là haut. Nous n’avons jamais perdu personne pendant son séjour ici. Et j’ai bien l’intention que cela continue.

Arlen avait pris un air âpre. Catherine pensa qu’elle devait être un formidable ennemi si on la contrariait.

  - Vous aurez le téléphone pour autant de coups de fil que vous voudrez, bien que les appels vers l’extérieur doivent être approuvés par la sécurité, continua Arlen. Vous pourrez recevoir des visiteurs agréés, soit dans un de nos lieux d’isolation où les invités sont séparés des visiteurs par une vitre blindée ou, s’ils se plient aux vérifications de la sécurité, dans votre propre logement. Vous aurez tout loisir de sympathiser avec les autres invités si cela vous convient.

  - Je ne les connais pas, objecta automatiquement Catherine. Comment empêcher mon …

Elle hésita, cherchant mot pour désigner Gabriel. Ennemi vint immédiatement à son esprit mais elle ne voulait pas le dire à voix haute.

  - L’homme contre lequel vous allez témoigner, proposa Arlen.

  - C’est ça. Comment l‘empêcher d’envoyer un faux témoin avec ordre de me tuer quand je ne serais pas sur mes gardes.

  - Rien, dit Arlen si cet homme veut perdre la vie.

Voilà qui était carré et honnête. Catherine avala sa salive.

  - Comment pouvez-vous être sûre qu’un tueur serait pris avant de pouvoir sortir ?

  - Parce un garde s’assure que tout va bien auprès de l’invité avant que son visiteur n’ait l’autorisation de partir.

  - Et si le garde est corrompu ?

  - C’est toujours possible bien entendu. Mais nous avons fait en sorte que cela soit difficile. Entre autres choses, nos gardes n’informent pas leurs familles de leurs fonctions ici. Ce sont de simples agents fédéraux. Ce serait vraiment malaisé pour quelqu’un d’extérieur d’identifier l’un d’eux.

Catherine approuva lentement.

  - Je crois que c’est Franklin Roosevelt qui disait à sa femme que n’importe qui pouvait le tuer à condition que cela lui soit égal d’être pris. J’ai peur que ce ne soit la meilleure protection que nous pouvons vous offrir, en vérité. La certitude que si quelqu’un vous abat, il payera pour ça.

  - Pas vraiment rassurant, murmura Catherine, parfaitement consciente du battement anormal de son cœur.

  - Gardez en mémoire que nous n’avons jamais perdu un seul témoin, lui rappela Arlen. Nous faisons probablement ce qu’il faut.

Peut-être parce qu’elle n’essayait pas de jeter un voile pudique sur la réalité du danger, Catherine prit conscience qu’elle avait donné sa confiance à cette femme. Arlen la rassurait comme personne auparavant sauf son père quand elle était petite et Vincent. Elle fit un signe d’assentiment.

  - Oui, dit-elle. Vous devez faire ce qu’il faut.

Arlen se leva.

  - Je suis sûre que vous aimeriez voir le logement et vous installer. Avez-vous des effets personnels avec vous ?

  - J’ai ma brosse à dents et ma brosse à cheveux dans ma poche, dit Catherine. Rien d’autre.

  - Très bien. Kelly veillera à vous fournir les vêtements et articles de toilette indispensables. Peut-être votre ami, M. Maxwell pourra-t-il vous apporter quelques affaires.

  - Oui, merci.

Arlen Miller tendit la main.

  - Non, Mademoiselle Chandler, dit-elle gravement. C’est nous qui vous remercions.

 

 

Avant de monter, Catherine et Joe furent fouillés, Catherine par Kelly et Joe par un garde masculin au visage flegmatique que l’on avait fait sortir d’un bureau.

  - Désolée de faire ça, mais on ne saurait prendre trop de précautions, dit Kelly d’une voix enjouée en terminant sa minutieuse palpation. Venez avec moi, s’il vous plait.

Catherine attrapa son manteau sur la chaise où Kelly l’avait posé après en avoir sondé les poches et examiné la doublure. Joe grommelait en redressant sa cravate et son blouson.

  - Où allons-nous ? dit Catherine. L’ascenseur est par-là.

