QUAND JE REVIENDRAI

(I shall emerge)
de Becky Bain
Traduit de l'américain par Agnès

Chapitre 16

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Catherine était une habituée des salles d’audience. Elle chercha des yeux le président et garda son regard fixé sur lui pendant qu’elle se dirigeait vers le banc des témoins. Il s’agissait d’une cour fédérale, de sorte qu’elle n’avait jamais été confrontée à ce juge et qu’elle ne l’avait même jamais rencontré, mais son sourire était aimable et cela la rassura.

Un autre huissier sortit une Bible et la tint ouverte devant elle. Elle promit solennellement de dire la vérité et s’assit.

Son regard se tourna alors vers le banc de l’accusation. Malcolm Harris se tenait debout en train de ranger quelques papiers. Diandra Shaw sourit en croisant le regard de Catherine. Jack Butler, qu’elle n’avait pas vu depuis la nuit où elle était remontée des Tunnels, occupait le troisième siège de la table des procureurs. Il lui fit un clin d’œil lorsqu’elle croisa ses yeux.

Catherine essaya de sourire, mais elle sentit que son visage restait figé et sans expression. Elle réussit à faire un léger signe de tête. Malcolm cessa de manipuler ses dossiers et s’avança vers la chaire.

  - Déclinez vos noms et prénoms s’il vous plait.

Catherine avait la bouche si sèche qu’elle dut avaler d’abord pour l’humidifier ; elle se pencha vers le micro devant elle.

  - Catherine Chandler.

Même à elle sa voix sembla faible et tremblante. Elle prit le verre d’eau à côté d’elle et trempa ses lèvres. Cela ne l’aida pas beaucoup. Malcolm sourit.

  - Bonjour, mademoiselle Chandler. Mademoiselle n’est-ce pas ?

  - Oui.

Elle opina pour confirmer et se réjouit de constater que sa voix était plus forte.

  - Quel est votre profession, Mademoiselle Chandler. Que faites-vous ?

  - Je suis avocate. Sans emploi en ce moment.

  - Cela fait combien de temps que vous n’avez pas pratiqué le droit ?

  - Environ quatre ans.

  - Où travailliez-vous alors comme avocat ?

  - Au bureau du procureur de Manhattan.

  - Sous les ordres de John Moreno ?

  - John Moreno était le procureur général. Oui sous ses ordres.

Elle pouvait prononcer son nom sans ciller maintenant.

  - Depuis combien de temps y étiez-vous quand vous avez cessé d’y travailler ?

  - Environ deux ans.

  - Et pendant ces deux ans, avez-vous eu l’occasion de rencontrer le procureur général John Moreno ?

  - Oui. De nombreuses fois.

  - Dans quelles circonstances ?

  - Lors d’exposés sur les affaires, pour définir les stratégies. Quelquefois même, à la machine à café.

Malcolm sourit.

  - Donc vous étiez habituée à rencontrer M. Moreno. Pourriez-vous le reconnaître ?

Elle eut un vague sourire en se souvenant.

  - Nous étions proches !

L’avocat de la défense fit une objection de routine et Catherine fut informée qu’elle devait répondre strictement aux questions posées.

  - Oui je le connaissais et je pourrais le reconnaître.

  - Que pensiez-vous du procureur Moreno ?

  - Je pensais qu’il était plutôt bon, menant ses accusations avec conviction. Peut-être un peu plus prudent que ce que j’aurais aimé.

  - Mais vous l’appréciiez ?

Elle prit son temps pour répondre. Même après leur rencontre du matin, c’était difficile de faire cette déclaration.

  - Oui, je l’aimais bien. Je le respectais. Elle avala sa salive. Je lui faisais confiance.

  - Merci, mademoiselle Chandler. Maintenant revenons à la nuit du 21 juin 1989. Avez-vous reçu un coup de téléphone ?

  - Oui, en effet.

  - Quelle heure était-il à peu près ?

  - Il était presque minuit. Peut-être même un peu plus de minuit, le matin du 22 donc.

  - Vous rappelez-vous de qui venait ce coup de fil ?

Elle hocha la tête.

  - C’était une femme des urgences de l’hôpital Lang. Je ne me rappelle plus son nom. Elle m’a dit que Joe Maxwell venait d’y être transporté et qu’il me demandait de venir.

  - Qui est Joe Maxwell ?

  - Il était l’adjoint du procureur, mon patron direct au bureau du procureur.

