LES DIMENSIONS DU TEMPS

( Dimensions in Time)

De Pat Paone

Traduit de l'anglais par Annik

 

Le promeneur solitaire marchait sans but parmi les arbres. Le soir tombait, il savait bien qu'il n'aurait pas du se trouver dans Central Park à cette heure-là, mais il avait désespérément besoin de cette tranquillité. Enfant de New York, il connaissait pourtant bien le parc, et les dangers encourus par ceux qui s'y aventuraient imprudemment.

Tu dois être cinglé, Perlman! marmonna-t-il, mais il continua son errance solitaire, profondément perdu dans ses pensées, indifférent à l'obscurité qui s'épaississait autour de lui.

Il était conscient d'en avoir trop fait ces derniers temps, mais les occasions qui s'étaient présentées étaient trop bonnes pour être refusées. Le travail arrivait de partout, cela le changeait des premières années de sa carrière, quand déçu, ayant perdu ses illusions, il avait renoncé pour un temps à l'art dramatique pour se faire chauffeur de limousines.

Ici à New York, il avait surtout travaillé au théâtre, il avait toujours adoré être sur scène devant un public, mais il voulait aussi élargir son horizon vers le monde du cinéma et de la télévision.

C'était donc à Hollywood qu'il fallait être. Du moins, c'est ce qu'il avait cru, mais cela s'était révélé bien plus difficile qu'il n'aurait imaginé. Il avait eu tout le temps de jouer les papas poules pendant les premières années de sa fille. Une expérience enrichissante à bien des points de vue, mais insuffisante pour lui faire oublier les sentiments d'inutilité et de frustration qui l'avaient hanté pendant ces années où les engagements étaient rares et aléatoires.

Il sourit tout seul en se rappelant qu'il avait bien failli décliner un des plus beaux rôles de sa carrière. Simplement parce qu'après ses personnages dans La Guerre du feu et Le Nom de la Rose, il refusait d'endurer encore quatre à cinq heures de maquillage par jour. Il avait averti son agent qu'il ne voulait plus voir un seul scénario comportant un grimage compliqué. Heureusement, celui-ci avait ignoré ses instructions et lui avait transmis le script pour le Pilote d'une nouvelle série télévisée intitulée La Belle et la Bête.

Accroché dès les premières lignes, Ron avait auditionné avec succès pour le rôle de Vincent, sans imaginer une seconde que la série pourrait aller plus loin que le Pilote. Pourtant elle avait duré trois saisons, lui avait valu plusieurs prix, et permis de faire connaître son nom, à défaut de sa tête. Et après un certain nombre d'interviews et d'apparitions télévisées, son visage aussi était finalement sorti de l'ombre.

Il avait même enregistré un disque, un album de musiques et de poèmes tirés de la série, qui avait eu un beau succès. Oui, il devait énormément à Vincent, le travail ne lui avait pas manqué depuis.

Mais maintenant il se sentait épuisé, vidé. Réalisant qu'il avait besoin de recharger ses batteries, il était venu à New York pour quelques jours de vacances bien méritées. Pourtant aujourd'hui les bruits de cette ville qu'il aimait tant avaient commencé à lui taper sur les nerfs. En plein désarroi, il avait cherché la paix qu'il savait pouvoir trouver à cette heure dans ce coin du parc.

La nuit était tombée plus vite qu'il ne l'aurait cru, et en émergeant de sa rêverie, il s'aperçut qu'un orage s'approchait rapidement.

- Génial! Il ne manquait plus que ça! grommela-t-il

Il retourna sur ses pas dans le grondement de plus en plus proche du tonnerre. Les éclairs se déchaînaient au dessus de lui, mais il ne pleuvait pas encore. Avec un peu de chance il arriverait à rentrer avant que le ciel ne lui tombe sur la tête.

Il s'étonna de ne pas reconnaître cette partie du parc. Il le connaissait pourtant comme sa poche, et depuis toujours. Il traversa rapidement un bouquet d'arbres, et la surprise l'arrêta net… Là, devant lui de l'autre côté de la clairière, le large orifice d'un collecteur de drainage en béton trouait un coteau planté d'herbe. Celui-là, il le reconnaissait, très bien même…sauf qu'il aurait du se trouver dans Griffith Park à Los Angeles, pas ici à New York. Qu'est-ce que c'était que cette histoire?

Un frisson glacé lui descendit le long du dos. Il n'avait plus qu'une idée, s'en aller de là, et vite! Il regarda autour de lui, pas très sûr de la direction à prendre. Un énorme éclair, un terrible craquement, la foudre venait de tomber sur l'arbre au dessus de lui. En levant les yeux, il vit une grosse branche arriver droit sur lui, et avant qu'il ait pu lever les bras pour se protéger, elle lui heurta la tête avec un vilain bruit. Ses jambes se dérobèrent sous le choc et il tomba. Tout tournait autour de lui, il avait mal au cœur, et l'impression que de longs doigts noirs et glacés s'enroulaient autour de son cerveau. Il lutta désespérément pour rester conscient.

- Pas ici! gémit-il. Il ne faut pas que je m'évanouisse ici! Mais l'obscurité l'enveloppa et tout devint vide et froid.

Des voix, il entendait des voix qui chuchotaient. Il tenta d'ouvrir les yeux, mais c'était au dessus de ses forces et il y renonça. La tête trop lourde pour bouger, il resta allongé, essayant de se concentrer sur ce que disaient les voix.

 Peut-être une commotion… …pas de fracture heureusement… ….vilaine bosse sur la tête… …beaucoup de repos… Les voix lui semblaient familières, mais il n'arrivait pas à les situer, et l'effort lui faisait mal à la tête, alors il se laissa doucement glisser dans le sommeil.

Quand il s'éveilla, il parvint à ouvrir les yeux et ce qu'il vit lui causa un choc. Il était entouré de parois rocheuses, comme s'il se trouvait dans une sorte de caverne. Il entendit un léger bruit et se tourna, au prix d'un élancement douloureux à l'intérieur du crâne, pour voir l'homme qui se trouvait à l'autre bout de la pièce. Celui-ci lui tournait le dos, occupé à préparer quelque chose sur une table. Même de dos, la silhouette était décidément familière et il poussa un petit cri de surprise. 

- Roy?

L'homme se retourna au son de sa voix. 

-Ah, vous êtes réveillé! dit-il. Appuyé sur une canne, il boita lourdement vers le lit. Comment vous sentez-vous?

- Pas terrible, mais je survivrai. Dis donc, Roy, qu'est-ce qui se passe ici, je n'étais pas au courant qu'on allait reprendre le tournage. C'est un film ou une mini-série? Je ne savais même pas qu'ils s'étaient mis d'accord sur un scénario.

L'homme fronça les sourcils, visiblement perplexe, et s'installa dans le fauteuil près du lit. 

- Film, scénario? Je ne comprends pas de quoi vous vous voulez parler. Et pourquoi m'appelez-vous Roy? Mon nom est Jacob Wells.

