QUAND JE REVIENDRAI

(I shall emerge)
de Becky Bain
Ttraduit de l'américain par Agnès

Chapitre 12

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Elle fit tout ce qu’elle put les jours suivants pour s’organiser e mieux possible. Elle était décidée à s’occuper et à ne pas ruminer sur son sort. Ce ne fut pas facile. Comme Mike l’avait signalé ce premier matin, elle ne pouvait pas lire, ni écouter de la musique au-delà d’une certaine dose. Elle s’aperçut que les occupations quotidiennes de l’existence, le fait d’avoir toujours une tâche en attente, lui manquait autant que ceux qu’elle aimait. Ici quand elle avait fini le ménage dans sa petite pièce en une demi-heure sans se presser, elle pouvait certes employer encore une demi-heure à la salle de bain si elle frottait à fond le bac et le carrelage de la douche…

Elle découvrit la salle de gymnastique le deuxième jour. Vingt minutes sur le vélo d’appartement la laissèrent en nage et essoufflée mais l’exercice lui fit du bien et elle décida de l’inclure dans son train-train quotidien.

Diandra Shaw et Malcolm Harris revinrent deux fois la première semaine pour lui poser de nouvelles questions ou approfondir ce qu’elle avait déjà dit. La procédure contre Gabriel n’allait pas être facile faute de preuves et les investigations avançaient lentement. Ils ne voulaient pas, expliqua Diandra, commettre une bévue qui pourrait l’alerter. Mais Catherine était persuadée qu’à cette heure, il était déjà au courant et, plus, qu’il savait qu’elle était derrière tout cela. Elle espérait qu’il ne savait pas encore où elle était. Elle ne pouvait que prier pour que le jour où il le saurait, il soit incapable de l’atteindre.

Elle portait la pochette de Vincent autour de son cou, comme il l’avait fait lui-même, mais bien enfouie sous ses vêtements. La porter ouvertement pourrait attirer l’attention et elle n’avait aucune envie de donner des explications. Elle la sentait bouger en même temps qu’elle et le contact léger contre sa peau ne manquait jamais de lui rappeler qu’elle était aimée.

La première semaine se termina et une seconde commença. Au cours de celle-ci, le petit espoir que Catherine avait nourri, celui qui lui avait donné des forces, s’évanouit. Elle n’aurait pas de deuxième enfant. Pas maintenant. Elle passa le reste de cette journée au lit, alternativement à pleurer ou à regarder le plafond. Elle n’avait pas eu conscience d’avoir autant désiré être enceinte. Pendant ses instants les plus lucides, elle se répétait des arguments raisonnables, se rappelant combien elle désirait partager une grossesse avec Vincent et à quel point son installation actuelle était incompatible avec des soins prénataux et la vie d’un enfant. Mais rien n’y fit.

Elle ne s’occupa pas du dîner et finit par s’endormir d’un sommeil épuisé. Lorsqu’elle se réveilla, le ciel bleu et brillant et les rayons de soleil semblaient se moquer de son chagrin. Elle resta au lit à fixer d’un œil amorphe une portion de mur blanc, manquant tout autant d’envie de se lever que de forces pour le faire.

Au bout d’un moment, quelqu’un frappa à la porte.

  - Cathy ?

Elle se rendit compte que la voix de Mike était tendue et inquiète, mais ne put se résoudre à lui répondre. Il finit par s’en aller. Elle tira les couvertures sur ses épaules et ferma les yeux, souhaitant replonger dans l’oubli du sommeil.

  - Cathy, Catherine !

De nouveaux coups à sa porte la firent sortir de sa léthargie brumeuse. La voix cette fois n’était pas celle de Mike et il lui fallut quelques instants pour la reconnaître. Arlen Miller. Elle tira les couvertures plus haut et essaya de se replonger dans le sommeil. Le téléphone se mit à sonner. Quelqu’un cria depuis l’extérieur.

  - Cathy, répondez au téléphone.

Mais au lieu de répondre, elle roula dans le lit pour pousser le téléphone hors de sa table de nuit et le jeter contre le mur. Un dernier râle écourté et le silence.

  - Bien, dit Arlen sa voix portant clairement à travers la porte. Au moins on sait qu’elle est vivante.

Cette petite comédie avait dispersé son apathie et maintenant qu’elle s’était réveillée, ses bonnes manières naturelles l’empêchèrent d’inquiéter davantage ceux qui avaient en charge sa sécurité. Elle trébucha jusqu’à la porte et l’entrebâilla.

  - Qu’est-ce c’est ? demanda-t-elle d’un ton abrupt.

  - Personne ne vous a vue depuis hier après-midi, dit Arlen. On était inquiets. Êtes-vous malade ?

  - Ça va, je suis juste fatiguée.

Catherine s’appuya mollement contre le chambranle, s’efforçant de calmer son ressentiment.

  - Je vois, dit Arlen tendant les yeux pour voir le lit défait par-dessus son épaule. Puis-je entrer ?

Elle sentit comme une corde se casser en elle.

  - Non ! Je ne veux pas que vous entriez. Je ne veux pas de vous ici à me poser des questions. Je veux que vous me laissiez tranquille.

Si elle avait espéré faire battre Arlen en retraite, elle s’était trompée. Arlen se contenta de lever le sourcil une seconde, puis fit un signe de tête aimable exactement comme Vincent l’aurait fait.

