IL Y A LONGTEMPS QUE JE T'AIME...

(HOW COULD I FORGET THEE?)

De LEA

Traduit de l'américain par Annik

Chapitre 15 (fin)

 

Vincent croisa le regard compréhensif de Catherine et lui sourit.

— C’est toi qui avais raison, mon amour. Raison pour tout.

Elle pouffa de rire.

— Tu pourrais me le mettre par écrit ?

Il lui baisa doucement les lèvres.

— Tout ce que tu voudras, ma Catherine.

— A…hem !

Ils s’arrachèrent à regret l’un de l’autre, se rappelant qu’ils n’étaient  pas seuls.

— Pouvons-nous être les premiers à offrir nos félicitations aux nouveaux parents ? demanda Peter avec un sourire malicieux.

Il se pencha pour embrasser la joue de Catherine et caressa légèrement la tête soyeuse du bébé.

— Bien joué, fillette ! Je suis si heureux pour vous deux, non, pour vous trois ! Et je suis sûr que tes parents le sont aussi.

Elle acquiesça, la gorge serrée.

— Merci Peter. D’avoir ton soutien depuis le début m’a donné l’impression d’avoir le leur, aussi.

Père serra Vincent dans ses bras.

— Félicitations, mon fils. Peut-être me pardonneras-tu un jour de t’avoir affirmé pendant si longtemps que rien de tout cela ne serait jamais possible. Crois-moi, je n’ai jamais été aussi heureux d’avoir tort !

Vincent lui sourit de toutes ses dents.

— Je devrais peut-être moi aussi vous demander de mettre cela par écrit ?

— C’est cela, et ruiner ma réputation ? rétorqua Père avec un sourire ironique.

Ce fut ensuite au tour de Mary et de Léna de les féliciter, puis Léna se tourna vers Père.

— Est-ce que je peux aller le dire aux autres ? Ils sont tous en train d’attendre.

— Je m’en occupe, fit Père en souriant.

Il tapa le nom de Pascal sur un tuyau, suivi par une série de courts codes incompréhensibles pour tous, mais apparemment connus de Pascal car un instant après, le message commença à résonner haut et clair à travers les tunnels. « Vincent et Catherine ont un petit garçon qui est tout le portrait de son père. Ils vont très bien tous les trois. »

 Ce furent les oreilles sensibles de Vincent qui les perçurent en premier, puis les autres les entendirent à leur tour : les cris joyeux, les rires et les acclamations qui s’élevaient jusqu’à emplir tous les tunnels. La communauté toute entière laissait éclater sa joie en apprenant la nouvelle, une joie qui alla droit au cœur de Vincent quand il réalisa qu’elle célébrait la naissance d’un être semblable à lui. Cela lui fit enfin comprendre et accepter le fait qu’il était aimé non pas en dépit de ses différences, mais pour tout ce qu’il était. Et qu’il en serait de même pour son fils.

Il tourna vers Père des yeux étonnés.

— Alors tout le monde savait…

— Et tout le monde espérait, répondit le patriarche des tunnels. Pascal m’a obligé à apprendre ces codes il y a des semaines et m’a fait très clairement comprendre qu’il était hors de question de laisser qui que ce soit d’autre annoncer l’évènement à notre communauté.

Un groupe enthousiaste commençait à s’amasser devant l’infirmerie, dans l’espoir d’apercevoir le nouvel habitant des tunnels. Mary leur barra la porte.

— Laissez à Catherine le temps de se remettre un peu, s’il vous plaît !

— Remercie-les tous pour moi, s’il te plaît Mary, dit la nouvelle maman. Le bébé avait fini son premier repas et dormait paisiblement dans ses bras. Elle se rallongea sur l’oreiller et Vincent sentit clairement sa fatigue.

— Il faut que tu te reposes, maintenant, Catherine. Je vais rester avec toi.

— Elle se reposera sûrement mieux dans son propre lit, intervint Père. Il l’examina rapidement. Tout m’a l’air parfaitement en ordre et je ne vois aucune raison de la garder ici plus longtemps. S’il y avait le moindre problème, nous ne serons pas loin.

Mary enleva délicatement le bébé à Catherine pour que Vincent puisse la prendre dans ses bras, après l’avoir enveloppée d’une couverture, et ils quittèrent la pièce, suivis par Léna qui portait les affaires de Catherine.