- Allez, Roy, laisse tomber! Ma tête me fait un mal de chien, je ne suis pas vraiment d'humeur pour les blagues, même aussi raffinées que celle-ci. Tu choisis mal ton moment!

L'autre homme avait l'air un peu inquiet. Visiblement cet inconnu le prenait pour quelqu'un d'autre et se croyait la victime d'une sorte de mystification. Ne sachant que faire et ne voulant pas bouleverser son patient, il tenta une autre approche.

- Dites-moi votre nom. demanda-t-il d'une voix douce

Cela sembla accroître encore la frustration de l'inconnu. 

- Oh, je vois! répondit-il, sarcastique C'est moi qui me cogne la tête et c'est toi qui deviens amnésique! On se connaît depuis des années et d'un seul coup tu ne te souviens plus de mon nom?

- S'il vous plaît. Pour me faire plaisir.

Ron soupira. Il se sentait trop mal pour discuter plus longtemps. Que Roy continue sa petite plaisanterie si ça l'amusait.

- D'accord! C'est Ron, tu te souviens? Ron Perlman.

Avant que Jacob n'ait pu répondre, une femme apparut à l'entrée et Ron s'assit d'un seul coup, luttant contre le vertige.

-Ellen, Dieu merci, tu es là! dit il, soulagé Pourrais-tu s'il te plaît faire comprendre à Roy que sa petite farce a assez duré? Je ne suis vraiment pas en état!

La femme s'approcha lentement du lit, l'air étonné. Elle regarda Jacob, qui leva les yeux au ciel et haussa les épaules. Elle tourna vers le blessé un sourire chaleureux et parla d'une voix douce.

- Ecoutez…heu…

- Ron. intervint Jacob.

Elle le remercia d'un léger signe de tête et reprit. 

- Ecoutez, Ron, vous avez l'air vraiment très fatigué, vous devriez dormir un peu, nous reparlerons de tout cela quand vous serez reposé. Comment va votre tête?

- Mal! soupira-t-il en se laissant retomber sur les oreillers. J'ai l'impression d'avoir tout un troupeau d'éléphants là-dedans!

- Alors il faut dormir. Elle remonta soigneusement sur ses épaules la couverture de patchwork usée. Nous parlerons plus tard. Venez, Père.

Après un dernier regard perplexe, Jacob la suivit. Ron était complètement perdu, mais il se sentait trop fatigué pour penser. Il ferma les yeux et s'endormit. A son réveil il se sentait bien mieux et la douleur avait considérablement diminué. Tournant la tête, il rencontra les traits aimables de la femme à qui il avait parlé plus tôt.

- Ellen? fit il, plein d'espoir. Espoir qui s'évanouit quand il la vit secouer la tête.

- Non, je m'appelle Mary. Qu'est-ce qui vous fait croire que mon nom est Ellen et pourquoi persistez vous à appeler Père Roy?

- Mais parce que vous êtes tous les deux de bons amis à moi, vous le savez bien! s'entêta Ron. Ecoute, je sais que je vous ai joué pas mal de tours dans le temps et je peux comprendre que vous ayez envie de me rendre la monnaie de ma pièce, mais franchement vous auriez pu attendre que je récupère un peu, j'aurais sûrement mieux apprécié!

Son expression presque suppliante fit soupirer Mary. A ce moment Père entra dans la chambre, le regard interrogateur. Elle fit un léger signe de dénégation et se retourna vers l'homme allongé sur le lit.

- Ron, dit elle d'une voix douce et patiente s'il vous plaît écoutez-moi et essayez de croire ce que je vais vous dire, parce que c'est la vérité. Vous avez eu un accident dans le parc et on vous a amené ici, dans notre communauté, pour que nous puissions vous soigner.

Elle regarda Père. Les sourcils froncés, il était visiblement préoccupé, mais c'est d'une voix ferme qu'il énonça un avertissement: 

- Avant de vous en dire plus, Ron, nous devons être sûrs de votre complète coopération. Vous ne devrez jamais révéler ce que vous avez vu ou entendu ici; il est important que nous puissions vous faire confiance, la vie de beaucoup de gens en dépend.

Ron soupira et leva les yeux au ciel, provoquant de nouveaux élancements sous son pauvre crâne. 

- Ouais, ouais, bien sûr, je promets! Vous pouvez me faire confiance.

Là, ils poussaient vraiment le bouchon un peu loin!

Après un nouveau coup d'œil à Père, Mary prit une profonde inspiration et continua. 

- Mon nom est Mary et je vis ici depuis de nombreuses années. Je ne vais jamais en ville et je ne vous ai jamais vu. Ce monsieur à côté de moi s'appelle Jacob Wells, il est médecin et c'est lui qui dirige notre communauté. Ici tout le monde l'appelle Père.

Ron secoua désespérément la tête. Pourquoi lui faisaient-ils ça? Est-ce qu'ils étaient devenus fous? Comment Ellen pouvait-elle dire qu'elle ne le connaissait pas, alors qu'ils avaient travaillé ensemble pendant près de trois ans? Et pourtant c'était lui qui avait pris un coup sur la tête! Et si ça n'était pas une plaisanterie? Et si…un lent sourire se dessina sur son visage, à l'idée qui venait de lui venir. Bien sûr, comment n'y avait-il pas pensé plus tôt?

- Où est Vincent? demanda-t-il d'un ton solennel démenti par l'étincelle qui brillait dans ses yeux. Il ne put retenir un sourire devant leur réaction. Roy avait pâli et Ellen en restait bouche ouverte. Il les tenait! Voyons un peu comment vous allez vous sortir de ce coup-là! Ils s'éloignèrent vivement du lit, mais il pouvait encore entendre leurs chuchotements paniqués.

- Comment connaît-il Vincent?

- Il a peut-être repris brièvement connaissance pendant que Vincent le descendait ici…

- Mais comment saurait-il son nom?

- Quelque chose qu'il aura entendu…

Ils se retournèrent vers le lit. -  Comment connaissez-vous Vincent? demanda Père

- Je le connais, c'est tout! répliqua Ron En fait, je peux même dire que je le connais mieux que personne…

Cela sembla les plonger dans un abîme de perplexité. Ils se regardaient, visiblement aucun d'eux ne savait plus quoi répondre.

- J'aimerais bien voir Vincent, il est dans le coin? insista Ron, poussant son avantage. Là il leur avait bien damé le pion, ça commençait presque à devenir amusant, surtout maintenant qu'il se sentait mieux!

- Et vous savez vraiment à quoi ressemble Vincent? s'inquiéta Père

- Bien sûr! Demandez-lui de venir, s'il vous plaît, j'aimerais vraiment lui parler.

Père et Mary échangèrent un regard troublé, puis Père se leva avec un soupir et se dirigea vers la sortie. - Je vais voir ce que je peux faire.