  - Celui-là ne va pas jusqu’en haut, expliqua Kelly. Avant de monter, vous êtes obligés de vous arrêter ici. L’ascenseur haute sécurité n’ouvre que sur deux étages, celui-ci et le quartier des logements.

  - Est-ce que ce n’est pas contraire aux règles de prévention incendie ? demanda Joe à voix haute. Je veux dire, ne pas pouvoir atteindre le rez-de-chaussée par l’ascenseur ?

  - Je prends le risque en ce qui concerne le feu, dit Catherine doucement.

La surprise que se peignit d’abord sur le visage de Joe fut rapidement remplacée par la compréhension et un air coupable.

  - Je suis désolé Catherine.

Elle lui répondit par un sourire exténué.

  - Ne sois pas désolé, Joe. Je fais ce que je dois faire. Tu n’y es pour rien, si c’est par nature dangereux.

Kelly s’arrêta devant un portique qui semblait être une version haute technologie des détecteurs de métal utilisés dans les aéroports. Ses paroles confirmèrent les suppositions de Catherine.

  - Traversez le détecteur de métal, un par un s’il vous plait, dit-elle

  - Au cas où vous seriez passé à côté de quelque chose pendant la fouille, dit Joe, mais son ton était enjoué.

Catherine soupçonna qu’une part de sa personne aimait le côté donjon et dragon de tout cela. Elle le suivit à travers le détecteur et attendit que Kelly soit également passée.

  - Pourquoi est-ce que cela ne se déclenche pas, demanda-t-elle. N’êtes vous pas armée ?

  - Si, admit Kelly

Elle montra la crosse d’une petite arme de poing enfoncée dans ce qui semblait être une poche spécialement prévue de sa combinaison.

  - Les gardes de service au poste d’observation ont désactivé le portique avant que je le traverse, dit-elle en montrant la caméra vidéo située au-dessus de la porte de l’ascenseur.

La pièce sembla subitement glacée à Catherine qui déglutit. Elle avait déjà vécu sous l’œil d’une caméra et le souvenir de la bataille menée pour garder un semblant de dignité était encore vif dans sa mémoire. Joe lui prit le bras lorsqu’ils entrèrent dans la petite cage d’ascenseur d’acier brillant.

  - Ça va Radcliffe ? lui demanda-t-il à mi-voix.

  - Étant donné les circonstances, dit-elle en se forçant à sourire.

  - Je suis là pour toi ma puce, promit-il solennellement. Tu peux compter sur moi.

  - Merci Joe, dit-elle en lui pressant la main.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur un autre petit sas blindé. Kelly avança jusqu’à un bouton jaune et le pressa.

  - Ici Freemont avec un nouvel invité et un visiteur, dit-elle dans une petite grille métallique.

  - Paume sur l’écran, s’il vous plait, dit une voix mécanique qui ressemblait fort à celle qu’ils avaient entendue quarante étages plus bas.

Kelly obéit à la demande et posa sa main sur le verre lisse.

  - Confirmé, dit la voix. Au suivant.

Catherine plaça sa main à l’emplacement voulu et prononça distinctement son nom. La voix confirma son identité, puis ce fut au tour de Joe.

Au-delà du sas, il y avait une large entrée. Une caméra située haut dans un coin balayait régulièrement son objectif autour de la pièce ; une seconde était braquée sur les angles aveugles. Un garde armé était assis derrière une vitre en plexiglas, une rangée de moniteurs en face de lui. Son attitude était détendue mais Catherine remarqua ses yeux vifs et observateurs.

  - Salut Butch, le salua Kelly familièrement. Voici Cathy et Joe.

  - Salut, dit Butch. Il ne se leva pas de sa chaise et sa main resta proche près de son arme.

  - Catherine est une invitée et Joe est un visiteur.

  - Je sais répondit Butch. J’ai été mis au courant.

  - Bon. On la met dans la pièce du coin, c’est bien ça?

  - C’est bien ça, confirma Butch. Morris est en train de la préparer.

  - Parfait, dit Kelly. Cathy avez-vous mangé ?

Joe et Jack avaient commandé des steaks hachés dans le bistrot et en avaient pris un pour elle, mais elle avait été incapable de manger plus qu’une ou deux frites.

