QUAND JE REVIENDRAI

(I shall emerge)
de Becky Bain
Ttraduit de l'américain par Agnès

Chapitre 11

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Elle s’assit sur le bord du lit, croisa, décroisa ses mains sur ses genoux. Puis prenant conscience de ce qu’elle était en train de faire, sauta sur ses pieds pour arpenter nerveusement la pièce, du lit à la fenêtre, aller et retour. Elle chercha, d’un coup d’œil automatique la caméra au coin du plafond avant de se rappeler qu’ici, il n’y en avait pas. À défaut d’autre chose, elle avait au moins de l’intimité et elle s’en sentit reconnaissante.

Puis il lui revint, qu’elle avait bien plus que cela : des livres, de la musique, la télévision. De quoi occuper son esprit ! Et du papier pour écrire. Le téléphone sur le bureau sonna. Elle courut, surprise et le décrocha pour répondre.

  - Cathy ? La voix d’un homme.

  - Oui ?

  - C’est Butch, au poste de garde. Votre ami, M. Maxwell est sur le point de sortir et je voulais juste vérifier que tout était en ordre.

Elle se rappela qu’Arlen lui avait dit qu’il y aurait des vérifications.

  - Tout va bien.

  - D’accord, on le laisse partir alors.

  - Oui. Merci.

Elle remit le téléphone sur son support et sourit légèrement. Peut-être qu’ils arriveraient à la protéger finalement.

Le repas procuré par Morris était à portée de main. Elle regarda sous le couvercle en alu, mais la soupe qui était là, en train de refroidir ne lui fit pas envie. Elle se mit à examiner son environnement.

Un petit placard occupait le coin de la pièce. À l’intérieur, elle trouva une batterie de tiroirs. La plupart étaient vides mais celui du dessus contenait quelques sweat-shirts, des pantalons vagues et des tee-shirts tous de taille moyenne. Des chaussettes de coton roulées, des sous-vêtements complétaient le tout. Catherine eut un soupir de soulagement. Ce n’était pas de la haute couture, mais tout était forcément mieux que cette abominable chemise d’hôpital. Elle se rappelait comment et avec quelle satisfaction elle avait brûlé le vêtement haï, des années auparavant, sur le barbecue d’une ère de pique-nique au bord de la route dans le Colorado.

À côté du placard, il y avait une minuscule salle d’eau contenant une douche, un lavabo et des WC. L’armoire de toilette contenait un assortiment d’articles de parfumerie tels que savon, déodorants, shampoing et dentifrice. Catherine sortit sa propre brosse à dents de la poche de son manteau et la posa à côté de celle qu’on lui avait fournie. Sa brosse à cheveux rejoignit l’étagère du haut.

  - On dirait que j’emménage, murmura-t-elle pour elle-même.

Elle enleva son manteau et le pendit dans le placard, puis se rapprocha de l’étagère pour examiner la modeste réserve de livres. Une édition bien usée mais reliée du Webster Dictionnaire jouxtait un roman d’espionnage de Robert Ludlum et des nouvelles fantastiques de Stephen King. Des livres de poches en ruine de la série policière Le chat se penchaient contre eux. Rien qui corresponde à ce qu’elle appelait selon ses critères de la lecture, mais mieux, bien mieux et de loin que rien. Demain, elle trouverait la bibliothèque et verrait ce qui y était offert.

Elle s’assit au bureau et regarda de nouveau la soupe de tomate qui était maintenant en train de se figer. Elle n’avait toujours pas faim. Même auparavant, se rappelait-elle elle n’avait jamais faim. Généralement, elle s’était forcée à manger, consciente que la nouvelle vie qui croissait en elle avait besoin de s’alimenter. Au moins, cette fois, elle n’aurait pas besoin de se forcer.

Et alors, très loin dans les profondeurs de son esprit, une petite lueur d’espoir s’alluma. Elle et Vincent avaient passé ensemble toutes les nuits depuis le concert dans le parc. C’était déjà arrivé… Peut-être portait-elle encore l’enfant de Vincent. Et si c’était le cas, elle devait prendre soin d’elle, pour l’enfant. L’espoir la mit en émoi, la réchauffant de l’intérieur. Elle souleva le couvercle en aluminium et prit la cuillère.

