IL Y A LONGTEMPS QUE JE T'AIME...

(HOW COULD I FORGET THEE?)

De LEA

Traduit de l'américain par Annik


Chapitre Huit

 

— Catherine… commença Vincent, mais elle ne lui laissa pas le temps de continuer.

— Il faut qu’on y aille.

Il acquiesça, prit la bougie qu’elle lui tendait et ils sortirent de la chambre sans un mot. Tandis qu’ils marchaient dans le tunnel, Vincent sentit la petite main de Catherine chercher la sienne et la prit avec gratitude, réconforté par la chaleur du contact. L’énormité de ce qui s’était passé lui tournait la tête. Il devrait sûrement s’excuser de son comportement, mais Catherine ne le souhaitait visiblement pas, et pour être honnête, il n’en avait pas non plus envie. Ce qui était arrivé… était arrivé et Catherine n’en avait semblé ni choquée ni dégoûtée. A vrai dire, elle avait l’air d’y avoir pris autant de plaisir que lui. Elle aussi avait aimé ce qu’elle avait vu dans le miroir. Elle aussi l’avait regardé comme… un homme.

Et quand le désir lui avait arraché un grognement bestial, elle ne s’était pas écartée, se pressant même avec insistance contre lui, comme pour l’inciter à recommencer ! Il ne savait pas comment les choses auraient pu tourner sans l’intrusion de Mary, mais quelque part, il avait la certitude que, quoi qu’il ait pu arriver, ç’aurait été avec le plein consentement de Catherine et même sa participation active. L’idée le stupéfiait. C’était si contraire à tout ce qu’il avait l’habitude de penser à son propre sujet.

Il n’aurait pu dire s’il était soulagé ou furieux de l’interruption. Sur le moment, il aurait pu rugir de frustration mais il admit avec un soupir que c’était finalement mieux comme cela. Ce qui s’était passé était trop intense, trop rapide, trop tôt.

Vincent ne pouvait nier qu’au cours des trois derniers mois leur relation avait progressé, s’était épanouie au point d’ébranler les certitudes de toute une vie, ouvrant la voie à des possibilités qu’il avait encore des difficultés à envisager. Impossible maintenant de nier qu’il aimait Catherine et qu’aussi incroyable que cela puisse paraître, elle semblait lui retourner ses sentiments, mais il restait entre eux beaucoup trop de questions encore non résolues. La grossesse de Catherine et sa tranquille réticence à en parler vraiment. Sa propre perte de mémoire et la menace de toutes les choses inconnues, peut-être terribles, qui pouvaient lui retomber dessus d’un moment à l’autre. Ils se trouvaient tous deux dans des situations temporaires, face à un futur incertain, sur un terrain insuffisamment solide pour risquer pareille avancée. Une avancée qui d’ailleurs n’aurait sans doute eu rien d’indiqué, même en de meilleures circonstances. La place de Catherine était En-Haut, au soleil, alors que lui…

Comme si elle avait perçu ses pensées, Catherine lui serra la main et leva vers lui un sourire radieux. Vincent ne put s’empêcher de lui rendre son sourire et elle le surprit en lui adressant un clin d’œil. Avec un petit rire, il porta la main de Catherine à ses lèvres. Elle avait raison, pas d’idées noires ! Ce soir, c’était la Fête de l’Hiver, un moment de chaleur et d’amitié. Ce soir, on remerciait la vie de tout ce qu’elle vous offrait et la présence de Catherine à ses côtés, les sentiments qu’elle avait pour lui, étaient les plus beaux cadeaux dont il aurait pu rêver. Le souvenir étincelant du moment de désir qu’ils avaient partagé était quelque chose à chérir précieusement, sans le laisser gâcher par des doutes ou des questions. Pour le moment, il pouvait se satisfaire de ce qu’il avait. Seul le temps dirait s’il y avait encore plus à venir.

Comme ils approchaient le groupe qui les attendait, Vincent faillit lâcher la main de Catherine, mais décida finalement de la garder serrée dans la sienne. Il avait l’intuition que les habitants des tunnels n’en seraient pas troublés le moins du monde, par contre il se demanda l’espace d’un instant comment les Amis allaient réagir. À sa surprise, personne ne sembla le remarquer. Tous les saluèrent avec le sourire, et ils eurent même droit à quelques plaisanteries bon-enfant sur les raisons supposées de leur retard. Vincent faillit bien en rougir.

Même Père avait une lueur malicieuse au fond des yeux lorsqu’il lui tendit sa torche.

— Je me demandais s’il n’allait pas falloir envoyer une équipe de recherche.