Le tunnel devant l’infirmerie était encore plein de gens qui s’écartèrent sur leur passage avec des murmures pleins de révérence et quelques exclamations étouffées, se tordant le cou pour voir le nouveau-né.

— Mais Vincent, qu’est-ce que tu fais ? protesta Mary en le voyant tourner dans un couloir.

— J’emmène Catherine à sa chambre, Mary, répondit-il d’une voix tranquille.

Elle secoua la tête, perplexe, mais le suivit docilement et sourit quand elle le vit entrer dans sa propre chambre et déposer tendrement sa bien-aimée dans son lit.

— Je reviens tout de suite, dit-elle, redonnant le bébé à sa mère avant de sortir, suivie de Léna.

Vincent sourit en contemplant le ravissant tableau qu’offraient Catherine et leur fils dans son lit, baignés par la douce lueur doré de son vitrail familier. Il avait du mal à croire que ce n’était pas un rêve.

— Tu veux le prendre un peu, Vincent ? demanda doucement Catherine. Tu n’en a pas encore eu l’occasion.

Hochant la tête, il accepta avec révérence le précieux fardeau qu’elle lui tendait et l’installa avec précaution au creux de son bras avant de s’asseoir au bord du lit pour faire mieux connaissance avec son fils. Si menu, si léger, et pourtant quelle énorme place il prenait déjà, ce petit être qu’il avait contribué à faire venir au monde.

Il étudia les traits du bébé, s’attardant d’abord sur les différences qui le sépareraient des autres. Me le pardonneras-tu un jour, mon fils ? Et soudain le minuscule nez aplati frémit comme la bouche fendue du nouveau-né esquissait un léger mouvement de succion et les idées noires du nouveau père s’envolèrent, faisant place à un grand sourire plein d’amour et de fierté. Son fils était vraiment superbe, absolument adorable !

Vincent releva les yeux, rencontra le regard amusé de Catherine.

— N’est-ce pas qu’il est beau ? Je savais bien qu’il serait magnifique. Exactement comme son père.

Et, à cet instant, il la crut. Dans ses yeux pleins d’amour, dans les traits si doux de son fils, Vincent perçut finalement le reflet de sa propre beauté. Émerveillé, il se pencha pour déposer un baiser sur ses lèvres.

— Merci, mon amour, dit-il doucement. Merci de ta patience et de ta confiance. Merci pour ta foi, pour ton amour et merci aussi, ajouta-t-il en caressant légèrement la joue du bébé, pour le plus merveilleux cadeau qu’un homme puisse rêver.

— Merci à toi, Vincent. Merci rien que d’exister, d’être ce que tu es, répondit-elle avec ferveur. Il faut aussi que je te remercie pour ta persévérance. Tu es quand même tombé amoureux de moi… deux fois de suite, ajouta-t-elle avec un sourire en coin. Et merci aussi pour ce merveilleux cadeau qui arrive juste à point. Sais-tu quel jour nous sommes, Vincent ?

— Le 12 av…Oh, Catherine !

— Oui, trois ans ce soir, mon amour, fit-elle, rayonnante.

Suivant son regard, il se leva pour aller prendre la bourse de cuir sur la table où Léna avait laissé les vêtements de Catherine.

— La rose de ta mère ! Tu l’as gardée tout ce temps avec toi.

— Pas seulement la rose, dit-elle en ouvrant la poche de cuir.

Les yeux  de Vincent s’emplirent de larmes à la vue des présents choisis avec tant de soin pour leur premier anniversaire, ces deux petits symboles de leur amour qu’elle avait gardés durant tous ces mois contre son cœur, attendant patiemment que le moment soit venu pour eux de revoir le jour.

Les mains tremblantes, il prit le cristal et le lui passa autour du cou, puis baissa la tête pour qu’elle puisse remettre la bourse de cuir à sa place légitime.

— Bon anniversaire, mon amour, murmura-t-elle.

Il était sur le point de l’embrasser quand une petite foule envahit soudain la chambre. Mary et Léna venaient en tête, chargées d’un grand panier contenant les affaires de Catherine et du bébé, suivies de Mouse et Jamie avec le berceau. William fermait la marche, un plateau dans les mains.

Catherine et Vincent échangèrent un sourire résigné, se rappelant qu’ils n’avaient pas traversé cette épreuve tous seuls. Pendant tous ces mois, le soutien et l’affection de leur famille ne leur avaient jamais fait défaut et il était bien normal que ceux qui avaient partagé leurs peines et leurs espoirs veuillent maintenant partager leur joie.