  - Très bien dit-elle s’inclinant. Je vais veiller à ce que l’on vous apporte à manger au cas où vous auriez faim. Et bien entendu vous pouvez toujours appeler si vous avez besoin de quelque chose. Une lueur amusée traversa son regard. Si vous ne n’avez pas cassé le téléphone bien entendu !

Celui-ci, comme le constata Catherine en le ramassant, n’était pas abîmé. Apparemment, il n’avait cessé de sonner que parce qu’il était délogé de son support. Elle le remit sur la table de nuit et au bout d’un instant décida de le laisser décroché. Elle pourrait toujours le remettre en place si elle en avait besoin.

Ses besoins naturels la forcèrent à aller dans la salle de bain, mais ensuite elle retourna s’écrouler sur le lit. Un peu plus tard, elle entendit le des bruits de vaisselle entrechoquée et Mike frappa à la porte pour dire qu’il avait apporté le déjeuner et qu’il le laissait devant la porte. Elle n’alla pas le chercher. Elle n’avait pas faim et puisqu’elle n’était pas enceinte, elle n’avait aucune raison de manger. Elle ignora de la même façon le plateau du dîner qu’apporta un des gardes du soir et resta à regarder le ciel devenir rose et mauve à l’approche de la nuit.

Elle détestait être là. Elle détestait être éloignée de Nicolas, savoir qu’il allait grandir et changer sans elle. Elle voulait être avec lui et Vincent à les aimer et être aimée. Elle voulait aider William à préparer le dîner et rencontrer ses élèves. Elle voulait rendre visite à Nathalie autour d’une tasse de café ou butiner dans la bibliothèque de Père à la recherche du livre qui lui conviendrait. Elle voulait porter ses propres vêtements, d’en haut ou des tunnels mais pas ces ensembles unisexes, sans formes, aux couleurs neutres. Elle voulait border Nicolas dans son lit ou embrasser Vincent avec toute la passion qu’elle avait réprimée si longtemps. Et par-dessus tout, elle voulait être hors de ce lieu.

À se réciter la liste de ses sujets de désespoir, elle pleura de nouveau sans essayer de s’arrêter. Une fois encore, elle s’endormit à bout de larmes.

Personne ne la dérangea le jour suivant. Elle se leva une fois pour rapporter à l’intérieur le plateau qu’un des gardes avait laissé à sa porte, mais son appétit disparut après quelques bouchées. Elle passa le reste du temps dans son lit, en boule sous les couvertures.

Arlen revint l’après-midi du troisième jour.

  - Cathy, appela-t-elle à travers la porte verrouillée. Est-ce que ça va ?

Catherine serra les lèvres et regarda obstinément le mur. De l’autre côté de la porte Arlen soupira de façon audible.

  - Bien. J’ai une enveloppe pour vous. Je la laisse ici.

Catherine attendit jusqu’à ce qu’elle soit sûre qu’Arlen était hors de vue puis roula hors de son lit pour prendre sa lettre. L’enveloppe était carrée et brune au lieu de la lettre mince et blanche qu’elle attendait et elle hésita avant de la ramasser. Son nom y était écrit de la main ferme de Vincent. De nouvelles larmes couvrirent son visage et elle pressa l’enveloppe contre son cœur.

Elle ne déchira le rabat que quand elle eut cessé de pleurer. Elle en sortit un petit carnet à la couverture d’un cuir brun très doux. Catherine le feuilleta. Toutes les pages étaient vierges. Elle prit les feuilles pliées qui l’accompagnaient.

 

Ma Catherine, commençait la lettre. Je ressens distinctement ton désespoir et je voudrais tellement te rejoindre. Puisque c’est impossible, je t’envoie à la place ce petit cadeau. J’ai toujours puisé du réconfort à raconter mes peines les plus profondes et mes tourments les plus noirs dans mon journal. Puisse-tu trouver le même soutien en écrivant ce qui te rend si malheureuse.

Nicolas va bien. C’est difficile à croire, pour un temps aussi court, mais j’ai l’impression qu’il a grandi depuis que tu n’es plus avec nous. Nous avons passé la soirée à compter. Il sait le nom des nombres de un à dix et nous travaillons en ce moment sur l’idée de « combien ». Il apprend vite.

Il y tellement de jeunes enfants que Mary a ouvert une maternelle. Elle les fait chanter et dessiner. Nicolas est enchanté. Aujourd’hui Mary et Brooke ont détouré les mains des enfants sur des feuilles de papier blanc en guise de souvenir pour leurs parents. Je suis bien sûr que dans les années à venir, nous nous émerveillerons de leur petitesse.

Tu nous manques Catherine, autant que nous te manquons. Tu dois être forte et empêcher ce désespoir de te submerger. Tu dois être convaincue, comme je le suis, que tu fais ce qui doit être fait. Sache que je suis toujours avec toi par l’esprit et que je t’aime.

La lettre était signée du V habituel.

La seconde feuille portait le contour au crayon bleu de deux petites mains. Catherine renifla et attrapa un mouchoir pour essuyer son nez avant d’examiner chaque doigt, les pouces et la ligne délicate du poignet. Pour la première fois depuis quatre jours, elle fit un effort pour se représenter Nicolas et réussit à faire venir une image de lui à genoux sur une chaise et gigotant tandis qu’un crayon gras se déplaçait contre ses doigts. Et cela la fit sourire.