Avec un petit sourire, Vincent tendit sa bougie à Catherine et prit la torche. Il avait effectivement failli s’égarer, mais pas dans des lieux où il aurait voulu qu’on le retrouve.

— Je ne pense pas que cela aurait été nécessaire, Père, répondit-il gravement. Il fit signe au groupe de le suivre et se mit en route vers la Grande Salle, tenant toujours la main de Catherine.

Catherine était sur un petit nuage. Tant de ses rêves et de ses espoirs les plus secrets avaient été exaucés ce soir ! Vincent l’avait tenue dans ses bras comme un amant, il avait ouvertement exprimé son désir, avec une assurance qu’elle ne lui avait jamais connue. Il avait affronté son reflet, leur reflet, sans s’effrayer de l’intimité de leur attitude ni de sa signification. Il semblait même avoir trouvé cela… excitant. Elle se mordit la lèvre en évoquant sa façon de la serrer impérieusement contre lui. L’aurait-il embrassée si Mary n’était pas intervenue ? Probablement… Une part d’elle-même regrettait cette intrusion au mauvais moment, et pourtant elle devait admettre que cela les avait empêchés d’aller trop vite, d’arriver inévitablement au moment où Vincent, pris de honte, se serait écarté d’elle. L’interruption avait été frustrante, mais elle préférait qu’il se sente frustré plutôt que honteux !

Même s’ils avaient encore beaucoup de chemin à faire, ils avaient fait ce soir un grand pas en avant, et, encore mieux, un pas que Vincent n’avait pas l’air de regretter ni de vouloir oublier. Du moins pour l’instant.

Quand ils atteignirent l’escalier, Vincent enveloppa Catherine d’un bras protecteur, lui faisant un rempart de son corps contre le vent qui hurlait autour d’eux tandis qu’il l’aidait à descendre précautionneusement les marches étroites et inégales. Elle se sentait aimée, en sécurité, et ressentit avec acuité la perte de sa chaleur quand il la lâcha en bas des marches, la confiant aux soins de Père. Comme l’année précédente, elle le regarda enlever la barre qui fermait les portes de la Grande Salle, admirant la grâce et la puissance de ses mouvements pour soulever l’énorme poutre que deux hommes ordinaires auraient eu du mal à manier. Bientôt, le bras de Vincent revint entourer ses épaules et, à la suite de Père, ils s’aventurèrent ensemble dans l’obscurité de la vaste caverne.

Après quelques tâtonnements, chacun prit un siège et on ferma les portes. Pendant un moment, tout ne fut que ténèbres et silence. Père laissa à tous le temps de bien s’en pénétrer avant de commencer. Juste quand elle allait commencer à trouver cela oppressant, Catherine sentit la main de Vincent prendre la sienne, et la serra avec gratitude. Il n’existe point de ténèbres, Vincent, quand je suis avec toi.

Notre monde souterrain est froid et gris… Une première flamme perça l’obscurité, illuminant d’une façon irréelle le visage de Père pendant que sa voix, profonde et vibrante, résonnait dans la salle obscure.

Avec révérence, Catherine approcha sa bougie de celle de Vincent et ressentit presque physiquement le courant de lumière qui passait à travers eux pour s’étendre tout autour de la grande table tandis que les paroles du rituel s’écoulaient, la touchant plus encore que l’année précédente, car cette fois les ténèbres avaient été encore plus près de les engloutir.

— Et nous devînmes plus forts. Que ce soit ceux qui donnaient ou ceux qui recevaient.

Ils avaient survécu ! Encore une fois, ils se retrouvaient ensemble ici, à célébrer la victoire de la lumière sur l’obscurité et en cet instant, Catherine sut que tout irait bien.

— … tant que nous partagerons la même lumière du cœur ! Les énormes lustres chargés de bougies montèrent vers la voûte, illuminant la Grande Salle gaiement décorée, les tables chargées de nourriture et de boisson, les visages souriants, les vêtements de fête. Une musique joyeuse retentit. La Fête de l’Hiver avait commencé.

Vincent aida Catherine à se lever. Il avait enlevé sa cape et elle prit le temps d’admirer sa tenue, de la pointe de ses bottes au jabot de sa chemise. En arrivant finalement au visage, ses yeux rencontrèrent une expression amusée.

— Est-ce que cela te convient ?

Elle lui donna une petite tape sur la poitrine.

— Tu cherches les compliments ? Tu sais bien que oui. Tu es toujours magnifique avec cette chemise, et j’adore ton nouveau gilet.