Avec un sourire crispé, Mary s'installa dans le fauteuil pour attendre. Ron se rallongea contre ses oreillers, se demandant comment Roy allait faire pour se sortir de là. Une chose était sûre, il ne pourrait pas lui ramener Vincent! Donc, avec un peu de chance, cette blague idiote allait s'arrêter là et il allait pouvoir finir tranquillement de se remettre. Ensuite on pourrait continuer le tournage. Sauf qu'il ne se souvenait absolument pas d'avoir signé un quelconque contrat pour cette reprise…A sa connaissance, aucun projet n'avait encore reçu le feu vert. Décidément, ce coup sur la tête avait du être plus méchant qu'il ne croyait. Il ferait bien d'y aller doucement pendant quelques jours.

Il se demanda ou était Linda. Etait-elle dans le coup, elle aussi? Ces décors étaient impressionnants! Ceux d'avant ne manquaient pas de réalisme, mais ceux-ci étaient vraiment incroyables. Il n'y avait aucune caméra en vue, on se serait vraiment cru dans des tunnels sous New York. Pas qu'il en ait déjà vu, mais cela correspondait exactement à l'image qu'il s'en faisait, peut-être même encore en mieux.

Un mouvement à l'entrée interrompit ses pensées. Il ne put retenir un sourire satisfait en voyant réapparaître Roy, l'air bien ennuyé, comme il fallait s'y attendre. Celui-ci entra lentement, puis s'effaça pour laisser le passage à la haute silhouette qui le suivait. Le sourire de Ron se figea quand il rencontra des yeux aussi bleus que les siens et la pièce commença à tourner autour de lui. C'était impossible, ça ne pouvait pas être possible! Il ferma très fort les yeux, mais quand il les rouvrit rien n'avait changé. Il se trouvait en face de …Vincent!

Vincent s'approcha lentement du lit et Ron se recroquevilla sur ses oreillers, le visage d'un gris cendreux, répétant tout bas: 

- Pas possible, ça n'est pas possible!

- Père? demanda anxieusement Vincent, tournant vers le vieil homme un visage inquiet. Vous m'avez dit qu'il savait à quoi s'en tenir sur mon apparence.

- Il a dit que oui. insista Père. Il a dit qu'il te connaissait mieux que personne.

- Eh bien, rien que cela aurait du vous paraître suspect. Qui pourrait mieux me connaître que vous, à part Catherine? Certainement pas un inconnu!

Père haussa les épaules. 

- Il t'a demandé par ton nom, Vincent. Il a dit qu'il te connaissait et il a insisté pour te voir.

Vincent se tourna vers Ron, qui le contemplait avec de grands yeux, refusant de croire ce qu'il voyait.

- S'il vous plaît n'ayez pas peur, dit-il doucement je ne vous ferai aucun mal. Ron secoua la tête, l'air égaré.

- Je n'ai pas peur de toi. C'est juste que je n'arrive pas à croire que tu sois là, en chair et en os. Ce n'est pas possible!

- Et pourquoi ne serait-ce pas possible? s'enquit Vincent, perplexe.

- Parce que tu n'existes pas. Tu ne peux pas exister en dehors de moi. C'est moi qui suis toi!

La déclaration fit ouvrir de grands yeux aux trois autres. 

- Ca doit être ce coup sur la tête. murmura Père. Il a une commotion, il délire! Vincent et Mary acquiescèrent, c'était la seule explication possible à de pareils propos.

- Je ne délire pas! se fâcha Ron. Le choc commençait à s'estomper, laissant place à la curiosité. Il contemplait avidement Vincent, s'attendant presque à le voir disparaître d'une seconde à l'autre. Vincent, s'il te plaît, est-ce que tu pourrais t'approcher un peu? demanda-t-il finalement.

Vincent s'avança lentement, Père et Mary s'effaçant pour le laisser passer. Ron le contempla quelques secondes avant de lever la main vers son visage. Vincent se raidit et recula d'un pas.

- Sil te plaît! C'est très important pour moi. insista Ron.

Vincent ne répondit pas tout de suite. Il resta immobile un moment; évaluant la situation. La prière dans les yeux de Ron emporta la décision et il s'approcha de nouveau. Ron leva la main et toucha le visage devant lui, s'attendant à moitié à trouver le latex et le maquillage qu'il connaissait si bien et ses yeux s'arrondirent d'étonnement quand ses doigts rencontrèrent de la peau, de la vraie chair, chaude et vivante. Incroyable!

Puis il s'intéressa aux mains de Vincent, les prenant entre les siennes pour les regarder de plus près. Vincent se raidit de nouveau, mais ne bougea pas. Ron examina les griffes et sentit la texture de la peau sous les poils qui recouvraient le dos des mains. Il toucha les paumes chaudes et douces, ou quelques cals évoquaient le travail manuel que lui même avait seulement simulé dans le rôle. Ce n'étaient ni des gants, ni du maquillage. Tout était bien réel. Aussi fantastique que cela puisse paraître, il dut admettre qu'il se trouvait face au véritable Vincent.

Il se laissa retomber sur les oreillers, l'esprit en ébullition.

- Ai-je réussi le test? s'enquit Vincent, plus préoccupé par la pâleur de Ron et les cernes sous ses yeux que par l'examen qu'il venait de subir.

Ron hocha la tête. 

- Sans le moindre doute! souffla-t-il Même si je trouve toujours ça impossible à croire. Levant les yeux vers Père et Mary, il ajouta Ce n'était pas un mensonge, ni une plaisanterie, vous êtes vraiment qui vous m'avez dit. Père et Mary, et pas Roy et Ellen! Ils acquiescèrent en silence, soulagés qu'il ait enfin fini par les croire.

Ron soupira et fixa la voûte rocheuse au dessus de sa tête, essayant de rassembler ses pensées.

- Et Catherine, elle existe, elle aussi? demanda-t-il.

Vincent leva brusquement la tête. 

- Que savez-vous de Catherine? demanda-t-il.

Ron eut un sourire fatigué. 

- Alors elle existe, bien sûr. De plus en plus incroyable! Et Pascal, et Mouse, et William?

Les trois autres se regardèrent, ahuris, et Vincent se tourna vers Ron. 

- Nous nous sommes montrés sincères avec vous, nous avons répondu de notre mieux à vos questions. dit-il, approchant une chaise. Maintenant, à votre tour de répondre aux nôtres. Que vouliez-vous dire quand vous avez dit que je ne pouvais pas exister en dehors de vous? Et comment en savez-vous autant sur nous?

Quand Ron eut fini de leur expliquer tout ce qui concernait la série télévisée "La Belle et la Bête", se montrant un peu embarrassé par les implications du titre, ses trois auditeurs étaient aussi stupéfaits et incrédules qu'il l'avait été en voyant Vincent.

- Comment cela est-il possible? s'inquiéta Père. Comment peuvent-ils savoir?

- Ils ne savent pas. le rassura Ron. C'est une fiction, une pure invention, pour distraire les gens. Ils ne s'imaginent pas une seconde que vous puissiez vraiment exister. Tout comme moi j'ai refusé de le croire au début. D'ailleurs, j'ai encore du mal à y croire, ajouta-t-il avec un demi sourire. Même avec les preuves sous les yeux.

