IL Y A LONGTEMPS QUE JE T'AIME...

(HOW COULD I FORGET THEE?)

De LEA

Traduit de l'américain par Annik

Chapitre 9

 

— Et maintenant, dis-moi tout ! fit Karen. Elle tapota le ventre de Catherine. C’est pour quand ?

— Mi-avril.

— Moi, c’est prévu pour la fin juin.

— Oh ! Formidable !

— Hum, je me demande comment je peux bien avoir envie d’un autre enfant, après tout ce que les jumeaux m’ont fait subir, mais oui, tu as raison, c’est formidable. Et maintenant parlons du tien. C’est Vincent le père, n’est-ce pas ?

— Oui, soupira Catherine.

— Tu sais, si je n’étais pas aussi heureuse en ménage, je pourrais presque être jalouse. Vincent est tellement adorable, gentil, romantique, et un vrai canon, en plus ! Mais comment diable est-ce que tu as fait ? Tu as mis des somnifères dans le thé de Père, ou bien tu l’as ligoté dans le Labyrinthe ? Je ne vois pas comment tu aurais pu t’approcher suffisamment de Vincent, sinon.

Catherine émit un petit gloussement de rire à cette idée.

— C’est une longue histoire, mais tu as raison, il y a des moments où j’aurais bien aimé avoir des petites pilules roses et une bonne corde bien solide. Père et moi, nous avons fait la paix, maintenant, mais au début, on ne peut pas dire qu’il nous ait facilité les choses. Déjà que même sans ça, ce n’était pas facile.

— Vous vous connaissez depuis combien de temps ?

— Presque trois ans, mais pour lui, ça ne fait que trois mois.

— Oui, je sais, mon beau-père nous a parlé de sa maladie. Ne perds pas espoir, dit Karen avec une petite tape réconfortante sur la main de Catherine.

—Jamais !

Karen eut un sourire malicieux.

— Il me semble d’ailleurs que ces trois derniers mois vous avez plutôt bien rattrapé le temps perdu, non ?

— Nous… progressons, sourit Catherine.

Karen émit un reniflement pas très distingué.

— Ce n’est rien de le dire !  Cette expression affamée quand il te regarde ! Si ça ce n’est pas un homme amoureux, alors je ne sais pas ce que c’est.

— Je sais, admit Catherine en soupirant. Mais les choses ne sont pas si simples. Elles ne l’ont jamais été.

— Bien sûr que non. C’est Vincent.

— Tu as l’air de le connaître… plutôt bien…, fit Catherine, intriguée.

— Nous étions très amis. J’avais 16 ans quand je suis venue vivre ici, et lui 18.

— Là c’est moi qui suis jalouse, dit Catherine avec une pointe d’envie. J’aurais tellement voulu le connaître à cette époque-là !

— Il était magnifique, tout droit sorti d’un conte de fées. J’espère que tu ne m’en voudras pas, mais pendant un moment j’ai eu un gros béguin pour lui. J’étais anéantie par la mort de mes parents, et il s’est montré si gentil et si réconfortant !

— Je ne peux pas t’en vouloir, répliqua Catherine avec un petit sourire ironique, c’est arrivé à d’autres, et je ne parle pas seulement de moi.

— Mais ça n’a pas duré bien longtemps. J’ai très vite appris les règles de vie dans les tunnels, et une des plus importantes, même si personne ne me l’a dite à haute voix, c’était que Vincent était hors limites. Père y veillait ! Alors j’ai fini par le voir comme le voyaient les autres filles : une sorte de frère. On était un petit groupe à peu près du même âge. Avec Rébecca, Olivia, Pascal et quelques autres, on traînait pas mal ensemble. Et puis, à la deuxième Fête de l’Hiver après mon arrivée, j’ai rencontré Sam et je suis remontée vivre En-Haut quelques semaines plus tard. Je ne supportais pas de vivre dans un monde différent du sien.

— Ça aussi, je peux le comprendre, acquiesça Catherine.

— Et maintenant, raconte-moi, comment as-tu…

— Et alors, les filles, qu’est-ce que vous complotez ?

Sam et Vincent, portant chacun un des jumeaux, se tenaient devant elles.

— Je crois que Samantha et Geoffrey avaient bien besoin d’un peu de répit, ajouta Sam. Ils ont eu un peu de mal à suivre.

Catherine fit la connaissance des enfants et remarqua qu’ils avaient l’air parfaitement à l’aise avec Vincent, qu’ils venaient pourtant juste de rencontrer.

— Il faut absolument que vous veniez dîner à la maison un soir, tous les deux, dit Karen. On a tellement de choses à se raconter !

Cela fit sursauter Vincent.