  - Non, répondit Joe à sa place. Elle n’a pas mangé.

  - Je n’ai pas vraiment faim, répliqua Catherine.

  - Bon, on va vous trouver quelque chose, décida Kelly. De la soupe peut-être ?

  - Je m’en occupe, promit Butch. À plus tard Cathy.

  - Merci, lui répondit-elle faiblement.

Kelly était déjà partie en avant, conduisant Catherine et Joe dans un large corridor bien éclairé. La moquette mouchetée grise et bleue étouffait le son de leurs pas. Kelly s’arrêta devant une porte en acier peinte en blanc et frappa.

  - Morris ? appela-t-elle. Tu es là ?

Un noir costaud portant le même uniforme que Kelly sortit de la pièce.

  - Ouais ! dit-il. Je viens juste de finir de faire le lit. Il grimaça. Ça fait deux de suite, Kelly. Rappelle-toi bien que c’est toi qui fais le prochain !

Kelly lui fit un sourire sucré.

  - Mais Morris, répliqua-t-elle d’une voix doucereuse. Tu sais bien que je ne sais pas faire des coins aussi carrés que toi.

Morris qui n’avait pas l’air d’avoir beaucoup plus de vingt ans, se redressa à pleine hauteur et vida ses poumons.

  - Femme, dit-il en forçant sa voix pour lui donner plus de profondeur, c’est parce que je suis maniaque.

  - Et horriblement doué pour faire les lits, lui concéda Kelly. Je te dois ça, je sais.

Morris répondit par un large sourire, blanc dans son visage noir.

  - Et je ne l’oublierai pas.

Il se tourna vers Catherine, soudain tout charme dehors.

  - Vous devez être Cathy.

  - C’est moi, dit-elle en tendant la main. Merci d’avoir préparé ma chambre.

  - Ce n’est pas un problème répondit-il avec un clin d’œil. Simplement ne le dites pas à Freemont.

Il fut présenté à Joe avant de s’excuser et de partir rapidement vers le hall.

  - Les gardes semblent plutôt sociables par ici, commenta Joe, le regardant partir.

  - Il est possible que nous ayons l’air assez libres, dit Kelly, mais nous prenons notre travail très au sérieux.

Elle ouvrit largement la porte. La pièce qui allait être son nouveau foyer s’offrit à sa vue. Catherine prit son courage à deux mains et fit un pas devant Kelly qui resta poliment en arrière. L’espace était petit et rectangulaire, les murs uniformément peints en blancs. Des stores verticaux et blancs occultaient une fenêtre à un seul battant. En face, un lit double et une petite table de nuit étaient calés contre le mur. Il y avait une horloge à affichage digital rouge posée sur la table.

Catherine s’arrêta de respirer. Une nausée épaisse et chaude monta dans sa gorge et elle recula hors du seuil.

Joe lui prit le bras, pour l’obliger à se tourner vers lui.

  - Que se passe-t-il ?

Elle le regarda fixement, trop écrasée d’horreur instinctive pour répondre, et à sa rugueuse manière, il exprima sa compassion en la prenant dans ses bras.

La laine de son pardessus était humide sous sa joue ; bizarre de penser qu’ils n’avaient pas été assez longtemps à l’intérieur pour qu’il puisse sécher alors qu’il s’était passé tant de choses. Elle ne vomirait pas. Elle ne lui laisserait pas prendre cette emprise sur elle.

  - Cette pièce ne convient pas. Trouvez-lui autre chose.

La voix de Joe au-dessus de sa tête était ferme et autoritaire.

Mais ce n’était pas la pièce, c’était ses souvenirs et rien de ce que ferait Joe ne pourrait les éliminer. La même résolution inflexible qui l’avait soutenue pendant ses années de cavale monta soudain en elle. Elle se libéra des bras de Joe.

  - Non, dit-elle se forçant à parler d’une voix égale qui ne correspondait pas à son état d’esprit. Celle-ci est très bien.

Il la regarda avec attention.

  - Tu en es sûre ?

Elle acquiesça

  - Sûre.

Elle regarda l’espace nu et blanc et avala sa salive.

  - Mais pourrais-tu faire quelque chose pour moi ?