Il remarqua que Vincent l'observait attentivement. 

- Qu'est-ce qu'il y a, Vincent?

- Tu as dit que chaque jour, il te  fallait quatre heures pour prendre mon apparence?

Ron acquiesça en silence, se demandant comment Vincent allait le prendre.

Vincent digéra silencieusement l'information pendant plusieurs minutes et laissa finalement échapper un petit rire. 

- Je me demande combien de temps cela leur prendrait pour me donner ton visage.

Cela les fit tous rire. Père était soulagé que Vincent ne semble pas trop bouleversé ou blessé par ce qu'il avait entendu. Ils parlèrent une bonne partie de l'après-midi, jusqu'à ce que Père décrète qu'il était temps pour son patient de se reposer. Ron ne demandait pas mieux et s'endormit dès qu'il fut seul.

En s'éveillant il trouva Vincent qui lisait près de lui. Il n'y avait personne d'autre dans la pièce. Levant les yeux, Vincent vit qu'il était réveillé et referma soigneusement son livre. 

- Comment te sens-tu?

- Beaucoup mieux, merci. Ron se redressa en position assise. J'avais visiblement besoin de repos, encore plus que je ne pensais.

Vincent approuva. 

- Tu as pris un sérieux coup sur la tête.

- Tu as vu comment c'est arrivé?

- Oui, j'étais juste à l'entrée du collecteur, à regarder l'orage. J'ai été surpris de voir quelqu'un si tard dans cet endroit du parc. La nuit était presque tombée.

- Je suis d'accord, ce n'était pas très malin de ma part, admit Ron. Alors tu as vu quand la branche m'a assommé et tu m'as amené ici?

- Il n'y avait rien d'autre à faire. Tu étais blessé, inconscient, tu avais besoin de soins immédiats, je ne pouvais pas te laisser là, seul sous l'orage.

- Merci, tu m'as probablement sauvé la vie. La gratitude de Ron était sincère.

- Je suis très heureux de l'avoir fait, compte tenu des circonstances. répondit Vincent. Il étudia les traits de Ron avec attention. Père dit qu'il peut effectivement voir une certaine ressemblance entre nous, surtout dans les yeux et le bas du visage. Et je suppose que nous sommes de stature similaire, par contre ta voix ne ressemble en rien à la mienne.

- Je ne me servais pas de ma vraie voix pour ce personnage. répondit Ron, de sa "voix de Vincent."

Les yeux de celui-ci s'arrondirent de surprise. 

- Tu parles tout à fait comme moi! fit-il, admiratif. Mais comment savais-tu à quoi ressemblait ma voix?

- Je n'en savais rien. La voix m'est venue, comme ça, quand j'ai auditionné pour le rôle. Elle était là, c'est tout et elle convenait bien au personnage.

- Effectivement. confirma Vincent. Tout cela est très déconcertant.

- Ça, tu peux le dire!

Juste à ce moment une voix douce se fit entendre à l'entrée, les faisant tous deux sursauter.

- Catherine! Vincent se leva d'un bond et se tourna pour l'accueillir. Entre, Catherine.

Ron ne put retenir un petit cri de surprise quand elle entra dans la chambre, et pourtant cette fois il savait à quoi s'attendre. Pour lui, c'était Linda qui était là, mais ce n'était pas possible. L'invraisemblance totale de la situation lui apparut en voyant Vincent prendre la main de Catherine et l'amener près du lit pour les présentations. Le regard qu'ils échangèrent le frappa en plein cœur. Comme ces deux-là s'aimaient!

Catherine ignorant tout des derniers évènements, il fallut lui raconter toute l'histoire depuis le début. Ron remarqua qu'elle se hérissait d'indignation en entendant le titre de la série, mais elle ne dit rien, se contentant de serrer plus fort la main de Vincent, assis tout près d'elle.

- Je ne comprends rien à tout ça, Vincent. Catherine fronça les sourcils, perplexe, et se tourna vers Ron. Vous dites que vous connaissez Père et Mary en tant qu'Ellen et Roy, vos amis comédiens, et que Vincent n'est qu'un personnage de fiction que vous avez incarné dans une série télévisée?

Ron acquiesça. 

-  Je sais que c'est difficile à croire, mais c'est la vérité.

- Mais comment est-ce que c'est possible?  s'exclama Catherine.

- J'ai entendu parler de différentes dimensions dans le temps. fit Vincent, pensif. Narcissa y a déjà fait allusion devant moi. Différents plans d'existence, sur différents niveaux du temps. Se tournant vers Ron, il poursuivit. Tu m'as dit que tu avais été très étonné de voir le collecteur dans Central Park, parce qu'à ta connaissance, en tant que New Yorkais, il n'y en avait jamais eu. Et pourtant, ce collecteur a toujours fait partie intégrante de notre Central Park, n'est-ce pas vrai Catherine?

Elle hocha la tête. 

- Oui, toujours. C'est notre accès privé au parc, hein, Vincent? Elle leva un sourire vers ce dernier qui approuva et lui répondit d'une tendre pression de main.

Après dîner, ils parlèrent pendant plusieurs heures, jusqu'à ce que Vincent remarque que les yeux de Ron commençaient à se fermer. 

- Nous devrions partir, maintenant, Catherine. dit-il en se levant. Ron a l'air très fatigué.

Elle se leva avec un empressement qui n'échappa pas à Ron. Ces deux-là avaient besoin d'être un peu tous les deux avant que Catherine ne retourne En-Haut. Ils lui souhaitèrent bonne nuit et le laissèrent. Il aurait voulu réfléchir un peu à tout ce qui s'était produit, mais il s'endormit sitôt la tête sur l'oreiller.

L'état de Ron s'améliora rapidement les jours suivants, lui permettant bientôt quelques courtes promenades dans l'incroyable monde que Jacob Wells et sa communauté avaient créé sous les rues de la ville. Il passait beaucoup de temps avec Vincent, à parler de sa vie dans les tunnels. Il lui raconta aussi sa propre vie, son enfance à New York et sa famille, là-bas, à Los Angeles. Il essayait de ne pas trop y penser, ne sachant pas comment il parviendrait à les retrouver, ou à retourner vers son propre New York. Et pourtant il était sûr que tout cela existait bel et bien, quelque part, d'une façon presque impossible à imaginer. Il n'avait que des questions sans réponse et se résolut à vivre au jour le jour, espérant que son destin le ramènerait un jour chez lui.

Cela faisait pratiquement une semaine qu'il vivait dans les tunnels et il était presque complètement rétabli. Catherine était venue En-bas plusieurs fois. Ron passait une partie de la soirée avec eux, puis s'arrangeait pour les laisser seuls.

Il apprit que leur relation avait suivi un cours très proche dans la réalité de ce qu'elle était dans la série et trouva la coïncidence troublante. Même la façon dont Vincent l'avait trouvée, perdant son sang dans le parc, était la même, et comme dans la série il l'avait ramenée En-Bas pour la soigner. C'était un peu bizarre d'entendre Vincent lui raconter des histoires qu'il connaissait déjà.