  - Était-il hospitalisé aux urgences ?

  - Oui. Il avait été victime d’une explosion. Il était gravement blessé.

  - Qu’avez-vous fait alors ?

  - Je me suis habillée et me suis dépêchée d’aller à l’hôpital.

  - Que s’est-il passé là-bas ?

Elle raconta l’interminable attente pour avoir des nouvelles, le don du sang qu’elle avait fait pendant ce temps et le moment où elle avait pu enfin voir Joe.

  - Il avait l’air très faible, il pouvait à peine parler. Je pensais qu’il devait se ménager, mais il insista pour me parler du carnet noir qui était dans la poche de sa veste. J’ai pensé alors que ce devait être important, j’ai donc demandé au personnel de garde si je pouvais regarder dans les affaires de Joe. J’ai trouvé le petit bloc-notes recouvert de cuir noir.

  - Avez-vous lu ce qu’il contenait ?

  - J’y ai jeté un coup d’œil. Ça ressemblait à une espèce de code ou une sténo personnelle faite d’initiales et d’abréviations. Je ne l’ai pas regardé très attentivement à ce moment là.

  - Que s’est-il passé ensuite ?

  - En partant, j’ai rencontré une des infirmières qui avait été de service à l’étage en dessous, là où j’avais donné mon sang pour Joe.

  - Et qu’a-t-elle dit ?

L’avocat de la défense contesta la pertinence de la question.

  - M. Harris ? demanda le juge.

  - La pertinence de cette série de question deviendra claire dans un moment, Votre Honneur.

Le juge sembla peser le pour et le contre puis opina.

  - Le témoin peut répondre.

Malcolm regarda Catherine.

  - Mademoiselle Chandler ? Que vous a dit l’infirmière ?

  - Elle m’a dit que je n’aurais pas dû donner mon sang.

  - A-t-elle dit pourquoi ?

Le choc qu’elle avait alors ressenti et son incrédulité lui revinrent clairement à l’esprit.

  - Oui, elle m’a dit que j’étais enceinte.

Malcolm hocha la tête satisfait. Les motifs à la fois de son enlèvement initial puis de sa longue captivité plus tard venaient d’être établis. Il lui posa ensuite soigneusement les questions relatives aux moments précédant l’enlèvement en prenant soin d’insister sur le carnet noir et la copie donnée à John Moreno. Puis il en vint aux voies de fait.

  - Qu’avez-vous fait quand vous avez été dans l‘ascenseur ?

  - J’ai pris mon arme dans mon sac à main et je l’ai pointé vers les portes. Je voulais être prête.

  - Et que s’est-il passé quand les portes se sont ouvertes ?

  - John Moreno était devant elle. Je me suis sentie soulagée de le voir et j’ai baissé mon arme. C’est alors que deux hommes armés se sont montrés.

  - Quand ces hommes se sont emparés de vous, John Moreno a-t-il tenté de venir à votre secours ?

  - Non.

  - A-t-il appelé ?

  - Non

  - A-t-il couru chercher de l’aide ?

  - Non ?

  - Il avait été votre patron pendant deux ans. Vous avez dit à la cour que vous aviez confiance en lui.

  - Oui, admit-elle. Je n’aurai jamais baissé mon arme si cela n’avait pas été le cas.

  - Cependant, quand vous avez été enlevée devant ses yeux par deux hommes armés, qu’a-t-il fait ?

  - Rien, il s’est retourné pour partir.

Le juge suspendit la séance pendant l’heure du repas. Des gardes du corps accompagnèrent Catherine aux toilettes des dames puis dans la salle des témoins. Joe bondit sur ses pieds quand il la vit.

  - Comment ça se passe ?

Elle enleva ses chaussures d’un coup de pied et remua ses orteils endoloris.

  - Bien, je crois. C’est difficile à dire.

  - Mais tu es calme pas vrai ? Claire et ferme ?

Tous deux savaient trop bien que des réponses hésitantes pouvaient discréditer un témoin aux yeux du jury. En collants, Catherine arpentait la longueur de la pièce exiguë pour calmer sa nervosité.

  - Ouais ! répondit-elle. Je suis calme.

Un huissier apparut. Il leur demanda ce qu’ils voulaient manger.

  - Je ne sais pas, dit Joe. Catherine qu’est-ce que tu veux ?

Elle haussa les épaules.

  - Je n’ai pas faim. Prends ce que tu veux.