 

 

Elle n’avait toujours pas faim, mais ce soir là elle s’obligea à avaler le dîner. Quand elle eut fini, elle prit une douche, enfila des vêtements propres et changea les draps de son lit. Puis elle passa l’aspirateur et fit les poussières. Ce n’est que quand tout fut net, elle-même et la pièce, qu’elle s’installa devant le carnet.

Elle hésita longtemps avant de commencer. Elle n’avait jamais tenu un journal et d’une certaine façon l’idée de se raconter elle-même ne l’attirait pas. Finalement elle prit son stylo et se pencha sur la page immaculée.

Cher Vincent. Je sais que je ne peux te faire parvenir ces mots mais quoiqu’il en soit j’écris pour toi. Écrire pour moi-même me semble absurde. Je sais déjà ce qui m’arrive. Mais peut-être que te le raconter m’aidera à prendre du recul.

Tu me manques tellement. Je ressens constamment en moi une douleur sourde et intense. J’ai failli tout lâcher cette semaine, Vincent. J’avais presque décidé que si je ne pouvais être ni avec toi ni avec Nicolas, je ne voulais être nulle part. Cela me terrorise. Si j’ai si peu de maîtrise, que vais-je devenir pendant les longs mois à venir ?

Je sais que je dois être forte. Et je vais essayer, Vincent. Vraiment. Pour pouvoir rentrer à la maison quand tout sera fini.

La nuit je rêve que je suis dans tes bras et tant que cela dure, je me sens en sécurité. Mais je vois bien ce qui n’est pas juste dans ce rêve. Je ne dois plus me reposer sur toi pour me protéger. Je dois pouvoir y parvenir moi-même.

Je peux le faire Vincent. Je peux être aussi forte qu’il le faut et un jour je reviendrai à la maison.

Elle se força à sortir du lit le lendemain matin, décidée à reprendre la routine qu’elle avait mise au point la première semaine. Après un petit-déjeuner léger et une demi-heure de lecture, elle se rendit à la salle de gym pour son entraînement. Vingt minutes sur le tapis de course réchauffèrent ses muscles et lui vidèrent la tête. Stimulée, elle se rendit sur le tapis de sol pour pratiquer quelques-uns uns des mouvements qu’Isaac lui avaient si soigneusement enseignés.

  - Salut, vous.

Elle se retourna en un clin d’œil. Elle n’avait entendu personne approcher. Mike était nonchalamment appuyé contre la porte de la salle de gym, un sourire moqueur sur le visage.

  - Vous ne pensez pas réellement que ça peut marcher contre le genre d’armes qu’il faudrait utiliser pour entrer ici, non ?

Son attitude était tellement peu agressive, que Catherine lui rendit un sourire penaud.

  - Pas vraiment, admit-elle. Mais personne ne peut être sûr de ne pas avoir un jour à repousser un garde insolent.

Il sourit de toutes ses dents.

  - Un point pour vous.

Il se détacha du chambranle, enleva ses chaussures et avança sur le tapis. Catherine recula prudemment. Il lui parut évident que ce qu’elle avait appris avec Isaac ne serait pas d’une grande utilité contre quelqu’un d’aussi entraîné que Mike. Et pendant un instant de panique, elle se demanda s’il allait lui briser le cou en faisant passer cela pour un accident. Il resta parfaitement calme attendant qu’elle respire de nouveau et que la tension baisse.

  - Que ferez-vous, dit-il d’un ton juste un peu trop désinvolte, si quelqu’un vous attrape comme ceci ?

À ces mots, il bondit sur elle. Catherine contra le mouvement aussitôt avec précision en lui lançant un coup de poing douloureux sur la tête.

  - Ouille, hurla-t-il en tombant à genoux.

  - Je suis désolée, s’excusa-t-elle se penchant pour regarder. Est-ce que je vous ai fait mal ?

Il lança son bras en un arc dur qui l’aurait pliée aux genoux s’il n’avait pas amorti le coup à la dernière minute.

  - Avis aux amateurs, dit-il d’un ton égal. Ne baissez jamais votre garde.

Catherine recula et acquiesça en hochant la tête.

  - Vous avez raison. On ne m’y prendra plus.

Il sourit et se remit sur ses pieds.

  - Joli mouvement. Vous avez eu un bon maître.

  - Isaac Stubbs, lui dit-elle.

Ses yeux s’éclairèrent.

  - Isaac ? Je le connais. Comment va-t-il ?

Catherine haussa les épaules.

  - Je ne l’ai pas vu récemment.

  - Oh ! oui, désolé. Ça vous intéresse encore de vous entraîner à la self-défense ?

  - Peut-être.

  - Je parie que je peux vous apprendre quelques mouvements que ce vieil Isaac ne vous a jamais enseignés. En plus je parie que vous êtes rouillée.

  - Vous allez gagner au moins sur le deuxième point, lui accorda Catherine en riant.

  - Et le premier aussi, lui dit Mike sûr de lui. Voulez-vous que je vous donne quelques leçons ?

Elle le regarda avec envie et se décida rapidement, guidée par son instinct plus que par la logique.

  - D’accord.

Son large sourire s’élargit encore.

  - Super. Vous allez illuminer mes matinées.