Mais ce n'est que quand Vincent évoqua sa maladie que Ron ressentit soudain comme un malaise. Il avait rejoint Vincent dans sa chambre après dîner et la conversation en était venue à Catherine, comme c'était souvent le cas. Ron sourit de voir comme l'expression de Vincent s'adoucissait dès qu'il prononçait le nom de Catherine.

- Tu l'aimes vraiment.

La réponse arriva immédiatement. 

- Elle est ma vie. Sans elle il n'y a rien; Sans elle je ne serais pas ici aujourd'hui. Vincent baissa les yeux et soupira. Elle est venue à moi dans l'obscurité…toute seule. Elle m'a ramené. J'étais perdu dans les ténèbres, mais Catherine m'a trouvé et m'a ramené vers la lumière. Vincent appuya la tête au dossier du fauteuil et ferma les yeux tandis qu'une larme roulait sur sa joue. Elle…elle a fait cela…pour moi. dit il d'une voix rauque.

- Parce qu'elle t'aime, elle aussi, autant que tu l'aimes. dit doucement Ron, une grosse boule dans la gorge. Vous deux êtes destinés l'un à l'autre.

Vincent ouvrit les yeux et le regarda. 

- J'aimerais tant en être certain. Sa voix était pleine de doutes inexprimés. Il n'y a rien au monde que je pourrais désirer d'avantage. Avant ma maladie, je n'aurais jamais osé croire que cela puisse être possible pour moi…pour nous.

- Et maintenant? l'encouragea Ron.

Vincent secoua la tête. 

- Il y a tant d'obstacles, tant de choses qui…

- Ça ne devrait pas compter! interrompit Ron, se remémorant toutes les discussions à ce sujet entre acteurs, scénaristes et producteurs. Tu n'as qu'une vie, Vincent, et c'est maintenant! Ou tu saisis ta chance de vivre pleinement, ou tu la laisses filer et tu passeras le temps qu'il te reste à t'en mordre les doigts. Si vous vous aimez, vous pouvez surmonter tous les obstacles, tant que vous restez ensemble!

Vincent entendit toute la vérité de ces paroles, prononcées avec une totale conviction. Il soupira de nouveau profondément. - Tu sembles savoir de quoi tu parles…à t'entendre, mon ami, tout paraît si facile…

- Non, je n'ai pas dit que ce serait facile! corrigea Ron. Rien de ce qui vaut vraiment la peine n'est jamais facile. Mais, au fait, ou est la dame en question? Je croyais que tu l'attendais, ce soir?

- C'est exact, mais il paraît que son chef, Joe Maxwell, est à l'hôpital, dans un état grave, après un accident, une explosion, je crois.

Ron se sentit soudain glacé de la tête au pieds. 

- Oh mon Dieu! cria-t-il, se redressant dans son fauteuil. J'aurais du m'en rendre compte, j'aurais dû deviner! Vincent, en quelle année sommes-nous?

Vincent le regarda comme s'il doutait de sa santé mentale.

- Comment? demanda-t-il, totalement désarçonné par ce soudain changement d'attitude.

- La date, l'année! En quelle année sommes-nous ici?

- 1989, bien sûr! répondit Vincent, que l'expression de Ron commençait à inquiéter.

Ron sauta sur ses pieds. 

- Vincent, il faut que tu fasses venir Catherine ici tout de suite! Tu as un moyen de la joindre?

- Oui… fit Vincent, complètement perdu. …mais j'hésite à l'ennuyer alors que son chef…

- Vincent! coupa Ron, désespéré. C'est une question de vie ou de mort! La vie ou la mort de Catherine! Tu dois la faire descendre à l'abri ici le plus vite possible. Tout de suite!

Il vit avec soulagement que ses paroles avaient fait mouche. Vincent hocha la tête et se précipita hors de la pièce pour envoyer un message à Catherine. Ron s'effondra dans son fauteuil, ébouriffant nerveusement ses courts cheveux bouclés. Son cœur tambourinait dans sa poitrine comme s'il venait de courir un marathon. Il se traita de tous les noms pour n'avoir pas réalisé plus tôt, n'avoir pas reconnu les signes annonciateurs. De grâce, faites qu'il arrive à temps! pria-t-il en silence. Qu'il ne la perde pas! Il ne mérite pas ça et elle non plus. Pas après tout ce qu'ils ont déjà enduré!

Incapable de rester seul face à ses pensées, il se dirigea vers le bureau de Père. Vincent était sûrement déjà parti à la rencontre de Catherine. De plus, il valait mieux que Père soit mis au courant, au cas ou…Le visage de Père vira au gris en apprenant ce qui risquait de se produire si Catherine n'était pas amenée en lieu sûr à temps.

- Juste Ciel! s'exclama-t-il, s'agrippant au coin de son bureau pour se soutenir. Si quoi que ce soit arrivait à Catherine, je ne pense pas que Vincent pourrait y survivre. Pas après tout ce qu'il a déjà traversé!

Les deux bonnes heures que dura l'attente leur semblèrent s'étirer sur une éternité. Finalement, ils entendirent des pas et Vincent pénétra dans la pièce, suivi de près par une Catherine à l'air un peu perdu. Ron, Père, et Mary qui les avait rejoints poussèrent à l'unisson un énorme soupir de soulagement.

Père s'avança et serra Catherine dans ses bras. 

- Dieu merci, chère Catherine, vous êtes sauvée! dit-il, la contemplant avec affection.

- Euh, merci, Père…mais sauvée de quoi, au juste? s'enquit-elle, perplexe. J'étais assise au chevet de Joe à l'hôpital quand j'ai vu arriver Jamie, avec un message de Vincent me demandant de descendre En-Bas tout de suite. Et Vincent ne semble pas capable de m'expliquer pourquoi il m'a fait venir de façon aussi urgente! Elle jeta à Vincent un regard intrigué.

- Je pense que c'est à Ron qu'il appartient de répondre à cela. répondit Père. Tous les yeux se tournèrent vers Ron qui s'éclaircit la gorge, espérant qu'il n'avait pas eu tort de déclencher tout ce remue-ménage.

- Catherine, est-ce que Joe Maxwell t'a parlé d'un certain carnet?

Les yeux de Catherine s'arrondirent de surprise.

- Oui, effectivement, je l'ai ici avec moi. Comment le sais-tu?

- De la même façon qu'il sait à peu près tout ce qui nous concerne. intervint Vincent. Parce que cette série télévisée semble s'être déroulée parallèlement à nos vies.- 

- Non, pas parallèlement, Vincent. corrigea Ron. Vos vies ont quelques années de retard sur la série…heureusement! Il regarda Catherine dans les yeux. Je vais être direct, Catherine: si tu retournes là-haut, ce carnet te coûtera la vie.

Elle le regarda fixement, choquée, et Vincent passa un bras protecteur autour de ses épaules, l'attirant contre lui. 