  - D’accord, mais j’en prends pour toi aussi. Tu dois manger.

Elle haussa de nouveau les épaules.

  - N’importe quoi.

Il commanda chinois. Plus tard, Joe agita sous son nez une coupe de soupe aux œufs.

  - Voilà, ordonna-t-il. Ne la repose pas avant d’avoir tout avalé.

Elle ne put s’empêcher de sourire.

  - Je vois que Jenny t’a fait la leçon, commenta-t-elle en prenant la coupe.

  - Ouais ! dit-il d’un air penaud. Peut-être bien. Mange ta soupe, maintenant et quand tu auras fini, je veux que tu prennes un peu de ça.

La première cuillerée de soupe réchauffa son estomac noué.

  - C’est bon, reconnut-elle et elle regarda la série de cartons blancs avec un peu plus d’intérêt. Qu’est-ce que tu as pris ?

  - Voyons voir...  Comme je ne savais pas ce que tu aimais, j’ai pris plein de trucs différents.

Il commença à ouvrir les boites pour regarder dedans.

- Du porc à l’aigre-doux, une salade au poulet, du bœuf sauté aux brocolis, du poulet sauté aux légumes.

  - Quoi, rien à la crevette ?

Il crut un instant qu’elle était sérieuse

  - Cathy, je…

Puis il saisit son regard et la menaça avec un rouleau de printemps.

Quand on la rappela en salle d’audience, elle le laissa en train de finir le reste du poulet sauté dont la sauce était excellente et bien épicée.

Elle reprit son témoignage avec un peu plus de confiance en elle et en vint à raconter sa captivité, les drogues, les lumières, son inquiétude constante à propos du carnet noir. Les questions astucieuses de Malcolm lui permirent de dépeindre de façon convaincante ces jours terribles. Puis vint le moment d’impliquer Gabriel pour autant que ce soit en son pouvoir.

  - Puis, ils m’ont déménagée. Je ne sais pas bien pourquoi. J’étais droguée à cette époque. Dans le nouvel endroit, j’étais enfermée dans une petite pièce qui comportait un lit et une fenêtre.

  - Vous dites enfermée. Vous ne pouviez pas partir ?

  - La porte était fermée à clé de l’extérieur, expliqua-t-elle. Je n’avais pas de clé.

  - Avez-vous demandé qu’on vous laisse partir ?

  - De nombreuses fois. Mais cela ne servait à rien. Personne ne m’écoutait.

Il passa quelque temps à lui faire raconter ses diverses tentatives pour se libérer, à la fois en suppliant et en essayant de se sauver, avant de continuer.

  - Que vous est-il arrivé quand vous vous êtes retrouvée dans ce nouvel établissement ? Ont-ils continué à vous interroger ?

  - Non. Ils ont cessé de me questionner au sujet du carnet noir et ont également arrêté de me droguer. J’ai commencé à recevoir régulièrement de quoi manger et ils m’ont donné des soins médicaux.

  - Quelle sorte de soins médicaux ? demanda Malcolm, en suivant la stratégie qu’ils avaient discutée ensemble.

  - J’étais enceinte, rappela-t-elle. Je pense que c’était des soins prénataux.

  - Les soins prénataux habituels.

  - Je ne peux pas en être certaine. C’était mon premier enfant. Ils ne m’ont jamais expliqué ce qu’ils faisaient. Je n’ai jamais vu la moindre analyse.

  - Vous nous dites qu’ils ont procédé à des actes médicaux sur vous sans votre consentement et sans vous tenir au courant des résultats ?

  - Oui.

  - Pourriez-vous identifier les différentes personnes impliquées dans votre détention ?

  - Oui, répondit-elle. Je me souviens de leurs visages.

  - Est-ce qu’une des personnes que vous avez vues pendant votre captivité est présente devant cette cour ?

C’était le moment qu’elle avait craint le plus. Elle avait pris bien soin depuis l’instant où elle était entrée dans la salle d’audience de ne pas regarder vers le banc de la défense, même lorsque l’un des nombreux avocats parlait. Mais maintenant, elle était au pied du mur.

Elle remarqua que les jointures de ses doigts, agrippées à la balustrade de bois devant elle, étaient blanches. Lentement elle leva la tête pour regarder les visages de l’autre côté. Il la regardait fixement, les yeux aussi froids qu’elle se les rappelait et elle comprit soudainement pourquoi certaines victimes refusent de témoigner. Elle dut avaler deux fois sa salive avant d’être capable de répondre.