 

 

Après cela, il la rejoignit chaque matin une demi-heure environ, s’arrangeant généralement pour arriver juste après l’entraînement - sur le tapis de course, le stepper ou le vélo d’appartement - par lequel elle commençait sa séance de remise en forme. La plupart de ces exercices la laissaient hors de souffle et dégoûtante de transpiration.

  - Vous savez quoi Chandler ? lui dit-il un jour.

Elle arrêta de sécher son cou avec une serviette.

  - Quoi ?

  - C’est la partie supérieure de votre corps que vous devriez fortifier.

 Elle se regarda, trempée et luisante dans un haut de l’armée et un survêtement.

  - Qu’est-ce que vous voulez dire ?

Il lui prit le haut du bras entre le pouce et l’index et la pinça légèrement.

  - Là. Il n’y a pas de muscles.

  - Il doit bien y en avoir un peu sinon je ne pourrais pas bouger le bras, le contredit-elle en prenant une bouteille d’Evian sur un banc proche. C’est quoi votre idée ?

Ses yeux prirent un air de réflexion et elle s’éloigna de lui.

  - Quoi ? répéta-t-elle avec une certaine défiance.

  - Avez-vous déjà travaillé les poids ?

  - Moi ? Non.

  - Vous voulez en faire ?

  - Pas particulièrement, répondit-elle. Je ne pense pas que le look Schwarzenegger soit pour moi.

  - Non, non, rien d’aussi intensif. Juste un peu d’exercice pour tonifier votre buste. Allez, qu’en dites-vous ?

Elle lança un regard circonspect vers le banc de musculation, repoussé dans le coin.

  - Ben, je pense, dit-elle avec réticence, que je peux essayer.

Il applaudit avec enthousiasme.

  - Super. Venez ici.

  - Tout de suite ? demanda-t-elle à la fois surprise et résistant à l’idée. Je suis fatiguée.

  - Vos bras et votre torse ne sont pas fatigués, la contredit-elle. Vous ne vous en êtes pas servi. Allez venez.

Elle posa sa bouteille d’eau et s’approcha en hésitant de l’appareil.

  - Commencez par regarder ce que je fais, lui ordonna-t-il. On va s’occuper de la poitrine et du dos aujourd’hui. Les bras et les épaules demain. Oh ! Et les abdominaux. Il ne faut pas les oublier, ceux-là.

Elle n’osa pas poser de questions. Elle se contenta de le regarder prendre une paire d’haltères de taille moyenne, une dans chaque main et se positionner nez au plafond sur l’étroit siège matelassé 

  - Ce sont des haltères de fitness. Certains les appellent aussi haltères courts. Ils font travailler les pectoraux. Ce sont ces muscles autour de votre poitrine. Regardez.

Il leva les bras jusqu’à ce que les poids soient tendus au-dessus de sa poitrine. Puis, il les déploya jusqu’à l’horizontale avant de les ramener vers lui. Il s’assit.

  - Vous voyez. Ce n’est rien. À vous.

Il libéra le banc et elle prit sa place, les jambes de part et d’autre du siège.

  - Pas ceux-ci, dit-il alors qu’elle s’apprêtait à prendre les mêmes poids. Ils font quinze kilos chacun. Vous ne pourriez pas les tenir jusqu’au bout et vous vous blesseriez. Prenez plutôt ceux-là.

Il remplaça les haltères dont il s’était servi par de plus petits.

  - Ceux-ci font quatre kilos chacun.

Ils lui parurent ridiculement légers lorsqu’elle les soupesa.

  - Est-ce vous vous fichez de moi ?

  - Absolument pas, lui dit-il avec sérieux. Essayez les et si c’est trop léger, on passera à cinq. Mais je pense que vous allez trouver l’exercice plus difficile que ce que vous ne le croyiez.

Elle résista à l’envie de rouspéter et s’étendit sur le banc, veillant à bien se mettre sur son axe comme Mike l’avait fait.

  - Et maintenant ?

  - Levez les poids au-dessus de vous, lui indiqua-t-il. Ne pliez pas les coudes. Faites comme si vous serriez un arbre.

Elle fit ce qu’il demandait et attendit pendant qu’il vérifiait sa posture.

  - Maintenant, baissez les bras lentement, les coudes souples. Vous sentez comme ça tire dans votre poitrine ?

Elle ne sentait pas grand chose, mais approuva quand même de la tête.

  - Respirez en rythme avec les mouvements, lui conseilla-t-il. Faites au moins huit écartés, c’est leur nom « écarté latéral », sans vous arrêter. Dix répétitions si vous pouvez.

Elle acquiesça et commença son second écarté. Au sixième, elle sentit la tension.

  - Lentement, l’avertit-il alors qu’elle tentait de rendre plus rapide la septième répétition. Le bienfait de l’exercice est dans la résistance.

Elle termina le huitième et regarda en direction de Mike.

  - Encore deux, l’encouragea-t-il. Vous pouvez le faire.

Elle en fit encore un. Les muscles de ses bras et de son torse commencèrent à trembler.

  - Courage, l’aiguillonna-t-il. Ne faites pas la mauviette.

  - Euh.. Elle expira dans un grognement dérisoire et souleva les haltères une dernière fois haletant à l’effort. Dans un dernier élan, elle réussit à les lever puis les fit redescendre triomphalement à la hauteur de sa poitrine.

  - Je l’ai fait, croassa-t-elle.

  - Bien, dit-il. Encore dix.

  - Quoi ! dit-elle les yeux exorbités.