- Qu'est-ce que tu veux dire, Ron? demanda-t-elle, ayant du mal à saisir les implications de ce qu'il venait de dire.

- Ce carnet, qui je crois est en code? il regarda Catherine qui confirma d'un signe de tête et poursuivit. Ce carnet contient des informations précieuses et hautement confidentielles sur un homme très puissant. Je parle d'un homme assez puissant pour contrôler le procureur du district de Manhattan.

- Non, pas Moreno! s'exclama Catherine. Je ne peux pas croire ça!

- Tu ferais mieux de le croire!  répliqua Ron. Tout est vrai et Moreno n'hésitera pas une seconde à te laisser mourir pour ce carnet, Catherine. Alors pour le moment, il faut absolument que tu restes à l'abri ici! Il vit un reste d'incertitude dans son regard. Et puis, continua-t-il en la regardant dans les yeux. tu as un autre élément à prendre en compte, maintenant.

Elle sursauta. 

- Tu sais ça aussi? murmura-t-elle.

Ron haussa les épaules. 

- Il serait peut-être temps que tu aies une petite discussion en privé avec Vincent, non?

- Mais que se passe-t-il encore? demanda Père, exaspéré.

Catherine sourit nerveusement. 

- Je suis désolée, Père, mais il faut d'abord que je parle à Vincent en tête à tête. Elle leva les yeux vers lui. Vincent, pourrions-nous aller dans ta chambre, s'il te plaît?

- Bien sûr, Catherine. répondit-il, un peu intrigué. Il se tourna vers Ron. Que puis-je te dire? Merci me semble un mot bien insuffisant pour ce que tu as fait ce soir. Tu as sauvé la vie de Catherine… après un instant de pause il ajouta …et la mienne aussi.

Ron sourit chaleureusement. 

- Eh bien je n'aurais pas pu le faire si tu ne m'avais pas d'abord sauvé là-haut dans le parc. Un échange de bons procédés, en somme!

Il avait un gros poids de moins sur le cœur, maintenant qu'il savait Catherine sauvée. Il avait renversé le cours des choses, réussi à retourner la situation. Maintenant, avec un peu de chance, l'histoire allait connaître une fin heureuse. Il alla se coucher plutôt content de lui, se demandant quand même, juste avant de s'endormir, comment Vincent allait réagir à la nouvelle que Catherine avait dû lui apprendre.

La voix de Vincent l'éveilla, après de longues heures de sommeil. 

- Est-ce que je peux entrer?

- Oui, bien sûr! Ron se redressa contre ses oreillers. La soirée de la veille l'avait épuisé, il avait dormi plus longtemps que prévu. Où est Catherine? demanda-t-il, soudain inquiet.

- Avec Père. Ils écrivent à Peter pour qu'il aille à son appartement chercher quelques affaires dont elle aura besoin. Ensuite nous devrons prendre une décision en ce qui concerne ce carnet. Nous ne pouvons pas faire comme s'il n'existait pas. Il faut qu'il soit remis en de bonnes mains, mais ce n'est pas Catherine qui s'en chargera. ajouta-t-il d'un ton ferme.

- Vous trouverez bien un moyen. Ron soupçonnait que ce n'était pas là la vraie raison de la visite de Vincent et attendit tranquillement la suite.

- Tu l'as su avant moi. dit doucement Vincent après un moment de silence.

- Que Catherine était enceinte?

- Oui.

- Seulement parce que jusqu'ici, tout a l'air de s'être passé comme dans la série. fit remarquer Ron. Ce qui veut dire qu'en fait je le savais depuis plusieurs années. ajouta-t-il avec un sourire amusé. Bien avant que ça n'arrive ici.

Devant l'embarras visible de Vincent sur le sujet, Ron réalisa que comme dans la série il ne gardait probablement aucun souvenir de l'événement en question et passa à autre chose. 

- Alors, quel effet ça te fait d'être un futur père? Il se doutait un peu des émotions qui agitaient Vincent.

Celui-ci soupira et secoua la tête en signe de confusion. Sur son visage se lisaient à la fois l'émerveillement et le doute. 

- C'est difficile de trouver les mots. Il se leva et se mit à arpenter la pièce.

- Essaie, l'encouragea Ron.

Vincent s'arrêta net au milieu de la chambre, leva les bras au ciel et les laissa retomber. 

- Ravi, terrifié, incrédule…ma tête est légère, comme si je marchais dans un rêve!

Leurs yeux se rencontrèrent et ce que Ron lut dans ceux de Vincent le frappa en plein cœur. 

- Mais si c'est un rêve, reprit Vincent d'une voix douce. alors je ne veux plus jamais me réveiller. Catherine porte un enfant…mon enfant. Plus, encore, elle semble ravie à cette idée et dit qu'elle ne désire rien davantage que de rester à mes côtés pour élever notre enfant ici, dans mon monde! Il se laissa retomber dans le fauteuil près du lit de Ron.

- Et tu la crois… risqua celui-ci.

Vincent se renversa contre le dossier et hocha lentement la tête. 

- Oui, je la crois. Catherine m'a déjà demandé, supplié, à plus d'une occasion, de la laisser venir vivre en bas, pour essayer…Cela aurait été pour moi la plus grande des joies que de l'avoir si près de moi, mais j'ai toujours pensé qu'elle devait vivre sa vie En-Haut, à la lumière du soleil, et qu'il serait égoïste de ma part d'accéder à sa demande. Il marqua une pause avant de continuer. En fait, j'ai surtout refusé à cause de mes propres peurs. Sa voix tremblait légèrement. J'étais persuadé de ne jamais pouvoir être l'homme qu'elle voulait que je sois, l'homme dont elle avait besoin. Je ne me croyais pas capable de lui donner tout le bonheur qu'elle mérite.

- Et maintenant? demanda Ron.

Vincent se carra dans son fauteuil, redressant résolument les épaules. 

- Maintenant les circonstances ont changé. dit il d'une voix ferme. Catherine porte mon enfant et elle m'a finalement convaincu qu'être avec moi est tout ce qui compte pour elle. A raison ou à tort, je la veux près de moi, ici, ou je pourrai la garder, la protéger du mal, prendre soin d'elle…et l'aimer jusqu'à mon dernier souffle. termina-t-il tout bas;

Ron acquiesça. 

- C'est bien normal de vouloir être avec ceux qu'on aime. dit-il, un peu triste.

Vincent comprit immédiatement. 

- Tu penses à ta propre famille.

Ron se fit grave. 

- Ils me manquent énormément. répondit-il doucement. Et je n'ai pas la moindre idée de comment retourner près d'eux.

Vincent posa la main sur l'épaule de son ami. - Je suis profondément désolé, j'ai commis un oubli impardonnable! A cause des évènements de ces dernières heures, j'ai totalement négligé de te dire que j'avais parlé avec Narcissa de la possibilité pour toi de retourner dans ton propre temps.

Ron ouvrit de grands yeux. 

- C'est vrai? Qu'est-ce qu'elle t'a dit?