  - Bien sûr, Cathy. Tout ce que tu veux.

  - Tenir ma main par exemple ?

La solide poigne de Joe sur ses doigts l’aida à trouver la force de passer la porte. Une fois à l’intérieur, la ressemblance avec cette autre chambre dans la tour de Gabriel s’évanouit. Un équipement complet Hi-fi stéréo, TV et magnétoscope était installé contre le mur près de la porte. Il y avait aussi un bureau avec un poste de téléphone, des crayons et des stylos ainsi qu’une épaisse liasse de papier pour écrire. Quelques livres abîmés s’écroulaient sur une étagère trop vide pour les maintenir debout.

  - Il n’y a pas grand chose ici maintenant, dit Kelly. Nous nous sommes aperçus que la plupart de nos invités aimaient arranger la pièce à leur goût. Demain, vous pourrez aller à la bibliothèque. Il y a tout un lot d’affiches et de reproductions ou d’autres choses pour mettre sur les murs et vous pourrez emprunter les livres, les cassettes et les vidéos que vous voudrez.

  - C’est ce que je vais faire, dit Catherine.

Elle regarda de nouveau le bureau, la télé et l’étagère à moitié vide qui attendait d’être remplie. Le spectre des journées interminables sans rien avoir à faire s’éloigna. Elle pourrait vivre ici, si c’était ce qu’elle devait faire. Et c’était ce qu’elle devait faire.

  - La sonnette d’alarme est ici, dit Kelly et elle lui montra un interrupteur plat en plastique sur le mur, près du lit. Il y en a un autre dans la salle de bain. Si vous le poussez, les gardes fourmilleront autour de vous en moins de quinze secondes.

  - Une sonnette d’alarme, répéta Catherine d’une voix secouée, en regardant l’inoffensive petite chose. Ça sonne au poste de garde ?

  - Ça sonne partout, répondit Kelly. Ici et en bas aussi. Une fois qu’on y a touché personne ne sort de cet étage jusqu’à ce quelqu’un en bas entre le code de sécurité. Elle sourit largement. Essayez de ne pas l’enfoncer par accident.

Catherine lui sourit en retour.

  - J’essayerai.

Puis elle regarda la porte ouverte.

  - Kelly 

  - Oui ?

  - La porte. Est-ce qu’elle ferme à clef ?

Kelly prit la porte par la poignée et la tira vers elle.

  - Bien sûr. Serrure trois points ici, vous voyez ? Verrou l’intérieur, clé à l’extérieur.

  - Donc je peux l’ouvrir, dit Catherine. À tout moment.

  - Évidemment, dit Kelly. À tout moment vraiment. Vous n’êtes pas prisonnière ici Cathy.

  - Non, dit Catherine. Qui a les clés ?

  - On conserve toutes les clés dans un meuble fermé à clés au poste de garde principal. Je peux vous en procurer une si vous voulez fermer pendant que vous n’êtes pas là.

  - Je veux toutes les clés.

Kelly cilla.

  - Toutes ?

Catherine confirma d’un mouvement de tête.

  - Je veux que personne ne puisse entrer. Pas même les gardes.

  - Je dois voir ça avec Arlen, dit Kelly dubitative. Qu’est-ce qui se passera si vous tombez ou si vous êtes malade ? Comment ferons-nous pour entrer ?

  - Je prends le risque, dit Catherine. Mais je ne pourrais pas dormir si je ne me sens pas en sécurité. Je suis désolée.

  - Ne vous en faites pas, répondit Kelly. C’est juste qu’on ne nous demande généralement pas ça. Je vais m’en occuper. Pendant ce temps je fais en sorte qu’on vous donne au moins une clé.

Kelly sortit.

Joe s’éclaircit la voix.

  - Écoute ma puce. Je dois y aller. Je te laisse t’installer…

  - Je t’en prie, non. Pas encore.

La supplication sortit de sa bouche avant même qu’elle ne s‘en rende compte ; elle crispa ses mains pour s’empêcher de s’agripper à son bras au point que ses articulations devinrent blanches.

Il prit l’air soucieux mais un peu surpris.

  - Cathy ?

Elle respira profondément en souhaitant que son cœur ne batte pas si vite.