  - Oui.

  - Pouvez-vous nous la montrer ?

Sa main tremblait quand elle la leva

  - Là, dit-elle. Le défenseur.

Le regard froid de Gabriel ne vacilla pas une seconde. Ce fut elle qui baissa les yeux. Elle ne pouvait qu’établir le fait qu’il était au courant de son emprisonnement. C’est tout. Elle était absolument persuadée que c’était lui qui donnait les ordres, mais il n’en avait jamais donnés en sa présence, et en fait, elle ne l’avait même jamais entendu parler. Toutefois, il y avait encore de nombreuses questions à poser et des réponses à apporter pour renforcer le témoignage déjà donné par Moreno.

 

 

Elle était épuisée, rincée, quand le tribunal prononça la suspension pour la journée. En dépit de sa fatigue, elle aurait voulu de ne pas avoir à attendre le contre-interrogatoire de la défense. Elle aurait voulu en finir. Mais au lieu de cela, elle dut retourner sous escorte dans la salle des témoins.

Joe l’attendait, son armure corporelle à la main ; il l’aida à l’enfiler et à la fermer. L’huissier, toujours aussi taciturne les conduisit à une porte différente de celle qu’ils avaient utilisé le matin. L’agent Mulgrew était là. Il lança une phrase codée dans un talkie-walkie quand il les vit et la limousine blindée freina devant eux juste au moment où ils sortaient de l’immeuble. Mulgrew les poussa sur le trottoir puis dans la voiture qui s’arrêta à peine.

Le retour vers l’immeuble du FBI, se fit en silence. Jenny les attendait impatiemment et avait l’air d’avoir passé sa journée à faire les cent pas entre le hall et leurs studios.

  - Comment ça s’est passé ? demanda-t-elle dès que Catherine et Joe furent en vue.

  - Plutôt horrible, admit Catherine. Mais pas pire que ce que je pensais.

  - Bien.

Jenny aurait suivi Catherine si Joe n’était pas intervenu.

  - Allez, dit-il. Catherine à eu une journée difficile. Laissons-la se reposer.

Catherine lui aurait bien sauté au cou. Mais elle se contenta de regarder Joe prendre Jenny par le bras pour l’emmener. Bien à l’abri dans sa propre pièce, Catherine jeta ses chaussures loin de ses pieds et s’étira sur le lit. Cela lui fit du bien de fermer les yeux. Sauf que quand elle le fit, les yeux de Gabriel la regardaient encore. Elle rouvrit les yeux et se leva pour changer de vêtements.

De nouveau son sommeil fut troublé et agité. Elle se leva le matin en sachant que seule l’adrénaline la faisait tenir debout. Elle espéra que son corps avait suffisamment de réserves. Elle se sentait au bord du gouffre. Une demi-heure d’exercices éloigna la menace et elle se sentit plus fringante. Elle prit son petit-déjeuner seule avec Jenny, accepta d’être enfermée dans l’incommode armure corporelle et suivit Joe pour partir.

Il n’y eut pas de rencontre devant l’ascenseur pour l’empêcher de penser à ce qui allait se passer. Elle occupa son esprit en essayant d’anticiper les questions que la défense pourrait lui poser lors du contre-interrogatoire et de préparer des réponses adaptées.

Comme la veille, l’agent Mulgrew et la voiture blindée attendaient dans le parking. La voiture partit en trombe dès qu’elle et Joe furent à l’intérieur. On les déposa à une autre entrée du Palais de justice. L’agent Mulgrew sortit le premier puis fit signe à Catherine et à Joe de le suivre. Ils avaient parcouru la moitié du large trottoir quand le talon de Catherine se prit dans une fissure ce qui la fit trébucher. Au même instant, quelque chose lui envoya sur le côté gauche un coup violent, qui lui coupa la respiration et la fit tomber sur le pavé.

Elle entendit un son tranchant et aigu. Autour d’elle des hommes couraient. Elle fit un effort pour se relever et prit conscience que quelque chose, quelqu’un la maintenait au sol. Paniquée, elle lutta contre celui qui la retenait.

  - Cathy ! Cathy !

C’était la voix de Joe. Il était au-dessus d’elle. Elle réalisa qu’il la protégeait de son propre corps. Puis il se leva et tira sur son bras pour la relever.