— Karen, tu sais bien que je ne peux pas…

— Il n’y a pas de raison, insista Sam. Nous avons emménagé au dessus de la boutique de mon père, et tu sais qu’elle a un accès direct vers les tunnels. L’escalier de service descend tout droit de notre cuisine jusqu’au sous-sol, tu seras parfaitement en sécurité. Ce serait génial que vous veniez !

Vincent y réfléchit une minute, avant de tourner vers Catherine un regard interrogateur.

— J’adorerais ça ! dit-elle.

— Alors c’est entendu. Nous viendrons. Merci de votre invitation.

La musique s’arrêta, puis reprit.

— Une valse ! s’exclama Karen. Tu te souviens de la fois où on a dansé, Vincent ? J’avais persuadé Rébecca et Olivia d’occuper Père le temps que je puisse t’attirer sur la piste de danse, mais dès qu’il s’en est aperçu, il est arrivé et à trouvé un prétexte pour t’emmener. Il ne nous a même pas laissés finir la valse !

Catherine souriait mais intérieurement, elle était la proie d’une soudaine et irrationnelle jalousie. Elle n’avait pas eu la chance de danser cette valse avec Vincent, l’année précédente, même s’ils s’étaient rattrapés après. Leur danse avait été merveilleuse, mais elle aurait aimé danser avec lui sur de la vraie musique, pour changer.

— Catherine, me feras-tu l’honneur ? Vincent lui tendait la main en souriant. Transportée de joie, elle se leva et prit la main tendue.

— Avec grand plaisir, Vincent !

Père les regarda se diriger vers la piste de danse et pendant une seconde, le médecin en lui prit le dessus. La valse n’avait certes plus rien de scandaleux, mais elle n’était pas non plus exactement recommandée à six mois de grossesse et il fit un pas pour les arrêter, avant de se raviser. Il n’allait quand même pas leur refuser ce plaisir, il l’avaient plus que mérité !

Il se détendit et admira le spectacle. Et quel spectacle ! Un rêve tournoyant d’or et d’écarlate. Catherine resplendissait littéralement, de ce rayonnement si particulier que donne aux femmes une grossesse heureuse. Sa robe rouge, sa peau d’ivoire pâle et le châtain doré de ses cheveux semblaient rivaliser d’éclat sous les chandelles pendant qu’elle tournait lentement, suivant en toute confiance les pas mesurés de Vincent. Père sourit. Jamais son fils n’avait été aussi beau et ce n’était pas seulement dû à ses beaux habits de fête et à sa magnifique crinière d’or. Il brillait d’une nouvelle lumière qui semblait venir de l’intérieur. Une aura d’assurance, de fierté même l’entourait tandis qu’il dansait en pleine lumière avec la femme qu’il avait choisie, affirmant à la face des deux mondes son droit à aimer et à être aimé.

Père prit conscience que les conversations dans la salle s’étaient graduellement arrêtées. Tous les visages étaient tournés vers la piste de danse, où le couple se retrouvait maintenant seul. Les autres danseurs, conscients que quelque chose de spécial était en train de se produire, leur avaient abandonné la place. Ce qui se passait allait plus loin que la beauté de conte de fées de ce couple unique, plus loin que la grâce de leurs mouvements. Ce qui se passait là était magique, c’était l’Amour lui-même descendu parmi eux, emplissant d’humilité et réchauffant jusqu’au fond du cœur tous ceux qui les contemplaient, immobiles et fascinés.

Catherine et Vincent ne s’apercevaient de rien. Les yeux dans les yeux, corps et âmes en parfaite harmonie, ils n’avaient plus la moindre conscience de ce qui pouvait exister en dehors de la bulle chaude et dorée qui les entourait. Même quand les musiciens qui avaient déjà joué la valse deux fois et auraient volontiers continué indéfiniment s’arrêtèrent de mauvaise grâce sur un discret signal de Père, les deux amoureux continuèrent à danser encore quelques secondes sur la musique de leurs cœurs avant de s’arrêter en clignant des yeux, un peu désorientés, tandis qu’un tonnerre d’applaudissements et de vivats emplissait la Grande Salle.

Quand le bruit s’apaisa, le charme était rompu et la fête reprit son cours. Chacun retourna à ses activités, gardant au fond du cœur le souvenir précieux d’un moment enchanté.

 

Catherine se tint à Vincent, un peu étourdie, tandis que le monde reprenait forme autour d’eux.

— Catherine, est-ce que tu vas bien, s’inquiéta-t-il immédiatement. Avait-il été absorbé par leur danse au point de la laisser dépasser ses limites ?

— Je vais parfaitement bien ! se hâta-t-elle de la rassurer. La valse me fait toujours un peu tourner la tête… et toi aussi, ajouta-t-elle en souriant tendrement.

Il lui lança un regard aigu, puis hocha lentement la tête. Impossible de nier l’intensité de ce qu’ils avaient partagé durant ces quelques précieuses minutes, seuls dans un monde qui n’appartenait qu’à eux. Il aurait tant voulu rester là pour toujours…

— Est-ce que vous allez bien, Catherine ?