 

 

Bien plus tard, elle s’étendit dans le lit, en sécurité derrière sa porte verrouillée. Une petite lumière brillait dans un coin de la pièce. Elle s’était habituée à dormir avec de la lumière, mais elle aurait préféré une bougie. Elle avait mangé la soupe et les biscuits. Maintenant, blottie sous la couverture rugueuse bien différente des doux patchworks, elle essaya d’imaginer Nicolas.

Pas comme elle l’avait vu pour la dernière fois, boudeur et taciturne mais comme il était habituellement, un petit garçon joueur de trois ans vif et curieux, plein d‘énergie. Elle vit défiler dans son esprit une douzaine d’expressions et d’angles de son visage et sentit les coins de sa bouche se relever, juste un petit peu. C’était difficile de ne pas sourire quand elle pensait à lui. Elle essaya de se le figurer grandi, se demandant de quoi il aurait l’air à quatre ans, à sept, à dix. Il promettait déjà d’être grand comme son père. Elle espérait que ses cheveux clairs ne fonceraient pas autant que les siens.

À cet instant, il devait être prêt pour dormir. Peut-être que Vincent était en train de l’aider à enfiler son pyjama ou à se débarbouiller. Ou peut-être tous ces préparatifs prosaïques étaient-ils déjà terminés et tous deux étaient-t-ils blottis l’un contre l’autre autour d’un livre. Quand Nicolas serait détendu et ensommeillé grâce à la lecture, Vincent le borderait, peut-être lui ferait-il un baiser sur la joue. Peut-être lui en donnerait-il un de plus, de sa part à elle.

Et ensuite, que ferait Vincent ? Elle imagina ses mains quand elles partaient à sa recherche, quand elles caressaient son visage avant qu’il ne l’embrasse. Elle se souvenait de la longueur de son corps délié et ferme dans le lit à côté d’elle, la sensation de sa crinière dans ses doigts, et celle râpeuse de sa joue au contact de la sienne. Le désespoir, alors, l’envahit et elle tourna son visage contre l’oreiller pour pleurer.

 

 

Son sommeil, cette nuit là, fut haché. Elle s’était réveillée au moindre petit bruit, le cœur battant comme un fou. Quand le soleil commença à éclairer la pièce, elle se leva, sachant qu’il serait inutile de rester allongée plus longtemps. Elle fit son lit, prit une douche, s’habilla avec les habits lâches et confortables qu’on lui avait donnés. Elle accrocha les clés de son logement à l’intérieur de la ceinture du jogging gris qu’elle portait, ouvrit la porte et s’aventura dans sa nouvelle vie.

  - Bonjour.

Le salut décontracté venait d’un garde en uniforme d’origine hispanique, plutôt mince.

  - Vous devez être Cathy ?

  - Oui, confirma-t-elle en restant sur ses gardes. Et vous qui êtes vous ?

Un grand sourire illumina son visage et fit briller ses yeux bruns chaleureux.

  - Miguel Alberto Garcia Torres y Alvarez, articula-t-il, mais vous pouvez m’appeler Mike.

Il était difficile de résister à son charme et elle sourit.

  - Mike, qu’est-ce que vous faites derrière ma porte ?

Il fit un geste en montrant le plafond.

  - Un tube au néon a grillé. J’étais en train de le changer.

Elle remarqua alors le petit escabeau et le long tube de verre blanc derrière lui.

  - N’avez-vous pas du personnel d’entretien pour faire ce genre de tâches ? demanda-t-elle sa méfiance éveillée.

Elle restait en suspens, prête à se retourner rapidement dans sa chambre et à claquer la porte.

  - Dans les autres étages, il y a du personnel d’entretien, expliqua Mike, positionnant l’escabeau sous le plafonnier rectangulaire fixé aux carreaux du plafond dont la lumière clignotait. Mais nous, nous avons des gardes. Vous avez un robinet qui fuit dans votre salle d’eau. Un garde vient le réparer. Vous avez faim et vous ne voulez pas faire la cuisine ? Un garde fait la cuisine. Vous avez du linge sale ? Un garde le lave.

Sa main désigna l’espace autour de lui.