  - Viens, cria-t-il en la propulsant vers l’immeuble.

Elle trébucha en avant puis, comprenant enfin l’urgence, bondit vers la porte. Quelqu’un était accroupi dans l’entrée, utilisant le montant vitré comme une protection de fortune. C’était une femme qui tenait un pistolet automatique prêt à tirer alors qu’elle examinait un toit proche. Catherine regarda son mouvement en avant un instant, juste le temps que Joe juste derrière elle, la pousse violemment en hurlant. Galvanisée, elle plongea au-delà de la femme policier dans la relative sécurité de l’immeuble.

À l’intérieur, elle avança en trébuchant contre un mur, tenant son côté douloureux pour reprendre son souffle. La terreur la clouait sur place, chacun de ses nerfs était tendu au maximum. Elle pressa son visage contre la douce texture du lambris de chêne et ferma les yeux.

Vincent allait venir. Il avait ressenti ce qui venait de se passer et il allait venir ; mais elle ne pouvait pas le laisser faire ça. Il y avait trop de policiers, tous armés ; ils étaient à cran et s’il se montrait, il mourrait. Elle prit sa respiration, ignorant la douleur violente à son côté et se força à se calmer. Je vais bien, murmura-t-elle autant pour Vincent que pour elle-même. C’est fini maintenant et je vais bien.

Petit à petit son propre affolement baissa et elle se souvint de Joe. Il était affaissé contre le mur à côté d’elle, respirant avec peine et grimaçant de douleur. Sa veste était tâchée de sang et son pantalon arraché aux genoux.

  - Est-ce que ça va ? lui demanda-t-elle.

  - Perdu quelques jours de convalescence, je pense dit-il entre deux halètements. Ça va aller. Ils ne t’ont pas eue ?

  - Je ne sais pas. Quelque chose m’a cognée. Comme une batte de base-ball !

  - Tu n’as jamais été frappée par une batte de base-ball, l’accusa-t-il mais il se pencha pour regarder.

  - J’ai une bonne imagination, rétorqua-t-elle.

Il tira sur le bras qu’elle maintenait serré sur son côté.

  - Fais voir.

Elle hésita un instant, craignant que le fait de relâcher la pression n’augmente la douleur.

  - Cathy ! insista-t-il. Laisse moi regarder.

Elle releva son bras en grimaçant. Joe vit avec horreur une déchirure noire sur le coté de sa veste et l’enfoncement correspondant dans l’armure corporelle en dessous.

  - Tu as été touchée, dit-il d’une voix blanche.

  - Je vais bien, Joe. Je ne saigne pas.

Pendant ce temps, le hall fut envahi par des policiers armés criant des ordres. Quelques-uns uns bouclaient le fond du hall, alors que les autres se précipitaient dehors pour rejoindre les policiers déjà en position.

  - Ils m’ont tiré dessus, dit-elle la voix tremblante lorsqu’elle réalisa ce qui c’était passé.

Joe opina d’un air sinistre.

  - Oui.

Elle déglutit.

  -Est-ce que quelqu’un a été blessé ?

Joe ne répondit pas. Alarmée, elle s’éloigna de lui pour retourner vers la porte.

  - Cathy ! Cathy ! Ne fais pas ça, cria-t-il mais c’était trop tard.

Elle s’immobilisa dans l’ouverture. Dehors, l’agent Mulgrew était étalé sur le trottoir dans une mare de sang qui grandissait à vue d’œil.

 

 

  - Je ne l’aimais pas beaucoup, dit-elle plus tard alors qu’un infirmier soignait ses paumes et ses genoux qui avaient été  blessés par sa chute sur le trottoir. Le bleu à son côté était recouvert de glace. Mais je suis désolée qu’il soit mort.

  - Ouais ! dit Joe.

Un autre infirmier avait refait le bandage de ses côtes. Elle avait essayé de le convaincre de retourner à l’hôpital pour être examiné par un médecin, mais comme elle avait refusé d’y aller pour elle-même, il avait refusé de la laisser.

Un agent du FBI, qui s'était présenté quelques instants plus tôt sous le nom de Parker, reposa le téléphone de l’autre côté de la pièce.

  - On a localisé l’immeuble d’où ils ont tiré, dit-il. C’est à environ huit cents mètres d’ici et assez haut pour leur donner une vue panoramique. Ils se sont enfuis. Il secoua la tête. Ces mecs devaient être sacrément bons pour espérer atteindre une cible précise depuis une pareille distance !

