Que mon coeur battrait à l'entendre
(Out of the Ruined Place)

De Moira KEELEY

Traduit de l'américain par Agnès
 

 

Chapitre 2

 

 

 

Elle marcha jusqu'à l'extrémité des quartiers Est, là où les rues conduisant à Brooklyn Queens et Long Island se transforment en routes quittant la ville. Pour une première nuit, elle s'installa sous les arches de pierre et acier d'un pont supportant une voie rapide. Elle s'enroula dans une couverture chapardée à un abri et s’appuya contre une des larges piles de béton de l'autoroute. Elle ferma les yeux  et se laissa emporter par le sommeil.

Quelquefois la nuit, elle faisait des rêves horribles. Elle rêvait qu'elle était maintenue à terre, qu’on l’espionnait et qu'on lui enlevait quelque chose d'extrêmement précieux. Mais il y en avait d'autres qui étaient délicieux. Dans son préféré, elle était étendue dans un bon lit, les yeux fermés et entendait des sons métalliques résonner légèrement autour d'elle. Il y avait aussi un bras autour d'elle, un bras très musclé. Elle pouvait sentir la poitrine de l'homme auquel il appartenait, monter et descendre au rythme de sa respiration. Elle s'efforçait de maintenir ce rêve aussi longtemps qu'elle le pouvait, y compris une fois éveillée.

 Mais pas cette nuit, car elle fut réveillée en sursaut par une auto pénétrant sous le toboggan. Elle entendit qu’on coupait le moteur et que des hommes sortaient du véhicule. Elle se retourna pour voir deux hommes qui en extrayaient un troisième. Elle resta où elle était, silencieuse, cachée dans l’ombre. Elle risquait d’attirer leur attention si elle bougeait mais elle avait une chance de na pas être vue si elle se tenait tranquille.

Il lui sembla évident que ces hommes étaient les membres d’un gang, y compris la victime car ils portaient tous des tatouages colorés de clubs sportifs. La victime cependant, un noir, faisait partie d’une autre organisation. Ses mains étaient attachées derrière lui. Les deux autres le jetèrent au sol et l’obligèrent à rester à genoux. Le plus petit, un homme avec deux boucles dans la même oreille retourna vers l’auto et sortit du coffre arrière un grand sac de charbon et un bidon de pétrole. Il chercha un coin bien à l’ombre et commença à faire un feu. Catherine le regarda faire avec une inquiétude grandissante. Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien mijoter ?

Ils parlaient tantôt anglais tantôt espagnol. Catherine comprenait un peu l'espagnol mais avait du mal à suivre les échanges. Le feu était haut maintenant et Catherine s'enfonça dans l'ombre du pilier espérant que celui-ci ne serait pas trop éclairé. Le deuxième homme, plus grand, portait les cheveux attachés en queue de cheval. Il se rapprocha du feu pour y plonger un long couteau. Catherine sentit son estomac se révulser à l'idée de ce qui allait se passer. Elle aurait voulu s'enfuir, mais elle resta où elle était, à regarder, horrifiée. Ils accablèrent d'injures l'homme à genoux, se moquèrent de lui, crachèrent sur lui. Puis l'homme à la queue de cheval sortit le couteau du feu et s'approcha de l'homme sans défense.

Sans réfléchir, Catherine réagit. Elle se redressa, rejetant la couverture à côté d'elle. Elle attrapa un vieux bout de bois qui gisait par terre et se précipita vers l'homme au couteau. Prévenu par son complice, celui-ci jura et se tourna vers elle en hurlant quelque chose qu'elle ne comprit pas. Elle envoya un coup avec la planche, il s'arrangea pour éviter le pire mais son bras levé fut touché. L'homme aux boucles d'oreilles fut sur elle en une minute mais se tournant vers lui, elle le mit à genoux. À ce moment l'autre, Queue-de-cheval, l'attrapa par derrière et la projeta vers le feu pour la faire tomber. Pour protéger son corps et son visage, elle mit ses mains en avant et celles-ci se trouvèrent enfoncées dans les braises.

Elle hurla de douleur. Queue-de-cheval essaya de la faire tomber complètement dans le brasier, c’est alors qu’attrapant le charbon brûlant, elle lui en lança deux pleines poignées au visage. Il mugit et tomba à genoux. L'homme aux boucles d'oreilles vint vers elle. Elle se remit debout et commença à courir. Au même moment ils entendirent un bruit de moteur signalant que quelqu'un approchait des piles. Boucles-d'oreilles se retourna paniqué. Son acolyte gémissait en appelant à l’aide, les yeux brûlés. Il se rapprocha de lui, incertain de la conduite à tenir regardant dans la direction de la voiture encore invisible.