  - Il y a environ six mois, on a repeint cet endroit. Les gardes, les résidants, on s’y est tous mis.

  - Les résidants ? répéta-t-elle d’un air de doute. Elle ne bougeait toujours pas de l’abri constitué par son entrée, mais relâcha son contrôle.

  - Bien sûr, les résidants. Il n’y a pas grand chose à faire par ici, vous savez. Évidemment vous pouvez lire des livres, regarder la télévision, mais l’intérêt s’émousse au bout d’un moment. Si bien que quand il a fallu peindre, nous avons eu un tas de volontaires.

  - Je vois.

  - Non, pas encore, la contredit-il d’un ton enjoué. Vous y viendrez. Il monta sur l’escabeau et commença à triturer la protection de plastique opaque du plafonnier.

  - Excusez-moi, dit Catherine.

Mike s’interrompit pour la regarder, en attente de la suite.

  - Où pourrais-je trouver Kelly ?

  - Rentrée chez elle, dit Mike laconiquement. Elle fait le trois - onze.

  - Le trois – onze ?

  - Son service. De trois à onze. Puis c’est le service de nuit. De onze à sept.

Il regarda sa montre.

  - Ce qui me rappelle que je dois finir ça pour rentrer chez moi dans quinze minutes. À ce moment là commence le service de jour. En général je suis de jour, mais il y en a qui ont pris des vacances cette semaine.

  - Oh ! Catherine bougea avec hésitation.

  - Descendez le couloir, je pense que Mindy est dans la bibliothèque, lui conseilla Mike, son attention reportée sur la lampe défectueuse. Doug est au bureau.

  - Vous n’êtes que trois.

  - Tout le monde dort, dit-il raisonnablement, s’interrompant de nouveau pour la regarder attentivement. Personne ne rentre ni ne sort. Rien à surveiller.

  - Ce n’est pas très rassurant.

  - Personne ne peut atteindre cet étage sans utiliser l’ascenseur, lui rappela-t-il avec patience. Et impossible de s’en servir sans que quelqu’un ici ne l’autorise.

  - Pas d’escalier de secours, se rappela-t-elle.

  - Ne le dites pas aux pompiers, sourit-il. S’il y a la le feu, on n’a plus qu’à aller sur le toit pour attendre un hélicoptère.

  - Le meilleur moyen pour se faire cueillir, vous voulez dire.

Il secoua la tête et sourit.

  - Il y a des protections pare-balles partout sur tous les côtés. Ils auraient besoin d’obus perforants et ceux-ci sont difficiles à transporter.

Elle s’autorisa à sourire à son irrépressible bonne humeur.

  - D’accord, vous m’avez convaincue, dit-elle. Maintenant, pouvez-vous me dire où je vais pour le petit-déjeuner ?

Il lui indiqua où trouver la cuisine.

Il n’y avait encore personne, de sorte qu’elle fouilla dans le frigidaire et les placards pour repérer ce dont elle avait besoin. Il y avait deux thermos de café étiquetées sur le comptoir. Elle remplit une tasse de celui qui était marqué décaféiné, l’ajouta sur le plateau qu’elle avait trouvé et rapporta café et tartines chez elle. Mike était parti quand elle revint dans le couloir, mais alors qu’elle tâtonnait pour trouver ses clefs, la porte en face de la sienne s’ouvrit.

Elle tourna sur elle-même instinctivement, prête à jeter le plateau et son contenu à la tête d’un assaillant. Un homme, de type Moyen Oriental, à la peau foncée s’arrêta dans l’entrebâillement.

  - Bonjour dit-il, en anglais avec un léger accent. Et il resta sans bouger, comme s’il avait senti son angoisse.

Elle avala sa salive.

  - Bonjour, répondit-elle la voix peu assurée.

  - Je vous en prie, dit-il en avançant les bras tendus. Je vais porter votre plateau pendant que vous cherchez votre clé.

Non sans une légère hésitation, elle lui confia le plateau.

  - Merci, dit-elle et elle ouvrit la porte. Je suis Cathy, ajouta-t-elle en reprenant le plateau.

Il passa ses doigts contre son front comme s’il levait une casquette imaginaire.

  - Heureux de vous avoir rencontrée. Je suis Malek.