  - Sûrement, dit Joe avec aigreur. Ils ont failli réussir. Je croyais que vous étiez chargés de la protéger.

  - On avait en ligne de mire tous les toits proches, M. Maxwell, dit Parker avec raideur. Personne n’aurait cru qu’ils essayeraient de si loin.

  - Ouais ! dit Joe et surtout pas l’agent Mulgrew.

La porte de la pièce s’ouvrit derrière eux, Parker et Joe firent volte face ensemble. Un huissier, sans prêter attention au revolver luisant dans la main de Parker, pénétra pour parler à Catherine.

  - Le juge a repoussé votre audition à cet après-midi.

Joe tenta d’élever la voix.

  - Quoi ? Elle ne témoignera pas aujourd’hui. On vient d’attenter à sa vie. Un homme est mort.

L’huissier prit l’air perplexe.

  - Je peux le dire au juge, commença-t-il.

  - Non.

Surpris, Joe et l’huissier se tournèrent vers Catherine.

  - Je vais témoigner.

  - Catherine, tu es choquée, tu es blessée. Tu as besoin de temps…

  - Du temps pour quoi ? Pour qu’il prépare un autre attentat ? dit-elle sèchement. Du temps pour qu’un autre homme meure à ma place ?

  - C’était son métier. Mulgrew en connaissait les risques, argumenta Joe.

  - Bien sûr, répondit-elle. Mais si on repousse, si on se laisse manipuler, cela arrivera de nouveau. C’est peut-être surprenant, mais l’idée d’être indirectement à l’origine de la mort de quelqu’un d’autre me fait plus horreur que de penser à la mienne.

  - Cathy, plaida Joe.

  - Non Joe, je dois témoigner. Et c’est aujourd’hui que je dois le faire. Elle regarda l’huissier. Mes vêtements sont salis et déchirés…

  - On va aller en chercher d’autres, approuva l’huissier. Est-ce que quelqu’un, là bas, saura ce qu’il faut prendre ?

Catherine regarda vers Joe.

  - Jenny…

  - Oui, soupira-t-il en remuant son épaule pour vérifier le nouveau bandage autour de sa cage thoracique. Ce sera aux actualités de toute façon. C’est aussi bien que je lui en parle moi-même.

Catherine fit une liste et Joe passa son coup de fil. Trois heures plus tard, habillée dans les vêtements frais que Jenny lui avait envoyés, elle entra dans la salle d’audience. À la demande insistante de Joe un médecin était venu examiner son côté et avait diagnostiqué une sévère contusion et des bleus, mais rien de cassé. Elle avait refusé de prendre des antalgiques et lorsqu’elle prit place dans le box des témoins, la douleur sourde était lancinante.

Gabriel la regardait fixement et cette fois, elle soutint son regard d’un air de défi. Ses mains tremblaient sur ses genoux et elle les serra fort pour les en empêcher. Pas question de lui montrer l’effet qu’il lui faisait. Puis elle s’aperçut qu’en réalité il la regardait avec horreur. Il n’avait pas pensé la voir aujourd’hui, ni jamais plus d’ailleurs. Personne ne lui avait dit que l’attentat contre elle était raté.

Elle lui sourit sombrement et ce fut Gabriel qui baissa les yeux.

  - Le témoin est encore sous serment, dit le juge.

L’épreuve du contre-interrogatoire commença. Comme elle s’y attendait, l’avocat de la défense la questionna comme si l’attentat du matin n’avait pas eu lieu. Il avançait chronologiquement, et commença par établir qu’elle n’avait aucune preuve d’un quelconque lien entre le carnet noir et son enlèvement d’une part et Gabriel d’autre part. Puis il passa à la question de sa captivité.

  - Vous dites que vous avez été détenue dans un immeuble situé 1900 Sixième Avenue pendant plusieurs mois.

La terreur qu’elle avait ressentie en cet endroit, se rappela à elle de nouveau mais cette fois elle lui fit face. Et ce fut le ressentiment qui la remplaça. Cet homme lui avait pris sa liberté, sa sérénité. Elle revit en esprit la forme immobile de l’agent Mulgrew sur le trottoir.

  - C’est exact, répondit-elle fermement.

  - Mais ce n’est pas l’endroit où vous avez été droguée et interrogée.

  - Non.

  - Avez-vous été maltraitée pendant votre séjour ? Affamée, battue ?