  - Je suis désolée. Tu dois avoir des choses à faire.

  - Rien qui ne puisse attendre.

Il enleva son manteau et se laissa tomber sur l’unique fauteuil. Tremblante, elle s’affaissa sur le bord du lit.

  - C’est juste l’idée d’être seule après ton départ.

  - Je sais, Cathy. J’aimerai qu’on puisse changer tout ça. Qu’on puisse trouver quelqu’un qui reste avec toi !

  - Ce serait trop de risque, Joe. Je ne laisserai pas faire ça. C’est quelque chose que je dois faire par moi-même, pour moi-même. Mais… pas tout de suite, d’accord.

Il étudia brièvement son visage puis accepta.

  - Ok.

Un silence inconfortable troublé par leurs seules respirations s’ensuivit. Joe se força à rire.

  - Bon, ben maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

Elle remonta ses pieds sous elle et s’obligea à se détendre.

  - Pourquoi ne me dirais-tu pas ce que tu es devenu pendant ces quatre années ? Tu as rencontré une fille ?

Elle ne s’attendait pas à la réponse que provoqua sa taquinerie. Joe sourit en montrant sa main gauche. Un anneau d’or brillait sur son annulaire.

  - Eh oui !

Elle se redressa d’un coup.

  - Joe, tu t’es marié !

Le premier authentique sourire de la journée éclaira son visage alors qu’elle sautait hors du lit pour l’embrasser. Il lui rendit son embrassade avec enthousiasme. Elle retourna d’un bond sur le lit et s’assit les jambes croisées, penchée en avant avec une mine impatiente.

  - Parle-moi d’elle. Où vous êtes vous rencontrés ?

Le sourire de Joe s’élargit.

  - Nous avions cette amie commune, tu vois ? Qui nous a présentés l’un à l’autre sans qu’aucun de nous deux ne pense à ça ! Puis cette amie commune a disparu et nous nous sommes retrouvés parce que nous étions en peine et…

  - Joe, l’interrompit-elle, la voix tendue à force d’intensité. Qui est-ce ?

Au lieu de répondre, il sortit son portefeuille, l’ouvrit sur une pochette de plastique et montra la photo à l’intérieur en le tendant. La mariée qui la regardait, radieuse en robe blanche avec un voile était Jenny Aronson.

  - Jenny. Tu as épousé Jenny !

  - Oui. Il semblait fier comme un coq. Tu te rends compte ?

  - Je ne sais pas, dit-elle lentement. C’est presque incroyable. Elle fixa la photo et sentit un sourire étonné se répandre sur son visage.

  - Toi et Jenny.

  - Tu ne t’attendais pas à ça, hein ?

Elle ferma son portefeuille et le lui lança, non sans ressentir un petit coup au cœur de se priver ainsi de l’éclat de Jenny. Tant de choses avaient changé et rien n’avait plus changé qu’elle-même. Qu’est-ce qui avait pu lui faire croire que les autres n’avaient pas changé, n’avaient pas continué à vivre ?

Un coup frappé poliment interrompit ses pensées avant qu’elles n’aient complètement dispersé la bouffée de bonheur que la surprise de Joe avait apportée. Elle alla à la porte et regarda dans l’œilleton du judas.

C’était Morris porteur d’un plateau repas. Kelly se tenait derrière lui. Catherine ouvrit la porte pour les faire entrer.

  - Voilà quelque chose à manger pour vous, dit-il passant derrière Joe et repoussant papiers et stylos pour faire de la place. J’espère que vous aimez la soupe à la tomate en boite ! Marque Campbell.

  - Merci, murmura Catherine automatiquement sans pouvoir s’empêcher de regarder le plateau avec méfiance.

  - Hé ! dit Morris. C’est moi qui ai ouvert la boite, qui ai pris l’eau au robinet, réchauffé la soupe au micro-onde. Il n’y a que les crackers : le sachet était déjà ouvert, mais je dois vous avouer que j’ai picoré dedans toute la soirée. S’ils étaient empoisonnés, je serais déjà passé de l’autre côté à l’heure qu’il est.

Catherine se sentit rougir.