  - Malek, ce n’est pas commun.

  - C’est un nom arabe. Ma famille est Syrienne, dit-il. Mais je suis venu aux États-Unis à l’âge de douze ans. Mon père était attaché d’ambassade. Plus tard, je suis allé à l’université de Yale. Il indiqua le plateau dans ses mains. Mais je vous empêche de déjeuner. Excusez-moi. Sans doute, puisque nous sommes voisins, aurons-nous le temps de parler plus tard.

  - Oui, répondit-elle. Cela me fera plaisir.

Elle y avait pensé cette nuit pendant ses moments d’insomnie. Les gens déjà présents étaient sans danger pour elle, particulièrement les résidants. Gabriel ne pouvait pas avoir su avant elle qu’elle allait se livrer, ni qu’on l’installerait ici. Il ne pouvait pas avoir déjà un agent en place. Seuls les nouveaux arrivants devraient être considérés avec méfiance.

Pour les gardes, évidemment, c’était différent. Ils étaient en contact avec le monde extérieur et ils pouvaient être corrompus. Elle devait faire très attention aux gardes.

Après le petit-déjeuner, elle se rendit à la bibliothèque. Comme Kelly l’avait dit, il y avait un choix réduit mais éclectique d’affiches et de reproductions, ainsi que quelques petits tapis et même des bibelots. Catherine rentra avec des objets qui lui plaisaient et emprunta un marteau et des clous à un des gardes de jour pour accrocher les images. Ensuite, elle retourna à la bibliothèque pour faire un stock de lectures et de musique.

 

 

Le déjeuner fut un autre repas pris en solitaire, préparé rapidement et avalé dans l’intimité de son studio. Au tout début de l’après-midi, Catherine fut convoquée au parloir où deux procureurs fédéraux l’attendaient de l’autre côté de la vitre.

  - Bon après-midi, Mademoiselle Chandler, dit le plus vieux d’entre eux, la voix affaiblie par l’interphone. Je suis Malcolm Harris et voici Diandra Shaw. Nous avons été chargés de votre cas contre l’homme que vous appelez Gabriel et le procureur du district Moreno.

Elle approuva avec circonspection.

  - Nous aimerions, ajouta Diandra Shaw, que vous nous nous racontiez tout ce que vous vous rappelez. Ça nous donnera un point de départ pour nos investigations.

Elle était maintenant réellement arrivée au point de non-retour. Jusqu’à cet instant, elle aurait pu changer d’idée n’importe quand et retourner dans les tunnels. Mais une fois qu’elle aurait dit tout ce qu’elle savait, une fois que l’engrenage aurait été lancé, il n’y aurait plus de retour en arrière. Elle devrait en passer par toutes les étapes, jusqu’à la fin amère.

Elle déglutit et s’installa sur une chaise en métal pliant, de son côté du large comptoir qui coupait la pièce en deux à la hauteur de la taille.

  - Ça commence avec le petit carnet noir que m’a donné mon patron, commença-t-elle.

Les deux procureurs restèrent tranquilles, prenant des notes et posant parfois des questions, tout le temps pendant lequel elle récapitula les événements qui avaient eu lieu trois ans auparavant.

- Et à la fin, je me suis échappée, termina-t-elle. Je ne sais pas encore vraiment comment ç’est arrivé. C’est sûrement plutôt dû à la chance qu’à tous les préparatifs que j’avais pu faire.

  - Vous avez dit que Gabriel avait l’intention de vous tuer. Qu’est-ce qui vous permet d’en être sûre ?

Elle secoua la tête lentement.

  - Rien. C’est juste que je le savais.

  - Vous a-t-il dit quelque chose ? Vous a-t-il menacée ?

  - Il ne m’a jamais parlé directement.

  - Jamais ? C’était Diandra Shaw. Son expression et sa voix montraient un certain scepticisme.

La voix de Catherine se durcit.

  - Jamais, répéta-t-elle. Il me regardait quelquefois, mais jamais il ne m’a parlé.

  - Et pourtant vous savez qu’il avait l’intention de vous tuer ?