Vincent faillit rougir. Sans être le moins du monde vaniteux, il avait un faible pour les jolis vêtements et prenait soin de son apparence, cherchant à la rendre aussi plaisante que possible pour lui comme pour les autres, même s’il était bien conscient que rien ne pourrait dissimuler ses différences. Il avait bel et bien cherché son approbation, mais il était loin d’espérer une pareille réponse. Magnifique.Était-ce vraiment ainsi que Catherine le voyait ? Il y avait un détail qui le troublait encore plus : elle avait dit « toujours » en parlant de sa chemise à jabot, ce qui voulait dire qu’elle avait déjà eu l’occasion de la voir… et de la trouver jolie. Mais quand ? Il ne l’avait pas portée une seule fois depuis l’arrivée de Catherine En-Bas… Ce devait être lors de la précédente Fête de l’Hiver. Catherine l’avait-elle déjà trouvé… beau à ce  moment-là ? Comme chaque fois qu’il essayait de fouiller dans ses souvenirs perdus, il sentit monter une faible nausée et se reprit, décidant de se concentrer plutôt sur le présent.

— Je… j’aime beaucoup ta robe, Catherine.

— Moi aussi, répliqua-t-elle avec un petit rire. Qui aurait pu croire que cette chère vieille Mary soit une telle marieuse !

Il haussa un sourcil.

— Tu parles de marier les vêtements, bien sûr ?

— Bien sûr ! Elle lui sourit, toute innocence.

Ils échangèrent un regard de complicité amusée avant de tourner leur attention vers le reste du monde.

Vincent offrit le bras à Catherine et ensemble ils parcoururent la Grande Salle pour saluer leurs amis d’En-Haut et bavarder avec eux. Catherine savait que tous les Amis avaient été mis au courant de la situation et malgré beaucoup de regards furtifs en direction de son ventre, pas une seule personne n’évoqua sa grossesse. Ils ne mentionnèrent pas non plus les évènements dramatiques de la précédente Fête de l’Hiver. Vincent ne se souvenait pas avoir jamais entendu parler de Paracelse, et Père préférait que cela reste ainsi pour le moment.

— Cathy !

Catherine sursauta. Seul Peter l’appelait comme cela En-Bas, et ce n’était pas sa voix. Se retournant, elle se trouva face à face avec quelqu’un  qu’elle ne se serait jamais attendue à rencontrer dans les Tunnels. Quelqu’un dont le visage fit ressurgir une vie à laquelle elle n’avait pas beaucoup pensé ces derniers temps.

— Sam ! Mais qu’est-ce que tu fais là ?

Sam Greene, assistant du procureur, lui adressa un large sourire.

— La même chose que toi, Chandler, je suis venu à la Fête de l’Hiver. Sauf que moi, je ne suis pas censé être en balade à travers l’Europe ! Oh, salut Vincent ! Ça fait plaisir de te revoir ! Combien de temps ça fait, sept ans ?

— Huit, répondit Vincent en le serrant dans ses bras. Ton père m’a parlé de votre retour. Karen est là ?

— Bien sûr ! Elle est quelque part par là-bas en train de discuter avec Rébecca. Et tu es le suivant sur sa liste.

— Vous vous connaissez déjà, Catherine et toi ? s’enquit Vincent, intrigué.

— Sam aussi travaille au bureau du procureur, expliqua Catherine, dont la voix et les yeux trahissaient une certaine inquiétude. Cette collision inattendue entre ses deux mondes la mettait mal à l’aise. Si jamais… Puis elle réalisa. Oh, s’exclama-t-elle, tu es le fils de M. Greene ! Je n’avais pas fait le rapprochement.

Elle se sentait un peu rassurée. M. Greene était un Ami de longue date de la communauté, et Sam avait dû grandir en gardant le secret des Tunnels.

— Il n’y avait pas de raison, dit Sam en riant. Greene est un nom plutôt répandu. Tout comme moi je n’aurais jamais pu imaginer que Cathy Chandler et « Catherine » puissent être la même personne. Alors c’est là que tu te cachais ? Tout le monde au bureau s’est demandé pourquoi tu avais disparu, et ces quelques cartes postales de France et d’Italie n’expliquaient pas grand-chose. Je suppose que tu avais tes raisons, ajouta-t-il avec un coup d’œil au ventre de Catherine.

— Oui, j’avais mes raisons, répondit-elle, le regardant dans les yeux. Et c’est vraiment important de…

— Ne t’inquiète pas, la rassura-t-il, lui rendant son regard avec la même intensité. J’ai gardé ce secret toute ma vie, et je dois trop à ce monde pour laisser échapper un seul mot. Même si je connais quelqu’un qui adorerait avoir de tes nouvelles.

— Comment va Joe ? s’enquit-elle.

— Comme d’habitude. Un véritable esclavagiste. Encore pire depuis qu’il est procureur.

— Il est QUOI ?!?