- Ne te fais pas d'espoir excessif, l'avertit Vincent. Voyant la déception dans le regard de Ron, il ajouta très vite: Mais il y a quand même de l'espoir, il existe bel et bien une possibilité que tu parviennes à repartir.

Le visage de Ron s'illumina. 

- Alors, qu'est-ce que Narcissa t'a dit?  répéta-t-il, enthousiaste.

Vincent eut un de ses demi sourires. 

- Narcissa parle souvent par énigmes. dit-il. Mais il semblerait que ta meilleure chance soit de repartir de la même façon que tu es arrivé.

Ron eut l'air inquiet. 

- En me cognant encore la tête? s'enquit-il, méfiant.

Là Vincent rit carrément et secoua la tête.

-  Non, bien sûr que non! Il faut que tu attendes un autre orage et que tu retournes exactement à l'endroit ou l'accident est arrivé. Narcissa pense que tu te trouvais sur une porte entre les dimensions du temps quand l'éclair a frappé. La branche qui t'est tombée dessus n'était qu'une malheureuse coïncidence, ce n'est pas cela qui t'a amené dans notre temps. L'éclair a ouvert la porte et tu es littéralement passé à travers.

Ron digéra l'information en ouvrant de grands yeux. Ca paraissait vraiment trop incroyable! Des portes entre les dimensions du temps? Ridicule, inconcevable et pourtant il était là, dans un endroit sorti tout droit de l'imagination de Ron Koslow qui avait mystérieusement accédé à l'existence pour devenir une réalité tangible. Le Vincent qu'il avait en face de lui était bien réel, pourquoi le reste serait-il impossible?

Deux jours plus tard, il se trouvait devant l'échiquier en face de Père, ayant finalement cédé aux propositions répétées du vieil homme de lui apprendre à jouer. Il était totalement absorbé par le jeu, méditant son prochain coup, quand Vincent entra et lui mit la main sur l'épaule.

- Un orage approche. Tu devrais aller te préparer tout de suite. Ron le regarda fixement et sentit son cœur s'accélérer. Il se tourna vers Jacob Wells. 

- Désolé, Père, je vais devoir abandonner la partie.

Celui-ci acquiesça. 

- Vous allez nous manquer. Je vous souhaite bonne chance pour votre retour. Ron le remercia et regagna rapidement la chambre ou il avait séjourné. Comme ils avaient exactement la même taille, il avait pu porter certains des vêtements de Vincent pendant son séjour, mais il remit les siens en prévision de ce qu'il espérait être son retour chez lui.

Les adieux furent difficiles. Mary avait les larmes aux yeux et Catherine le serra très fort dans ses bras. 

- Je ne trouve pas de mots pour te remercier de ce que tu as fait pour nous, pour moi surtout. Elle lui prit les mains avec émotion. Nous ne t'oublierons jamais.

- Je ne vous oublierai jamais non plus, aucun d'entre vous! répondit Ron en lui serrant les mains. Prends bien soin du petit bonhomme qui est là. ajouta-t-il en regardant le ventre encore plat de Catherine.

Celle-ci ouvrit de grands yeux et recula d'un pas pour encercler de son bras la taille de Vincent. 

- Un garçon, c'est un garçon? chuchota-t-elle, tournant vers lui des yeux émerveillés. Rayonnant de ferté, Vincent attira Catherine plus près de lui, indifférent à la présence de toute la communauté rassemblée autour d'eux.

- Ça se pourrait bien… Ron eut un sourire mystérieux. …mais il va falloir attendre pour le savoir. Il regarda Vincent. On devrait peut-être y aller?

Vincent s'arracha à contrecœur des bras de Catherine. 

- Je ne serai pas parti bien longtemps. fit-il, serrant sa main dans la sienne avant de se diriger vers la sortie.

Ron s'arrêta un instant pour regarder le groupe. Il désirait plus que tout rentrer chez lui, mais il savait aussi que cette communauté chaleureuse lui manquerait et il était triste d'avoir à leur dire adieu. 

- Merci pour tout. fit-il d'une voix enrouée, ravalant la boule qui lui serrait la gorge. Ça a été formidable de vous connaître, vos allez me manquer. Voyant les larmes qui montaient aux yeux de Catherine, il se détourna très vite et, levant la main pour un dernier salut, il suivit Vincent hors de la pièce.

Quand ils débouchèrent dans le parc, l'orage se déchaînait dans toute sa splendeur. Vincent indiqua un gros arbre au tronc fourchu. 

- Voici l'arbre sous lequel tu te trouvais. La branche qui t'a assommé est là, par terre, c'est juste à cet endroit que tu dois te mettre. 

Ils restèrent un moment à se regarder, conscients qu'ils se voyaient sans doute pour la dernière fois. 

- Je te dois tout! La voix de Vincent était rauque d'émotion. Mon avenir, et celui de Catherine, auraient pu être bien différents si tu n'avais pas été là.

Ron fit un signe de dénégation. 

- Tu m'as sauvé la vie! protesta-t-il. C'est moi qui te dois tout!

Vincent sourit. 

- Alors disons que nous nous sommes sauvés mutuellement. Il le serra très fort dans ses bras, puis recula d'un pas. Va, maintenant, avant que l'orage ne passe, sinon il sera trop tard. Bonne chance et bon voyage!

Ron traversa résolument la clairière jusqu'à l'endroit ou la branche était tombée. Il resta planté là à attendre nerveusement, ne sachant pas ce qui était censé arriver ensuite. En se retournant il put distinguer la silhouette de Vincent à l'entrée du collecteur et luit fit un dernier signe de la main.

Soudain un énorme éclair illumina la clairière comme en plein jour. Enveloppé de luminosité aveuglante, Ron eut l'impression de dériver sur un océan de lumière blanche. Ses paupières se fermèrent et il glissa dans un paisible sommeil.

Des voix. Il entendait encore des voix. Mais cette fois-ci il n'avait plus mal à la tête et n'eut aucune difficulté à ouvrir les yeux. Il était dans une chambre d'hôpital et une jeune infirmière se penchait sur lui, un médecin juste derrière elle.

- Ah! Vous êtes réveillé. dit l'infirmière, visiblement soulagée. Comment vous sentez-vous?

Ron prit le temps d'étudier la question avant de répondre. - Bien. fit-il, un peu surpris. Je me sens très bien. Qu'est-ce que je fais ici?

- Un jogger vous a trouvé inconscient dans le parc. répondit le médecin en prenant le pouls de Ron. Il a dit qu'il y avait une grosse branche par terre à côté de vous et nous avons cru un moment qu'elle vous était tombée dessus et vous avait assommé. Mais à part une plaie déjà bien cicatrisée à l'arrière du crâne, nous n'avons trouvé aucune blessure qui pourrait confirmer cette hypothèse. C'est assez intriguant. Vous souvenez-vous de ce qui c'est passé?

Ron s'agita, mal à l'aise. 