  - Je ne lui aurais été d’aucune utilité, une fois que mon bébé serait né, expliqua-t-elle, une légère irritation pointant dans son intonation. Me relâcher aurait signifier perdre John Moreno, qui constituait pour lui un atout non négligeable, je pense. Je savais qu’il ne voudrait pas en arriver là.

  - Mais, Mademoiselle Chandler, il n’y a aucune preuve, dit Diandra gentiment.

  - J’en ai conscience, Mademoiselle Shaw, répondit Catherine d’une voix tranchante. On m’a enseigné aussi les règles de preuve à la faculté de droit de Columbia. Je suis seulement en train de vous dire ce qui s’est passé.

  - Bien sûr, murmura l’autre femme soudain conciliante. J’avais oublié que vous êtes procureur.

  - À propos de votre fils, Mademoiselle Chandler, dit Malcolm Harris, changeant de sujet. Pourrez-vous le produire si c’était nécessaire ?

Elle se raidit dans sa chaise.

  - Non.

Il leva le sourcil.

  - Non ? répéta-t-il doucement.

  - Vous affirmez qu’il vous a tenue prisonnière parce qu’il voulait votre enfant, lui rappela Diandra Shaw. Nous devrons peut-être prouver que cet enfant existe. Que vous ne l’avez pas inventé !

  - N’importe quel obstétricien compétent devrait être capable d’établir que j’ai eu un enfant, dit hargneusement Catherine. Je suis volontaire pour tous les examens qui seront nécessaires. Mon fils restera caché.

  - Mais si cela ne suffit pas, argumenta Diandra. Des jurés…

Malcolm posa une main sur son bras pour la retenir.

  - C’est bien trop tôt dans l’avancement de nos recherches pour s’inquiéter de ça, Diandra, dit-il. Concentrons-nous sur les faits.

 

 

Catherine avait mal à la tête quand ils s’en allèrent.

Elle se réchauffa un surgelé au micro-onde de la cuisine pour dîner et se retira chez elle. Rien ne l’attirait vraiment à la télévision, de sorte qu’elle mit une cassette de Mozart dans la chaîne et se recroquevilla sur son lit avec un des livres qu’elle avait emprunté le matin. Mais elle ne réussit pas à focaliser son attention sur le récit et finit par fermer le livre pour fixer le plafond, allongée sur le dos.

Autrefois les souvenirs avaient réussi à la maintenir en vie. Elle ferma les yeux pour en évoquer un, bien-aimé et familier. Ils étaient dans son appartement à la fin de l’époque qu’elle qualifiait d’avant. Vincent était debout dans sa chambre, regardant par la porte-fenêtre, ses cheveux venaient juste d’être lavés et la lumière du soleil couchant leur donnait une belle couleur abricot. Surprise qu’il se soit levé, elle s’était approchée de lui et avait glissé ses bras autour de sa taille. Ils s’étaient parlé un peu de ce qui pouvait se passer et elle avait essayé de lui faire promettre de ne pas la tenir à l’écart de ses hantises.

  - Quoiqu’il se passe, quoiqu’il arrive, sache que je t’aime, avait-il préféré lui dire.

C’était à ces mots, qu’elle s’était cramponnée plus tard, pour retrouver de la force et du courage. Ils avaient, encore maintenant, le pouvoir de la maintenir à flot et de conforter sa résolution. Et il y avait des mots plus récents, les mots qu’il avait prononcés pas plus tard qu’hier, dans le conduit humide où ils s’étaient séparés.

  - Je t’aime Catherine, avait-il dit, le regard réfléchi. Ne l’oublie jamais.

  - Non, je ne l’oublierai pas, avait-elle promis.

Et elle tiendrait sa promesse. Même si tout cela devait durer vingt ans, il serait encore là, loyal, fidèle et aimant. Et aussi longtemps qu’elle pouvait s’accrocher à cette idée, elle était capable de tout.

 

 

Le lendemain, elle fut interrompue pendant son déjeuner par un coup sur la porte. Un coup d’œil rapide par le judas et elle se dépêcha de tourner le verrou pour ouvrir. Arlen Miller se tenait sur le seuil, énergique et professionnelle.

  - Hello ! dit-elle en entrant dans la pièce sans attendre d’y être invitée.

Elle regarda autour d’elle.