Elle se fâcha.

  - Ça dépend de ce que vous entendez par maltraitée, Maître. J’étais retenue prisonnière contre ma volonté.

  - Votre Honneur, demandez au témoin de répondre à la question.

Le juge lui jeta un coup d’œil du haut de l’estrade.

  - Vous avez été avocat à la cour, mademoiselle Chandler la sermonna-t-il. Vous êtes au courant.

  - Bien sûr, reconnut-elle. Elle avala sa salive et s’efforça de contenir sa rage. Pouvez-vous répéter la question.

Le juge demanda au greffier de lire ses notes.

  - Avez-vous été maltraitée pendant votre séjour ? Affamée, battue ? lut-il d’une voix monocorde.

  - Ni affamée, ni battue, dit Catherine distinctement.

  - Et vous nous dites que vous avez reçu des soins médicaux pendant votre grossesse.

  - Oui.

  - Étaient-ce de bons soins, Mademoiselle Chandler ?

  - Comment voulez-vous que je le sache ? dit-elle sèchement. Je ne suis pas médecin.

  - Mademoiselle Chandler, la mit en garde le juge. Maître reformulez la question, je vous prie.

L’avocat fit bruisser quelques papiers.

  - Vous n’êtes plus enceinte, à ce que je vois dit-il.

  - Non. Elle ne put empêcher sa voix d’être légèrement moqueuse.

  - Je suppose que vous avez finalement donné naissance à votre enfant.

  - Oui.

  - Était-ce un garçon ou une fille ?

Elle le regarda fixement, mais Peter Alcott lui avait dit que le test qu’ils avaient fait en lui enfonçant une aiguille dans l’abdomen ne pouvait être qu’une amniocentèse et elle ne dévoilerait rien de nouveau en répondant.

  - Un garçon.

L’avocat opina.

  - Félicitations. Et il se porte bien ?

  - Oui.

  - De sorte qu’on peut dire que les actes médicaux dont vous dites qu’ils ont été faits sans votre consentement n’ont pas fait de mal à votre enfant.

Bien qu’elle comprit fort bien où l’avocat voulait en venir, ses questions la mettaient hors d’elle. Elle se força à rester calme.

  - Il semblerait, oui.

  - Et vous êtes-vous bien remise ensuite ?

  - Oui.

Il approuva d’un air sérieux et chercha dans ses papiers.

  - Mademoiselle Chandler, vous avez dit à la cour que vous étiez convaincue que la raison de votre captivité et des soins qui vous ont été donnés avait trait à votre enfant. Que c’était parce que quelqu’un voulait votre enfant.

  - C’est ce que je pense.

  - Je ne comprends pas bien tout ça. Je veux dire, organiser un lieu de détention, faire venir un médecin particulier, une infirmière. Tout cela doit être extrêmement coûteux. Je suis persuadé qu’il y a un certain nombre de femmes qui accepteraient de porter un enfant à la place d’une autre contre de l’argent. Il lui jeta un coup d’œil. Qu’est-ce que votre enfant avait de particulier ?

Elle savait bien la réponse, mais il était impossible de la donner au tribunal.

  - Je ne sais pas. Sauf peut-être le fait que j’étais déjà entre leurs mains. Que je représentais un danger à cause de ce que je savais de John Moreno ! Mon enfant était un plus sur lequel ils ne comptaient pas. Ils en ont profité.

Elle regarda du côté de Gabriel. Il lui renvoya son regard, tous deux sachant bien ce qu’il en était. Elle était certaine pourtant, qu’il n’avait en aucun cas l’intention de dévoiler l’existence du père de son enfant. S’il avait eu l’intention de porter à la connaissance de la cour les bandes vidéo qui montraient Vincent déchaîné, il l’aurait déjà fait. Peut-être avait-il pensé qu’on le croirait pas étant donné les performances actuelles en matière d’effets spéciaux au cinéma. Ou peut-être tout simplement voulait-il garder cela pour lui.

  - Peut-être insista l’avocat, y avait-il quelque chose de particulier à propos de cet enfant ?

  - C’est un petit garçon parfaitement normal, dit-elle d’une vois coupante.

  - Mais un enfant que vous ne voulez pas présenter à la cour.

  - Non.

  - Pourquoi cela, Mademoiselle Chandler, s’il est comme vous le dites tout à fait normal ?

Elle se tendit sur sa chaise.