  - Deux séries de chaque exercice pour commencer, dit-il. Plus tard on passera à trois ou quatre.

  - Trois ou quatre ? répéta-t-elle incrédule. J’en mourrai.

  - Bien sûr que non, contra-t-il d’un ton enjoué. Vous allez vous faire des muscles. Maintenant allongez-vous et faites-moi dix nouvelles répétitions.

Elle ne put en faire que neuf. Ses bras se mirent à vaciller de façon alarmante. Mike lui subtilisa les poids des mains avant qu’elle ne les laisse tomber.

  - Ces muscles là n’en peuvent plus, hein ? demanda-t-il. Pas de problème. On va faire quelques exercices pour le dos, puis on reviendra à la poitrine. Là, laissez moi vous montrer.

Il lui fit travailler ce qu’il nommait les latéraux, en fait les muscles de chaque côté de la colonne vertébrale. Et quand ces muscles furent trop fatigués pour aller plus loin, il lui fit faire quelques développés couchés pour approfondir le travail sur les pectoraux.

Quand ils eurent fini, Catherine était épuisée. Elle marcha lourdement jusque chez elle pour prendre une douche très chaude et se jeta ensuite sur son lit. Un petit somme suffit à la reposer et elle se réveilla à temps pour écrire dans le journal de Vincent.

C’était devenu une habitude journalière. Elle écrivait de longues lettres, remplies de ses sentiments et de ses désirs à la fois pour le présent et le futur. Elle se questionnait à propos de Nicolas et disait combien tous les deux lui manquaient. Et d’une certaine façon déverser ainsi des mots sur les pages allégeait son cœur.

Mike m’a parlé de musculation, écrivit-elle ce jour là. Il dit que cela me rendra plus forte. La prochaine fois que tu me verras, nous pourrons faire un bras de fer.

Elle avait pensé ces mots comme une pique badine à son habituelle solennité, mais une fois écrits, elle s’aperçut qu’ils avaient également du pouvoir sur elle.

La prochaine fois que tu me verras, c’était quelque chose auquel elle s’efforçait de ne pas trop réfléchir. La prochaine fois qu’il la verrait, qu’elle le verrait, qu’elle verrait Nicolas. C’était une fois, si elle y regardait de trop près qui pourrait bien s’avérer n’être faire qu’un futur de légende.

 

 

Le matin suivant, ses muscles du dos et de la poitrine étaient si endoloris qu’elle dut rouler dans son lit pour en sortir. Une douche chaude l’aida un peu, et elle ne se rendit à la salle de gym pour faire des exercices que par pure obstination. À sa grande surprise, Mike était déjà là s’exerçant sur le vélo d’appartement.

  - Il faut se chauffer, dit-il, la respiration égale en dépit des gouttes de sueur sur ses bras nus et son cou. Un peu de tapis roulant peut-être ?

Son enthousiasme l’énerva. Elle lui lança un regard noir et choisit plutôt le stepper.

  - Comme vous voudrez, lui dit-il en lui souriant cordialement. Vingt minutes, d’accord. Ensuite on essayera un peu plus les haltères.

  - Quoi, pas de lutte sur le tapis de sol ? demanda-t-elle accordant le rythme de ses mots avec le va-et-vient de ses jambes.

  - Est-ce que vous pouvez lever vos bras, lui demanda-t-il tout sourire.

Elle fit un essai et grimaça.

  - Pas trop, admit-elle.

  - Donc pas de tapis de sol. Un jour ou deux sans, ce n’est pas la mort. Si vous me passez l’expression, ajouta-t-il à son coup d’œil aigu. On va vous familiariser avec les haltères.

Quand elle arrêta le stepper, il l’aida à étirer et détendre son buste de façon que sa poitrine et son dos soient moins courbatus. Puis il lui montra une série d’exercices destinés à tonifier ses bras et ses épaules.

  - Les biceps, grinça-t-elle entre ses dents serrées tout en s’acharnant pour terminer une série de dix curls. Qui aurait pensé que j’aurais besoin un jour de biceps ?

Mike la regarda gentiment.

- Taisez-vous et respirez.

 

 

Grâce à l’entraînement, elle dormit mieux la nuit. Elle eut même une raison d’attendre le matin suivant. Ses contractures disparurent et bientôt elle put lever des poids plus lourds avec moins d’efforts. Ses muscles se raffermirent visiblement aux épaules et sur ses bras et elle pouvait sentir ceux du dos. Cela ne la rendait pas pour autant capable de triompher d’un assaillant masculin, mais cela l’aidait à se sentir mieux et cette seule raison donnait de la valeur à ses efforts.

 

 

Ses activités de l’après-midi n’étaient pas toujours identiques. Elle passait beaucoup de temps à suivre les progrès de l’instruction contre John Moreno et l’homme dont elle connaissait à présent le nom Gabriel Vandt. Moreno avait été arrêté sur la base du témoignage à charge de Catherine et il avait déjà été inculpé, la preuve étant clairement établie. Sachant qu’il était corrompu, les enquêteurs examinèrent attentivement certains incidents de son passé et une fois qu’ils surent où chercher, il leur fut facile de reconstituer les circuits de corruption, de retrouver les procès perdus parce qu’on avait assigné les mauvaises personnes et les négociations qui n’auraient jamais dû avoir lieu. Du fait qu’il s’était montré efficace et solide sur des cas impliquant des criminels de moins grande envergure, personne ne s’en était rendu compte.