  - J’aime bien ce que vous avez fait ici.

Catherine suivit son regard, comme si elle voyait la pièce ainsi décorée pour la première fois. Des reproductions abstraites, aux couleurs pastel étaient accrochées sur le mur le plus éloigné. Un poster énorme, abîmés aux coins par les traces de punaises de précédents résidants était fixé sur celui où s’adossait le lit ; il représentait les Nymphéas de Monet. Au-dessus du bureau, une aimable illustration représentait deux petits lapins blottis dans un lit de fleurs bleues. Les fleurs semblaient légèrement irréelles et l’artiste était inconnu mais cela lui avait rappelé très fort le Lapin en peluche et donc son père ce qui contribuait à la rassurer.

  - Merci dit Catherine. Cela me permet de me sentir un peu chez moi.

  - Mais pas complètement, dit Arlen, le sourire aussitôt compatissant et ouvert.

  - Non, dit Catherine avec un sourire amer, pas complètement.

  - Mais c’est mieux aussi, dit Arlen, ce n’est pas chez vous après tout. Là. Je vous ai apporté quelque chose.

Elle posa sur le lit un paquet légèrement plus petit qu’une boite à chaussure. Catherine la scruta avec sa méfiance habituelle.

  - Qu’est-ce que c’est ?

  - Un colis qui vient de chez vous, je crois, répondit Arlen. Jack l’a apporté ce matin en disant qu’il le tenait votre ami Joe. Apparemment M. Maxwell n’a pas dit où cela était avant.

  - Ils ne devraient pas faire cela, dit-elle par réflexe, mais son cœur battait, tout à coup bouillonnant d’émotion. C’est dangereux.

  - Pas particulièrement, dit Arlen. Joe et Jack fréquentent le même bar sportif au Village, à ce qu’on m’a dit. Ils prennent un verre ensemble en regardant du football ou du basket-ball et bien sûr Jack travaille dans cet immeuble. Aucun d’eux n’a eu besoin de changer ses habitudes pour faire transiter ce paquet.

Catherine leva les yeux de l’emballage de papier brun pour regarder Arlen attentivement.

  - Comment vous savez tout ça ?

  - Vérifications de routine, répondit-elle simplement. Pour votre sécurité, celle de Jack et celle de Joe. Si on peut remonter plus loin à l’origine du paquet, alors il est clair que d’autres le pourraient aussi. Mais pour l’instant, je pense que Joe et Jack peuvent être tranquilles.

Catherine s’autorisa à se détendre.

  - Bien, dit-elle. Je ne veux pas qu’il arrive quoi que ce soit à quelqu’un par ma faute.

  - Et nous non plus, dit Arlen franchement. Je dois retourner au bureau maintenant. Profitez de votre paquet.

  - Oui, merci.

Elle prit le temps de raccompagner Arlen à la porte pour verrouiller derrière elle avant de voler pratiquement vers le lit pour soupeser le colis. Il était plus lourd que ce à quoi elle s’attendait. Le papier brun avait été soigneusement plié sur la boite et le tout attaché avec une ficelle. Son nom était écrit distinctement dans une écriture bien connue. Elle le leva vers son visage et pensa qu’il était encore empreint de l’odeur fine des bougies. Quoiqu’il contienne, c’était un trésor à savourer. Elle le posa soigneusement sur son lit et alla chercher les ciseaux à bouts ronds sur le bureau.

Le papier n’était pas scotché, de sorte que lorsqu’elle coupa la ficelle, l’emballage se défit dans ses mains. Elle le plia et laissa ses doigts s’attarder un instant sur la boite. Il l’avait touchée et peut-être Nicolas l’avait-il aidé ; elle imagina leurs mains côte à côte, l’une puissante et couverte de fourrure, l’autre petite et potelée en train de remplir le paquet de trésors et de replier les pans de papier pour les enfermer.

Elle ouvrit lentement la boite. Sur le dessus, il y avait des feuillets pliés à la hâte. Elle reconnut sur la première page la ferme écriture de Vincent. Elle y passa sa main avec amour avant de les mettre de côté. Ses mots, les nouvelles précieuses qu’ils apportaient seraient pour plus tard.