  - Inutile de vous excuser, dit Kelly rondement. La plupart de nos invités sont dans cet état d’esprit quand ils arrivent. Vous pourrez préparer vous-même vos repas dans la cuisine ou manger ce que prépare notre cuisinier. C’est l’un des gardes, en fait et il mange ce qu’il fait.

Catherine ne put s’empêcher de sourire.

  - Ça me rassure, dit-elle. Merci.

  - C’est notre boulot, dit Kelly. Elle tendit sa main. Voilà. Arlen a dit que si vous vouliez les clés, vous pouviez les avoir. Elles sont toutes là.

Elle déposa un anneau de clés dans la main de Catherine.

  - Y-a-t-il autre chose que vous désiriez ?

Catherine ferma la main sur les clés.

  - Je ne pense pas.

  - Bien. Morris et moi allons vous laisser maintenant, mais nous serons au poste de garde si vous avez besoin de quoi que ce soit.

Ils sortirent. Derrière Catherine, Joe s’était levé, et prenait son manteau.

  - Je suis désolé Catherine. Il faut vraiment que j’y aille maintenant. Jenny avait une séance de dédicace ce soir, mais elle devait rentrer tôt à la maison et elle va s’inquiéter.

Elle aurait voulu s’accrocher à lui, le supplier de rester. Non pas que cela aiderait beaucoup si les hommes de main de Gabriel arrivaient à entrer ici… Ils se contenteraient de descendre Joe aussi. Mais sa présence lui donnait le calme intérieur qui lui avait manqué jusqu’ici.

  - D’accord, dit-elle. Ça m’a fait du bien de te voir, Joe.

Il la serra fort dans ses bras.

  - Tu m’as manqué toutes ces années, murmura-t-il. Je me suis fait un souci d’enfer aussi. Je suis content que tu sois revenue. Même dans ces circonstances.

Il la repoussa et lui fit un de ses sourires en coin.

  - Maintenant mange ta soupe et va dormir. Je reviens demain.

  - Non. Elle dut se forcer pour parler mais le fit d’un ton décidé.

  - Non, il la regarda ahuri. Non quoi ?

  - Non, tu ne reviens pas demain.

  - Cathy, tu as le droit d’avoir des visites. C’est Jack qui me l’a dit.

Elle secoua la tête.

  - C’est trop dangereux.

Il prit l’air d’être durement atteint.

  - Tu as peur de moi ?

  - De toi ? Non Joe, bien sûr que non. J’ai peur pour toi.

  - Pour moi… répéta-t-il lentement

  - Et pour Jenny.

  - Je ne comprends pas.

  - Gabriel, dit-elle catégoriquement. S’il découvre ce que tu es pour moi, Joe. Si même il ne faisait que le supposer…

  - Quoi, il me tuerait ?

Elle avala sa salive.

  - En guise d’avertissement pour moi. Pour me faire du mal. Ou Jenny. Pour te donner un avertissement. Je ne pourrais pas supporter ça.

Le visage de Joe afficha une totale horreur.

  - Tu penses qu’ils pourraient faire du mal à Jenny ?

Elle approuva.

  - Je les connais. Ils sont sans pitié.

Joe répondit, sa voix mal assurée.

  - J’avais l’intention de parler de toi à Jenny dès que je serais rentré, dit-il et je pensais à sa joie en apprenant que tu allais bien.

  - Ne le fais pas, dit-elle. Ne lui raconte rien.

  - Sinon, elle insistera pour venir te voir, dit-il, approuvant lentement. Et ça pourrait donner des indications à Gabriel sur ceux qui comptent pour toi.

  - Oui.

Il agitait les mains nerveusement.

  - J’ai horreur de te laisser là, toute seule dans cet endroit.

Elle sourit et cette fois-ci sans se forcer.

  - Ça ira Joe. De toute façon j’ai l’habitude d’être seule maintenant.

  - Ouais ! dit-il sans avoir l’air convaincu.

Il leva la main et toucha sa joue.

  - Tiens bon, Radcliffe, dit-il doucement. Je reste en contact.

  - Sois prudent, Joe, répondit-elle.

Elle verrouilla la porte derrière lui et posa les clés sur le bureau. Demain, il faudrait qu’elle trouve un moyen pour les porter sur elle.

 

À suivre

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