Mouse et Jamie posèrent le berceau près du lit et regardèrent avec fierté Vincent y installer délicatement le bébé.

— Juste comme il faut ! rayonna Mouse. Petit Vincent dans le berceau de Vincent !

— Chut, Mouse, tu vas le réveiller, chuchota Jamie qui contemplait avec ravissement le bébé endormi. Il est vraiment magnifique, Vincent. Exactement comme toi !

Il lui lança un regard aigu. Alors Catherine n’était pas la seule à…

La voix pour une fois soigneusement mesurée de William interrompit ses pensées.

— Sauf que toi, tu étais une petite chose toute maigrichonne. Ce n’est pas le cas de celui-ci. Regardez-moi ces joues !

— C’est grâce à ta bonne cuisine, William, dit Catherine.

— Et à ce sujet, je t’ai apporté une tisane. Pas la même qu’avant, celle-ci est pour les nouvelles mamans, pour aider à faire monter le lait. Et de la bonne soupe pour toi et pour Vincent. Vous avez tous les deux bien besoin de reprendre des forces !

Aussitôt le thé et la soupe avalés, Mary chassa tout le monde de la chambre pour examiner encore une fois Catherine et l’aider à passer une chemise propre.

— Et maintenant, repose-toi, ma petite fille. Ton bébé te réveillera bien assez tôt. Appelle-moi à ce moment-là, je viendrai t’aider.

Vincent referma le rideau de la chambre derrière elle et revint lentement vers le lit avec un soupir de soulagement qui fit rire Catherine.

— Enfin seuls ! Ce n’est pas que je ne les aime pas, tous, mais depuis que tu m’es revenu tout entier, je me sens terriblement égoïste. J’ai envie de t’avoir à moi toute seule !

— Et moi de même, Catherine, admit-il en s’asseyant sur le lit pour la prendre dans ses bras, saisi d’une joie profonde et poignante quand il la sentit glisser la tête sous son menton, de cette façon qui n’appartenait qu’à elle.

— Comment ai-je pu t’oublier, se demanda-t-il doucement.

Elle secoua la tête.

— Tu ne m’avais pas oubliée. Pas ici, ajouta-t-elle en posant la main sur son cœur. Ici, tu m’as toujours reconnue.

Ils sentirent tous deux une sombre vague d’orgueil monter des profondeurs de son être en réponse silencieuse aux paroles de Catherine.

Écarquillant les yeux, elle s’éloigna légèrement de lui pour le regarder.

— Mais bien sûr ! C’est toi qui as tout fait ! Elle leva une main pour arrêter les dénégations choquée de Vincent. Mais oui, tu l’as fait ! Pas consciemment, tu n’y serais jamais arrivé. Il fallait que cela se passe à un niveau beaucoup plus profond, plus primaire.

— Catherine ! Vincent était visiblement très troublé et elle lui caressa la joue pour le rassurer avant de continuer, les yeux fixés sur les siens pour mieux faire passer son message.

— Je sais que tu détestes cette part de toi-même, mais souviens-toi de ce que je t’ai dit un jour : elle n’est pas ton ennemie. C’est une force primitive, mais pas destructrice. Je la vois plus comme une force de survie, qui nous a sauvés plus d’une fois tous les deux. Et ce jour là, quand nos deux vies étaient menacées, elle a pris les commandes, comme elle le fait à chaque fois, et tu as fait la seule chose qui pouvait nous sauver, nous ancrer tous deux à la vie. Tu as réalisé notre rêve. Tu m’as fait l’amour et tu m’as donné ton enfant.

Vincent hocha la tête, admettant à contrecœur la vérité de ses paroles, mais encore perplexe.

— Mais, Catherine, pourquoi… ?

— Pourquoi as-tu perdu la mémoire ? Vincent, il fallait que tu te protèges pour pouvoir guérir ! Tu as bloqué tous les souvenirs de cette violence qui t’avait conduit à la folie. Et pour faire cela, tu as dû effacer tous tes souvenirs de moi. Parce que ta relation avec moi était la cause directe de la plupart de ces actes de violence qui ont failli te détruire. Tout était de ma faute !

— Catherine ! voulut-il protester, mais elle ne lui en laissa pas le temps.