Sous la lettre, un objet plat et rectangulaire était enveloppé de papier de soie. Elle le sortit pour le poser sur ses genoux et le développer. Le sourire de sa mère l’accueillit à travers le verre et Catherine, l’air méditatif, suivit des doigts la forme douce du cadre d’argent. Quelqu’un, Peter sûrement, était allé là où ses affaires étaient entreposées et en avait extrait la plus précieuse de toutes.

Il y avait un autre objet plat, qu’elle prit afin de le dégager de son emballage. Il révéla le regard souriant de son père dirigé vers elle depuis une photographie prise seulement un an avant sa mort. Il y avait plus de trois ans qu’elle n’avait pas vu son visage, même en photo et il n’y avait pas si longtemps qu’elle croyait ne jamais le revoir. Elle s’attarda sur les photographies, les yeux émus, avant de les poser côte à côte sur la table de nuit. C’est sous le regard de ses parents qu’elle retourna à la boite.

Un autre paquet plat contenait son exemplaire des Sonnets de Shakespeare et elle pensa finalement que ce devait être Vincent qui avait trié ses affaires. Lui seul pouvait savoir ce que signifiait cet ouvrage pour elle. Elle ouvrit la couverture jusqu’à la dédicace. Elle était exactement comme elle se la rappelait. Elle caressa le dessin à la fois fort et fluide de la lettre V qu’il utilisait comme signature, puis feuilleta le livre. Une rose séchée au parfum depuis longtemps évanoui, marquait le vingt-neuvième sonnet et Catherine prit le temps de le lire avant de fermer le volume et de le poser près des photographies.

Le dernier objet, gros comme à peu près la moitié de son poing était enveloppé dans un morceau de tissu tenu avec une épingle de couturière. Elle s’interrompit pour lire la note qui émergeait sous la tête jaune. Ainsi tu sauras que quelqu’un pense à toi. Ses sourcils se froncèrent de saisissement et elle enleva l’épingle. Sous l’étoffe, elle découvrit une pochette brune maladroitement cousue et retint sa respiration jusqu’à la douleur alors qu’elle en écartait les bords de ses doigts tremblants.

La rose de sa mère, la rose de Vincent, glissa dans sa main. Il chérissait ce souvenir autant qu’elle et elle devina ce qu’il lui en avait coûté de s’en séparer. Elle referma sa main sur la sculpture, les bords aigus des pétales heurtant sa chair, pour la porter à sa joue. Elle ne lut la lettre de Vincent que de longs instants plus tard.

Ma Catherine. Peter m’assure que cette lettre et le paquet te seront remis en toute sécurité, sans danger pour les messagers. Une lettre venant de toi pourrait donner une piste à tes ennemis, il ne faut donc pas que tu répondes. En ce qui me concerne, je prendrais le risque avec bonheur mais nous ne pouvons pas mettre en danger tous ceux qui habitent notre monde. Je sais que tu comprends cela.

Nicolas va bien. La première nuit, il a pleuré en te demandant. Je l’ai tenu dans mes bras jusqu’à ce qu’il s’endorme. Depuis, il semble s’être résigné mais je vois bien combien tu lui manques. Il a joué avec Brian aujourd’hui et Nathalie m’a dit qu’il lui avait paru enjoué et qu’il avait mangé de bon cœur à midi. Il est en sécurité ici et tout le monde a proposé de s’occuper de lui quand je devrais m’éloigner.

Je suis allé dans ta chambre ce matin. Sans réellement de raison ; nous avons installé un lit pour Nicolas chez moi et ramené ses affaires. Mais quoi qu’il en soit quelque chose m’y a attiré. J’avais l’impression de sentir encore ton parfum dans l’air, et il m’a semblé que, si j’écoutais intensément, je pourrais entendre ton rire.

Tu me manques. Soigne-toi bien Catherine. Reviens-moi.

Il avait signé d’une grande initiale qui s’étalait en bas de la page. Elle regarda de nouveau l’en tête. Ma Catherine, avait-il écrit. La confiance en soi, la possessivité, nouvelles dans leur relation, lui brisèrent le cœur. La lettre dans une main et la rose étroitement serrée dans l’autre, elle pencha la tête et pleura.

Chapitre 12

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