  - J’ai déjà dit sous serment, dit-elle la voix froide, que le prévenu voulait mon enfant pour ses propres fins, quel qu’elles aient été. Mais c’est un enfant, un être humain. Pas un objet. Je ne le produirai pas parce que je ne veux pas le mettre en danger.

  - À quelle sorte de danger pensez-vous l’exposer dans ce tribunal ? demanda l’avocat. N’êtes-vous pas en sécurité ici ?

Elle n’arrivait pas à croire qu’il ait posé cette question, lui donnant ainsi l’opportunité de s’exprimer. Elle vit son regard horrifié quand il réalisa ce qu’il venait de dire.

  - À l’intérieur sans doute, répondit-elle rapidement avant qu’il puisse rétracter sa question. Mais les trajets allers et retours sont dangereux. Vous savez sans doute qu’on a attenté à ma vie ce matin sur le trottoir de cet immeuble et qu’un homme est mort en me protégeant.

Les jurés et l’audience manifestèrent bruyamment leur surprise. Le juge donna un vigoureux coup de maillet.

  - Du calme, réclama-t-il. Je veux de l’ordre dans cette cour.

Gabriel s’était à moitié levé, ses yeux malveillants fixés sur le malheureux avocat qui avait failli. Catherine ressentit un éclair de pitié pour le pauvre homme qui venait de se faire un dangereux ennemi. Un huissier ainsi qu’un autre avocat de l’équipe de la défense rassirent Gabriel sur son siège. Son éclat de colère n’avait pas échappé au jury, cependant, et quelques-uns uns le regardèrent avec crainte.

  - De l’ordre, cria le juge une nouvelle fois et le bruit se calma.

  - Encore une manifestation de ce genre et je ferai vider la salle, dit-il. Il se retourna d’un air froid vers Catherine.

  - Mademoiselle Chandler, vous vous abstiendrez de déclarations provocatrices. Me suis-je bien fait comprendre ?

  - Oui, votre Honneur.

Cela n’avait plus d’importance, ce qui avait été dit, avait été dit. Le juge regarda la pendule sur le mur au-dessus du jury.

  - Il est presque quatre heures, remarqua-t-il. Les conseillers de la défense ont-ils d’autres questions à poser au témoin ?

L’avocat qui avait mené l’interrogatoire avait l’air incertain.

  -Euh, en fait, Votre Honneur, étant donné ce que vient de dire Mademoiselle Chandler, nous aurions besoin d’un peu de temps…

  - Très bien. Je vais suspendre les travaux pour aujourd’hui. Le témoignage du témoin reprendra demain matin. La cour est convoquée à neuf heures.

Le jury fut reconduit en dehors du tribunal. Catherine savait que les jurés étaient au secret et sous protection rapprochée. Elle descendit du banc des témoins et s’attarda un instant. Elle eut un sentiment de triomphe et de vengeance lorsqu’elle vit les gardes passer les menottes à Gabriel. Il savait qu’elle était présente et se retourna pour lui lancer un long regard avant d’être emmené. Elle ne baissa pas les yeux avant que la porte ne fut fermée derrière lui.

Joe l’attendait dans l’étroit couloir.

  - Ils m’ont laissé entrer au fond un moment, dit-il lorsqu’elle sortit. Tu as été grandiose, ma puce.

  - Vraiment ? demanda-t-elle d ‘une voix atone. Elle avait épuisé ses réserves d’adrénaline, elle n’avait plus de ressort et se sentait vidée.

  - Sûr. Je veux dire, Moreno a bien joué son rôle. Les dates, les lieux, il a tout dit. Mais il témoignait en échange de l’immunité et tu sais aussi bien que moi que ça fait une différence pour un jury. Ils se demandent s’il n’en rajoute pas, s’il ne tord pas un peu la réalité. Mais toi. Tu as tout dit et tu étais complètement crédible. Et puis la pause. Elle n’aurait pas pu mieux tomber. Je pense que la défense a fait une erreur en ne se dépêchant pas de réagir pour désamorcer la bombe, confia-t-il.

  - Je crois qu’ils ne savaient pas quoi dire en fait.

  - Ce pauvre type, celui qui a posé les questions. Je n’arrive pas à croire qu’il ait fait ça.

  - Moi non plus, Joe, dit-elle d’une voix lasse. J’espère seulement qu’il vivra assez longtemps pour le regretter

Chapitre 17

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