— Oh, tu es vraiment restée la tête dans ton trou, on dirait ! Moreno est en taule, et c’est Joe le nouveau procureur. Tu ne le savais pas ?

— Non ! Qu’est-ce qui s’est passé ?

Vincent la regardait écouter avidement les explications de Sam. Il se sentait un peu laissé de côté et en éprouvait un certain ressentiment. La soirée avait été parfaite jusque ici, illuminée par cette nouvelle intimité entre Catherine et lui, et il avait commencé à croire que ses rêves n’étaient peut-être pas tous hors d’atteinte. Pourquoi fallait-il qu’on lui rappelle, juste ce soir, qu’elle avait une vie En-Haut ?

Deux bras vinrent s’accrocher à son cou.

— Vincent, tu m’as tellement manqué !

— Toi aussi, Karen, tu m’as manqué ! dit il en répondant à la chaleureuse étreinte de la jeune femme. Elle s’écarta un peu pour le regarder.

— Wow ! J’avais presque oublié comme tu es superbe. Un vrai Prince Charmant!

Sans lui laisser le temps de répondre, Catherine s’accrocha au bras de Vincent et s’appuya possessivement contre lui.

— Tout à fait d’accord, fit-elle, une pointe de défi dans la voix.

Amusé de voir Chandler perdre soudain tout intérêt pour les derniers évènements survenus au bureau du procureur, Sam se hâta de faire les présentations.

— Cathy, tu ne connaissais pas encore ma femme, Karen. Chérie, je te présente Cathy Chandler, également connue sous le nom de Catherine.

La jolie brune sourit.

— Oh ! LA fameuse Cathy Chandler, plus LA fameuse Catherine, tout ça pour le prix d’une ? Je suis très honorée, proclama-t-elle avec une profonde révérence de théâtre.

— Et moi je suis heureuse de faire enfin la connaissance de LA fameuse Karen, répliqua Catherine. Tout le monde au bureau a beaucoup entendu parler de vous.

— Est-ce que c’était avant ou après que j’aie appelé M. Maxwell en menaçant de poser une bombe au bureau si Sam ne rentrait pas à des heures plus décentes ?

— Sans doute vers ce moment-là, s’esclaffa Catherine, instantanément conquise par l’humour contagieux de la jeune femme.

Elles bavardèrent un moment. Catherine apprit que Karen avait vécu pendant deux ans dans les tunnels quand ses parents, tous deux des Amis de la communauté, avaient trouvé la mort dans un incendie. Après avoir rencontré Sam à la Fête de l’hiver, elle avait quitté les tunnels pour aller étudier En-Haut. Ils s’étaient mariés et quelques années plus tard, ils étaient partis pour Hawaii, où un condisciple de Sam lui avait proposé une place dans son cabinet d’avocats.

— On a beaucoup hésité avant de quitter New York, mais c’était vraiment une belle opportunité pour la carrière de Sam. On a quand même toujours su qu’on finirait par revenir. Le père de Sam ne rajeunit pas et quand il a eu ces problèmes de cœur l’an dernier, ça nous a décidés. Depuis qu’on est rentrés, j’ai souvent eu envie de passer ici dire bonjour mais entre mon nouveau travail d’institutrice, installer la maison et m’occuper des enfants, je n’ai pas manqué d’occupations.

— Vous avez des enfants ? Ils sont là ?

— Oh, oui, sûrement, quelque part. Samantha et Geoffrey ont proposé de s’en occuper, mais ils ne savent pas où ils ont mis les pieds. Becky et Vinnie sont de vrais petits démons, derrière leurs visages d’anges.

— Becky et… Vinnie ? demanda Catherine, intriguée.

— Rébecca et Vincent. Des jumeaux de six ans. Ils sont nés à Hawaii et nous leur avons donné le nom de nos amis des Tunnels. Comme ça on se sentait un peu moins loin de chez nous.

Vincent sourit.

— Oui, je me souviens de la lettre où vous nous l’avez annoncé. Rébecca et moi en avions été très fiers.

— Tu veux les voir, Vincent ? proposa Sam.

— C’est ça, allez-y ! dit Karen, prenant Catherine par le bras. Pendant ce temps-là, nous on va bavarder entre filles autour d’un verre. Sans alcool, c’est promis ! Catherine n’avait pas très envie de laisser partir Vincent, mais c’était difficile de résister à l’enthousiasme chaleureux et amical de Karen. Elle s’apercevait que ses amies d’En-Haut lui manquaient. Bien sûr, elle avait des amies dans le monde d’En-Bas, mais ce n’était pas tout à fait la même chose. Bientôt elles se retrouvèrent assises dans un coin, avec des verres du punch sans alcool de William.

 

 

Chapitre 9

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