Ils sursautèrent et émirent en chœur un soupir résigné Père était près d’eux, arborant sa tête de médecin des meilleurs jours.

— Oui, merci Père, je me sens vraiment tout à fait bien, essaya Catherine, bien consciente qu’elle n’allait pas s’en tirer comme ça.

— Puis-je vous suggérer maintenant d’aller vous asseoir confortablement et de manger quelque chose ? Je crains fort, ma chère petite, que ce n’ait été la seule danse à laquelle vous aurez droit, ce soir.

Inutile d’essayer de résister, d’autant plus que Vincent était visiblement d’accord avec son père. Catherine sourit avec grâce et embrassa Père sur la joue.

— Je sais. Merci de nous en avoir permis au moins une.

D’un signe de tête, Vincent exprima la même gratitude à son père, qui répondit par un large sourire.

— Je n’aurais pas manqué cela pour un empire ! Cette valse était le clou de la soirée, et peut-être bien de toutes les Fêtes de l’Hiver depuis le tout début. Ses yeux s’embuèrent une seconde, puis reprirent leur sévérité. Et maintenant, jeune fille, allez vous reposer, et n’oubliez pas de manger. J’ai remarqué que le buffet est particulièrement bien garni, cette année, ajouta-t-il avec un regard aigu en direction de Catherine, qui fit de son mieux pour prendre un air innocent.

— Oh, c'est vrai ? Tant mieux, je meurs de faim ! On y va, Vincent ?

Vincent conduisit Catherine vers un grand fauteuil qui attendait dans un coin, et l’aida à s’y installer. Elle s’appuya sur le dossier avec un petit soupir de plaisir. Danser l’avait effectivement fatiguée.

— Tiens, allonge tes jambes, dit Vincent en tirant un pouf de cuir devant le fauteuil. Tu serais peut-être mieux avec des coussins ? Je peux…

Elle le retint.

— Non, je t’en prie. Je suis tout à fait bien comme ça, et si chouchoutée que j’ai l’impression d’être une princesse.

— Tu ressembles à une princesse, répondit-il doucement, l’enveloppant d’un long regard d’adoration.

Elle lui rendit son regard avec la même intensité.

— Alors tu es mon Prince, chuchota-t-elle.

Les yeux bleus de Vincent la transpercèrent, comme s’il cherchait à voir jusqu’au fond de son âme, et il se pencha lentement vers elle. Catherine retint sa respiration. Est-ce qu’il allait l’embrasser ? Ici, devant tout le monde ?

Non. Reprenant le contrôle de lui-même, il se redressa.

— Veux-tu que j’aille te chercher quelque chose à manger, Catherine ? demanda-t-il d’une voix un peu essoufflée.

Catherine s’humecta les lèvres. Elle n’avait faim que de lui et elle savait qu’il en était bien conscient et ressentait la même chose. Elle pouvait le voir à la raideur de sa posture, la tension de ses traits, à sa respiration un peu haletante, sa bouche ouverte laissant voir ses canines pointues. Vincent avait envie d’elle… Catherine dut se faire violence pour ne pas l’attraper, l’attirer à elle et l’embrasser sur le champ.  Respirant profondément, elle se calma et accéda à la demande de Vincent de revenir sur un terrain moins miné.

— Oui, merci. N’oublie pas de prendre quelque chose pour toi, aussi.

— Je reviens tout de suite.

En s’éloignant vers le buffet, Vincent était reconnaissant de ce moment de répit. Cela donnerait à son cœur et à sa respiration le loisir de reprendre un rythme normal, et à lui un peu de temps pour réfléchir. Il avait conscience que l’arrivée de Catherine dans son monde avait fait reculer certaines des barrières qui jusque-là limitaient sa vie mais ce soir, elles semblaient s’écrouler et disparaître le laissant face à un monde de nouvelles possibilités, certes prometteuses, mais aussi un peu angoissantes.

Il n’aurait jamais cru avoir un jour une femme dans sa vie, et voilà qu’elle était là, belle et consentante. Et ô combien consentante ! Il évoqua la façon abandonnée et confiante qu’elle avait de laisser aller son corps contre le sien, dans sa chambre et pendant qu’ils dansaient. Il n’avait aucun doute que s’il l’avait embrassée, même là, devant tout le monde, elle aurait été ravie. Il avait eu désespérément envie de l’embrasser, et avait bien failli le faire. Toutes ses sages résolution s’étaient évaporées, et la seule chose qui l’avait retenu, c’était l’envie de garder ce moment-là pour eux seuls. Il avait l’intuition profonde que cette merveilleuse soirée ne finirait pas sans que ce baiser ne soit échangé, et il s’en réjouissait à l’avance, prêt à accepter le miraculeux cadeau que la vie lui offrait.

Chapitre 10

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