L’instruction contre Gabriel avançait plus lentement. Les enquêteurs avaient du mal à le relier à des affaires louches. Une perquisition dans l’immeuble où Catherine avait été retenue prisonnière pendant ces longs mois, n’avait rien donné. Tout ce qu’elle se rappelait, le banc vidéo, les moniteurs, le matériel médical sophistiqué et même la petite pièce blanche et nue, tout avait disparu. Les étages supérieurs comme les premiers étaient remplis de bureaux et il ne restait aucune trace de son emprisonnement. Catherine soupçonnait que c’était surtout son insistance constante qui avait empêché le parquet d’abandonner.

Elle avait demandé copie des fichiers financiers de Gabriel et elle s’était plongée dedans, mais il savait blanchir les fonds. Comme les enquêteurs officiels, elle n’arriva pas à trouver trace d’activités illégales. Elle passa des heures douloureuses à se forcer à revivre chacun des instants où elle avait été prisonnière, à la recherche de n’importe quoi qui pourrait s’avérer utile qui lui serait resté en mémoire.

Ils auraient surtout eu besoin du carnet noir. Aux moments les plus inattendus, Catherine se surprenait à se demander encore et toujours ce qu’Elliot avait bien pu en faire.

Ces moments toutefois étaient rares, car Catherine faisait tout pour éviter les temps morts dans son emploi du temps afin de garder le moral. Elle faisait le ménage dans son espace privé, et bien qu’elle soit naturellement soigneuse, cela ne lui prenait guère de temps. Elle faisait des raids à la bibliothèque pour les livres et les vidéos. Elle écoutait la radio, surtout certains débats tard le soir et parfois regardait la télévision.

 

 

Elle était assise par terre un après-midi, entourée de tout un tas d’anthologies de poésie. Quelques vers épars l’avaient obsédée et son incapacité à retrouver leur origine avait aggravé le symptôme. Elle aurait tant voulu que Vincent soit là, il aurait probablement reconnu immédiatement les mots. Elle ferma les yeux pour les entendre de nouveau. Le rythme lui semblait familier. Frost peut-être ? ou Conrad Aiken ? un poète américain à coup sûr. Un coup à la porte la fit réagir vivement.

  - Quoi ? demanda-t-elle peu aimablement.

L’interruption l’avait prise de court

  - Bon après-midi à vous, répondit Arlen. Elle se tenait, souriante, devant la porte ouverte.

Catherine bondit pour se lever.

  - Désolée, dit-elle, un peu mortifiée. J’étais en train de réfléchir.

  - C’est ce que je vois, constata Arlen. Qu’est-il arrivé à votre porte ?

Catherine la regarda sans comprendre.

  - Rien, pourquoi ?

  - Elle est ouverte. Je croyais que vous la fermiez à clé.

  - Ah, ça ! C’est vrai que j’en avais pris l’habitude. Je le fais encore quand je ne suis pas là. Mais il n’y a que Malek et le garde. Les prisonniers sont cantonnés à l’autre bout de l’immeuble et ne peuvent aller nulle part sans escorte. Je dois me sentir plus en sécurité maintenant.

  - Je m’en réjouis, dit Arlen. Ce sera plus facile pour vous si vous vous sentez à l’aise ici.

  - Oui.

  - Mais rappelez-vous que la nécessité d’être prudente existe toujours.

Catherine médita cet avis et acquiesça lentement.

  - Je me le rappellerai.

  - Là. Arlen sortit une grosse enveloppe brune. J’ai quelque chose pour vous.

Catherine prit l’enveloppe avec empressement.

  - Merci, dit-elle en souriant de toutes ses dents. Ça vous fait plaisir de me les apporter, n’est-ce pas ? C’est pratiquement les seuls moments où je vous vois. Quand vous avez quelque chose pour moi ou pour Malek !

  - Voir vos visages quand vous recevez des lettres ou des paquets de chez vous me rappelle qui vous êtes et à quel point il est indispensable d’assurer votre sécurité, dit Arlen avec réalisme.

Puis elle sourit

  - Et puis oui, j’aime vous apporter votre courrier. Bonne lecture.

  - Oh oui ! dit Catherine avec ferveur.

Pour lire ses lettres, elle avait besoin d’intimité. C’est pourquoi après le départ d’Arlen, elle ferma sa porte et tourna le verrou. Ses doigts avaient déchiré le rabat collant de l’enveloppe bien avant qu’elle se fut assise.

À chaque fois qu’elle recevait un paquet, il y avait une lettre de Vincent, mais les autres membres de la famille des tunnels écrivaient à tour de rôle. Cette fois-ci elle avait des lettres de Geoffrey, Père, Nathalie et Zak. Il y avait aussi des feuilles de papier arrachées dans des cahiers, chacune avec un paragraphe ou deux laborieusement écrit en lettres capitales. Visiblement lui écrire était devenu un exercice scolaire pour les élèves du cours préparatoire. En dessous, il y a avait un lot de dessins rudimentaires, un don, semblait-il des enfants de la maternelle.

Elle fit des tas bien séparés, souriant avec anticipation avant de prendre une des lettres.