- Seulement que je me suis fait surprendre par un orage dans Central Park. répondit-il, évitant le regard du médecin. Si je n'ai rien, est-ce que je peux rentrer chez moi?

Le médecin se caressa pensivement le menton en consultant le dossier qu'il tenait à la main. 

- Peut-être pas tout de suite. J'aimerais pratiquer encore quelques examens et vous garder cette nuit en observation. Vous pourrez rentrer chez vous demain si les résultats sont bons. Y'a-t-il quelqu'un que nous pourrions prévenir?

Ron regarda la date sur sa montre et ne put retenir un petit cri de surprise. Il ne s'était écoulé que quelques heures depuis sa promenade dans le parc. Il ne s'était même pas absenté huit heures, encore moins huit jours…

- M. Perlman? demanda le docteur.

Ron le regarda, en pleine confusion.

- Désirez-vous que nous prévenions quelqu'un?

Ron secoua la tête.

- Heu…non, non merci. Ma famille est restée à Los Angeles, mais ils doivent me rejoindre pour le week-end, pas la peine de les inquiéter pour rien.

Le médecin acquiesça. 

- Entendu. Nous allons vous laisser vous reposer un moment, nous reviendrons plus tard pour les examens. Il se dirigea vers la porte.

- Sonnez si vous avez besoin de quelque chose. L'infirmière lui indiqua la sonnette à côté du lit et suivit le médecin.

Ron s'effondra sur ses oreillers. Un rêve, ça n'avait été qu'un rêve! Il s'était bêtement fait assommer par une branche et un jogger l'avait secouru. Pendant qu'il était évanoui il avait rêvé des tunnels, rêvé qu'il rencontrait Vincent et l'aidait à trouver le bonheur avec Catherine. Cette histoire de dimensions du temps n'était rien d'autre qu'un délire de son inconscient surmené!

C'était un soulagement, dans un sens, et en même temps, bizarrement, il se sentait déçu. Tout lui avait paru tellement vrai, Vincent et lui étaient devenus de si bons amis! Il s'était senti fier d'avoir pu sauver la vie de Catherine et avait quitté les tunnels heureux à la pensée qu'elle était enfin en sécurité auprès de celui qu'elle aimait…Ron ferma les yeux, soudain très fatigué.

On lui permit de rentrer chez lui le jour suivant et il laissa résolument derrière lui le souvenir de ce rêve, pour continuer à profiter de son repos bien mérité.

Pourtant certains détails continuaient à le tracasser, il n'arrivait pas à se les sortir de l'esprit. Il se souvenait distinctement avoir remarqué le collecteur avant que la branche ne lui tombe dessus. Il n'avait pas de commotion quand il s'était réveillé, ni de douleur à la tête, et pourtant la branche l'avait heurté avec une force terrible… Et il y avait surtout l'énorme différence entre son état d'esprit actuel et celui qui était le sien quand il avait pénétré dans le parc. A ce moment là il était épuisé, totalement vidé, et maintenant il se sentait frais et reposé, en paix avec lui-même. Ce n'était tout de même pas une nuit à l'hôpital qui avait pu faire cela!

Ron décida d'en avoir le cœur net et s'aventura de nouveau seul dans le parc. Il prit le même chemin que l'autre fois, vers la clairière ou il avait vu l'entrée des tunnels. Mais cette fois-ci tout était comme il devait être. C'était bien le parc tel qu'il l'avait toujours connu et il ne trouva pas trace de la clairière, ni du collecteur. Se traitant mentalement d'imbécile, il tira un trait sur toute l'affaire et se mit à attendre avec impatience l'arrivée de sa famille à la fin de la semaine. Apparemment il avait encore plus besoin de vacances qu'il n'aurait cru, mais il se réjouissait de rentrer bientôt à L.A., ou le mode de vie plus détendu l'aiderait aussi à retrouver la paix de l'esprit.

Plusieurs mois après il était de retour à New York, pour le travail cette fois. On lui avait proposé un rôle important dans une pièce à Broadway et ce nouveau défi lui plaisait. C'était bon de travailler à nouveau dans sa ville. Les répétitions ne commenceraient pas avant quelques jours, mais il voulait d'abord s'installer et voir ses amis avant de se plonger dans le travail.

En traversant la rue pour rentrer à son appartement, il croisa un de ses voisins. 

- Salut Ron! fit l'homme avec un signe de la main. J'espère que tu n'as pas l'intention d'aller dans le parc ce soir, la météo annonce de l'orage. ajouta-t-il avec un sourire ironique.

- Oh non! fit Ron en riant. Ce soir, je reste bien à l'abri entre quatre murs, je laisse le parc aux joggers et aux rôdeurs.

Il était debout devant la fenêtre, admirant la danse des éclairs qui zébraient le ciel nocturne. Cette vision spectaculaire lui rappela l'accident survenu lors de sa dernière visite à New York et l'incroyable rêve qui avait suivi. Chassant ces souvenirs d'un haussement d'épaules, il s'installa confortablement sur le canapé et alluma la télévision.

Il s'éveilla en sursaut des heures plus tard. Qu'est-ce que…? Ou était-il? Il réalisa qu'il s'était endormi devant la télé et qu'il était quatre heures du matin. Ça valait à peine le coup d'aller se coucher, sinon pour offrir à ses membres raidis et courbatus quelques heures de confort.

En se dirigeant vers sa chambre, il aperçut une enveloppe glissée sous la porte. Il la ramassa et la retourna, elle portait son nom, inscrit d'une écriture élégante. L'ouvrant avec curiosité, il en sortit une feuille de papier pliée en quatre et commença à en parcourir le contenu. Sa bouche s'ouvrit de stupeur en lisant les mots couchés sur le papier.

 

Mon Cher Ami,

       Notre fils est né voici seulement quelques courtes heures et mon cœur déborde de joie et d'amour pour ce minuscule miracle qui dort paisiblement dans les bras de sa mère à quelques mètres de moi.

       Il est si parfait, si incroyablement beau. Ses traits ressemblent à ceux de Catherine plutôt qu'aux miens et de cela je suis reconnaissant, car il ne sera pas, comme je l'ai été, exclu du monde d'En Haut. Ses yeux et son teint sont les miens et ainsi il tient de nous deux, tout en conservant la liberté des deux mondes, ce qui m'a toujours été refusé

       Mais je possède maintenant plus que je n'aurais jamais osé rêver. Mon bonheur est complet et je les aimerai et chérirai tous deux jusqu'à mon dernier souffle.

       Aucun mot ne pourra jamais exprimer ma gratitude envers toi, mon cher ami. Sans ton opportune intervention, mon destin eût pu m'entraîner sur un tout autre chemin, dont la seule pensée m'épouvante.

       Je suis heureux que tu aies pu rejoindre ta famille. Tu nous as cruellement manqué, mais tu es auprès des tiens et c'est ainsi que cela doit être. Et même si nous ne devons plus jamais nous revoir, sache que tu resteras à jamais dans nos cœurs.

       Porte-toi bien, sois heureux.

       Vincent

 

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