— Chut, mon amour. Nous en reparlerons plus tard. Ce qui compte, c’est que tu l’as fait, Vincent ! Tu as trouvé le moyen de nous donner une nouvelle chance et du temps à passer ensemble, ce temps dont nous avions besoin pour réaliser enfin notre rêve.

Il secoua la tête.

— Mais à quel prix ! Catherine, comment ai-je pu te faire autant de mal ?

Elle sourit tristement.

— Pour éviter de m’en faire encore plus. Si je t’avais perdu, cela m’aurait tuée. Au moins je savais que tu allais bien. Et tu ne m’avais pas laissée toute seule, tu m’avais donné une raison d’espérer et de me battre ! Ils regardèrent tous deux le berceau où leur fils dormait paisiblement et échangèrent un sourire.

— Oui, chuchota Vincent.

— Il en valait la peine. Il vaut toutes les peines du monde. Oui, il y a eu des moments très durs, au début, mais à la minute où j’ai su que j’étais enceinte, où j’ai pris la décision d’aller m’installer En-Bas, j’ai commencé à croire que c’était la destinée et que tout finirait par s’arranger. Et on aurait bien dit que tu m’attendais avec impatience ! ajouta-t-elle, malicieuse. J’étais fermement décidée à te remettre la main dessus le plus vite possible, mais je n’avais pas imaginé que tu prendrais l’initiative comme tu l’as fait. Je n’étais pas arrivée depuis vingt-quatre heures que tu me faisais déjà la lecture près de la Cascade et il ne t’a guère fallu plus d’une semaine pour m’inviter à un concert ! Au fond de toi, tu savais très bien qui j’étais, Vincent, et tu as toujours su où tu nous emmenais. Toutes tes peurs n’avaient pas disparu, mais tu as continué à avancer avec courage et prudence. À avancer vers l’amour… Elle se pencha pour embrasser légèrement ses lèvres. Merci !

Vincent était sur le point de protester quand une vague de joie sauvage s’éleva des sombres profondeurs de son âme en écho aux paroles de Catherine et il la laissa monter en lui, en reconnut la justice. Avec un grondement sensuel, il rendit son baiser à Catherine, un baiser bref mais appuyé, lui offrant sans retenue ni réserve la totalité de ce qu’il était.

Aucune parole n’était nécessaire et quand leurs lèvres se séparèrent, Catherine lapprouva d’un hochement de tête, laissant éclater sa joie à travers leur connexion.

Ils se regardèrent intensément pendant quelques secondes, avant que Vincent n’en revienne à des préoccupations plus terre-à-terre.

— Catherine, il faut vraiment que tu te reposes, maintenant. Notre fils ne va peut-être pas tarder à se réveiller et tu auras besoin de toutes tes forces. Je reste auprès de toi.

Elle s’allongea avec un sourire de gratitude et sombra dans le sommeil avant même qu’il n’ait fini de la border. Vincent lui embrassa doucement les lèvres et tira son grand fauteuil près du lit.

Assis là à veiller sur ses plus précieux trésors, dans cette même chambre où tout avait commencé tant de mois auparavant, Vincent considéra l’énormité des changements survenus depuis la première fois que Catherine avait occupé son lit. La solitude qu’il croyait alors destinée à être son lot durant toute sa vie avait miraculeusement pris fin. Il avait maintenant une femme bien-aimée à ses côtés, un fils qu’ils aimeraient et élèveraient ensemble et peut-être un jour, qui sait, d’autres enfants. Il avait conscience que sa nouvelle vie allait changer sa place dans la communauté et sa relation avec tous les membres de celle-ci, y compris Père. Après tout, lui aussi était maintenant un père.

Mais c’était dans son propre cœur que les changements les plus importants avaient pris place. Jamais il ne s’était senti aussi confiant dans l’avenir et il savait qu’une bonne partie de cette assurance provenait d’une partie de lui jadis redoutée et combattue, mais qu’il se sentait désormais capable d’accepter. Son combat contre lui-même avait bien failli lui coûter la vie et il n’aurait pas survécu sans la volonté et le courage puisés dans ces sombres régions de son âme qui ne lui avaient si longtemps inspiré que crainte et répulsion.

Une main tenant celle de Catherine, l’autre posée sur le berceau de leur fils, Vincent laissa cette force l’envahir. Une énergie brute et primaire, mais dont la tranquille assurance baignait de chaleur chaque fibre de son être, faisant de lui un homme à part entière.

Hello Darkness, my old friend. Ma vieille amie l’obscurité.

 

 

Fin

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