Chère Catherine, écrivait Geoffrey. Mary dit que nous devrions tous essayer de t’écrire une fois de temps en temps pour que tu ne sentes pas abandonnée et que nous ne te manquions pas trop. Je suis sûre qu’elle a raison. Si j’étais là haut tout seul, je pense que je ne pourrais pas m’empêcher de me sentir seul et que les gens d’ici me manqueraient. Je sais que les lettres peuvent aider, c’est pourquoi je t’écris celle-ci.

Je fais partie des sentinelles maintenant. Je suis posté près de Broadway. C’est un peu ennuyeux de rester assis à regarder par un petit trou et jusqu’à présent, personne n’est passé par-là pendant que j’étais de garde sauf Vincent deux fois. Mais je sais que c’est un travail important et que je dois rester attentif au cas où quelqu’un vienne.

En sciences nous étudions l’anatomie…

Il continuait ainsi pendant une page et demi, lui racontant sa vie avec tant de détails minutieux qu’elle pouvait presque imaginer qu’elle était avec lui en train de disséquer une grenouille sous les yeux attentifs de Père ou de répandre en trébuchant une gamelle pleine de soupe sur le sol fraîchement lavé de William.

La lettre de Zak était du même genre, mais il lui confiait en plus qu’il était amoureux de la fille de dix-sept ans d’un Ami.

Je ne sais pas si nous réussirons à faire que ça marche, écrivait-il. Elle veut aller à la fac pour devenir vétérinaire. J’ai passé des années à m’entraîner dans la Salle des Orgues et je sais que Pascal compte sur moi pour lui succéder. En plus c’est mon foyer. Mais je me rappelle toi et Vincent et comment vous étiez avant. Et je pense que si vous avez pu le faire, avec l’un d’entre vous en haut et l’autre en bas, alors peut-être que nous pourrons-nous aussi.

Elle se demanda si Zak avait la moindre idée du peu de moments qu’elle avait réellement passés avec Vincent ou des difficultés auxquelles ils avaient dû faire face, particulièrement dans les derniers mois avant son enlèvement, quand elle se languissait de lui, brûlant presque constamment d’entendre le son de sa voix, d’avoir le contact de sa main, de voir la merveilleuse lumière de ses yeux quand il la regardait. Elle espérait que les choses seraient plus faciles pour Zak et son Ariel.

La lettre de Père était prévisible, mais elle en dévora chaque mot. Il parlait de plans pour étendre le tunnel près du Lac Miroir et de la construction d’un toboggan depuis un des magasins proches de la surface jusqu’à une pièce équivalente près de la cuisine. Pour faciliter le transport des denrées non fragiles, disait-il. Il parlait de la dernière maladie, un virus bénin de rhume qui avait fait le tour de la communauté et prenait bien soin de lui dire que Vincent et Nicolas étaient tous les deux biens portants. Vous manquez énormément à Vincent, disait-il en conclusion. Il n’y a pas de jours où il ne parle de vous. Il a rapporté dans sa chambre le portrait que Kristopher Gentian avait fait de vous deux. C’est pour Nicolas a-t-il dit, mais je sais bien ce qu’il en est. Plus d’une fois, je l’ai trouvé en contemplation devant et je suis bien sûr que ce n’est pas lui qu’il regarde. Prenez soin de vous, très chère Catherine pour lui revenir saine et sauve.

Elle ne put empêcher un petit sourire en reposant la lettre. Comme toujours le souci principal de Père allait à Vincent, mais elle se doutait qu’il aurait été bien embarrassé de savoir à quel point cela était criant dans sa lettre. Elle ne l’en blâmait pas. Avec un fils à elle, à aimer et à protéger, elle comprenait maintenant bien mieux Père.

La lettre de Nathalie était en vivant contraste avec les lettres consciencieuses de Geoffrey et de Zak et le discours légèrement pompeux de Père. À l’image de Nathalie elle-même, sa lettre était gaie et joviale.

Salut Catherine, commençait-elle. Nicolas est à côté de moi. Il joue avec Brian. Il se porte vraiment bien. Il grandit d’au moins un centimètre par jour depuis que tu l’as vu et il est en train de perdre certains de ses bourrelets de bébé. Il a décidé d’avoir les cheveux longs comme Vincent. Ils sont encore trop courts pour qu’on les attache et ils ne veulent pas rester coiffés de sorte que j’ai été tentée de prendre les ciseaux, mais Vincent l’a autorisé à les laisser pousser.

Catherine s’arrêta un instant, tentant d’imaginer Nicolas plus grand, plus long avec une crinière hirsute aux épaules. Elle eut du mal à se le représenter, mais au souvenir des séances de démêlage dans ses cheveux en broussaille quand ils étaient courts, elle se réjouit presque de ne pas être celle qui devait s’en occuper aujourd’hui.

Vincent va bien, lui aussi, continuait Nathalie. Tu lui manques, ça se voit à ses yeux quand il parle de toi, mais il tient bon. La présence de Nicolas l’aide beaucoup. C’est un père formidable, Catherine. Je suppose que tu t’en es rendue compte en le regardant avec Nicolas avant ton départ, mais nous ne nous en rendons compte que maintenant. Ils sont toujours ensemble quand Vincent n’est pas appelé ailleurs. Pascal les a surprit en train de faire une course dans le long tunnel entre la salle à manger et la Salle des Orgues. C’est Nicolas qui a gagné !

Catherine n’eut pas de mal à se représenter Nicolas se ruant pour dévaler le large passage, gloussant tout le long du chemin pendant que Vincent, son allure soigneusement adaptée à celle de Nicolas faisait tout un cinéma de se faire distancer. La lettre de Nathalie était merveilleusement vivante et évocatrice.

Elle lut ensuite les lettres des petits enfants. Chère Catherine. Comment vas-tu ? Je vais bien, écrivaient-ils le plus souvent, mais la plupart des lettres étaient également illustrées. Catherine prit beaucoup de plaisir à regarder la guirlande de fleurs autour d’une des lettres des filles ainsi que les animaux aux couleurs intéressantes qui galopaient en bas de la lettre d’un des garçons, en particulier l’ours rouge.

Elle mit les lettres de côté pour prendre les crayonnages des plus jeunes. En haut de la première feuille, étaient soigneusement calligraphiés en lettres capitales les mots Ma famile. Et sous cette légende, il y avait deux personnages, l’un petit et l’autre grand. Tous deux avaient des cheveux blonds flottant et des tâches bleues à l’emplacement des yeux. Le nom en bas était Cathy. Ce devait être la fille de Léna. Le second dessin portait le même titre en bleu, correctement orthographié cette fois. Il montrait une grande silhouette aux cheveux bruns et courts, une silhouette légèrement plus petite portant une robe brune informe et tenant une goutte de rose et de bleu et une troisième très petite entre les deux. Le nom sur celle-ci était Luke ce qui permit à Catherine d’identifier facilement Kanin, Olivia et leur nouveau-né Jonathan.

Le troisième n’avait pas d’en tête, mais le nom griffonné maladroitement en brun était NICO et elle se mordit les lèvres. C’était elle qui lui avait montré comment faire un N et pendant longtemps il avait cru que tous les mots commençant par cette lettre étaient son nom. Quelqu’un avait du le faire travailler pour lui apprendre comment former les autres lettres. Elle se demanda si la forme abrégée était due au fait qu’il n’avait pas encore appris la suite ou si la personne qui l’avait aidé ne connaissait pas bien son diminutif. Mais peu importe. Il lui suffisait de savoir que vraisemblablement pas plus tard qu’hier, il avait touché ce papier.

Elle pouvait presque voir la scène. Nicolas penché sur le papier, le retenant avec un de ses avant-bras, la langue tirée entre les dents alors qu’il s’appliquait pour tracer les signes avec le crayon bien serré dans l’autre main. Sa main gauche bien sûr. Les enfants n’étaient pas censés préférer une main à l’autre avant l’âge de deux ans, mais Nicolas n’avait visiblement pas lu cette partie de J’élève mon enfant. Il s’était montré résolument gaucher dès qu’il avait été en âge de saisir des objets.

Les yeux humides, elle examina son dessin. Il y avait trois figures. La plus grande était essentiellement une grosse tâche brune surmontée de jaune qui coulait sur le noir. La plus petite, aussi surmontée d’une profusion de jaune, était toute proche de la grande ; des lignes descendaient du quart supérieur de celle-ci vers la même zone de l’autre. Catherine dut réfléchir un instant avant de se dire qu’ils devaient se tenir par la main. Un autre personnage était situé de l’autre côté de la petite. L’ensemble était surtout brun et la masse, plus petite, censée représenter les cheveux au sommet également. Une ligne à mi-hauteur de la silhouette rejoignait le sol. Catherine fixa le dessin un long moment avant de comprendre. La ligne était une canne. Le troisième personnage était Père.

Elle essaya de se dire qu’il avait dessiné la famille avec laquelle il vivait en ce moment ce qui l’excluait évidemment. Mais elle n’arrivait pas à se persuader d’y croire.

Il se passa un long moment avant qu’elle se penchât pour prendre la lettre de Vincent. Comme toujours, attentionné et délicat, il ne faisait pas mention du manque dans le dessin de Nicolas.

Ma Catherine, commençait-il à son habitude. Il est tard, Nicolas est endormi et je devrais l’être aussi, mais je ne peux pas me détendre. Ce soir j’ai laissé notre fils à Père et je suis venu en haut. Je pensais que l’air de la nuit me calmerait. Il a plu aujourd’hui et dans l’air frais flottait l’odeur de la terre mouillée. Il y a un immeuble près de celui où tu es. J’y suis allé quelquefois pour regarder au loin les fenêtres illuminées. Je me demande laquelle est la tienne en espérant t’entrevoir.

Elle s’arrêta de lire suffisamment longtemps pour jeter involontairement un regard étonné à la large fenêtre.

C’est un geste dans espoir, mais il y a des nuits où je ne peux pas m’en empêcher. Je me raconte que je veux être près de toi au cas où tu aurais besoin de moi, mais la vérité est que, puisque je ne peux pas être avec toi, je veux être le plus proche possible. Une heure ou deux sur ce toit apaisent un peu la brûlure incessante de mon cœur.

Notre fils va bien. Il grandit si vite que quelquefois j’imagine que je le vois grandir. Nathalie lui apprend à écrire son nom et il m’a dit que quand il saurait écrire Nicolas, il voulait apprendre les lettres de Papa. Je n’ai pas de mots pour te dire le bonheur que j’ai de le connaître, Catherine et le miracle qu’il représente.

Garde-toi saine et sauve et reviens-nous bientôt.

Ce soir là, malgré les avertissements de la sécurité, elle prit le risque de passer un long moment à la fenêtre à essayer de voir dans le noir.

Chapitre 13

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