     - Tue les, tue les, hurla Queue-de-cheval.

L’autre homme se pencha et sortit un pistolet d’une des jambes de son jean. Il visa la silhouette de Catherine tentant de s’enfuir. Elle entendit une balle passer près de son oreille, puis une autre non loin de son crâne. Elle plongea en avant et rencontra le sol durement, faisant rouler son corps jusqu’à ce qu’elle soit face au gang. Elle pouvait sentir le sang couler sur son front. Le tireur s’était détourné d’elle et tirait à bout portant sur le prisonnier, l’atteignant à la nuque. Catherine ferma les yeux pendant qu’il aidait son associé à se lever.

     - Et la sorcière ? gémit Queue-de-Cheval

     - Touchée à la tête, répondit l’autre. Dépêche-toi, ajouta-t-il, jetant encore une fois un coup d’œil dans la direction du bruit de moteur.

Il l’entraîna vers la voiture, le poussant presque à l’intérieur et démarra en trombe pour fuir les lieux. Catherine regarda le véhicule pendant qu’il disparaissait. Elle eut du mal à se redresser mais elle y parvint. Elle s’approcha de l’homme étendu sur le sol ; le sang giclait de son cou juste au-dessous de son oreille. Son bâillon était tombé et elle le prit pour essayer de bander la blessure. Cela lui était extrêmement pénible à cause de l’état de ses mains. Il la regarda, la mort dans les yeux et tenta de lui dire quelque chose mais ne put sortir que des sons grinçants et des borborygmes. Elle se pencha sur lui et prononça silencieusement une prière pendant qu’il expirait.

Elle se rassit réalisant qu’elle aussi avait une blessure à la tête. A ce moment là, l’autre voiture, celle qu’ils avaient entendue tout à l’heure s’approcha. Qui allait en sortir ? Elle se leva, vacillant sur ses pieds et se tourna pour s’en aller. Elle ne pouvait rester ici. La police allait arriver ou d’autres membres du gang. Elle devait s’éloigner au moins jusqu’au terrain vague en bordure de la zone. Elle parvint à faire une partie du chemin puis tomba.

 

Elle pouvait entendre le mugissement de la radio de police. Quelqu’un parlait tout près d’elle.

     - Qu’est-ce qu’ils ont vu ? demanda Clifford, le plus vieux des deux policiers en civil.

     - Rien, en réalité, répondit Mike, le plus jeune. Ils cherchaient un peu d’intimité. Tout ce qu’ils ont vu, c’est une voiture de sport vieux modèle, lumières en veilleuse sortir d’ici à quatre-vingt dix à l’heure. Ils sont venus voir et ont trouvé ces deux là.

Clifford s‘approcha du jeune couple en conversation avec un officier de police en uniforme.

     - Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de venir voir ? demanda-t-il.

     - Je ne sais pas, mec, c’est juste qu’ils sortaient d’ici en quatrième vitesse et cela nous a rendus curieux.

     - Je ne suis pas ton pote, répondit Clifford au jeune homme.

Il pouvait sentir à plein nez l’odeur du cannabis sur leurs vêtements.

     - On ne cherchait pas à faire de mal, dit la fille et on aurait aussi bien pu partir, mais on a pensé que c’était mieux, vous savez.

     - Vraiment je n’en sais rien.

Clifford aurait aimé ajouter que ce qu’il savait c’est qu’elle aurait mieux fait d’être à la maison au lit avec ses peluches. Une jeune fugueuse ! A cette heure, il n’y avait que des proxénètes, des êtres déchus, des drogués et autres types bizarres. Elle n’avait pas l’air d’avoir plus de quinze ou seize ans. Pour la millionième fois de sa carrière, il se demanda où étaient les parents de cette môme. Le garçon n’avait pas l’air beaucoup plus âgé. Que faisaient-ils, nom de Dieu, à trois heures du matin, sentant le joint, à roucouler sur le siège arrière  d’un véhicule non enregistré, non assuré et non contrôlé.

     - Fais signer un 32B à ces... mômes, dit-il au policier en uniforme.

Il n’était pas d’humeur à s’occuper de leur déclaration. Ces idiots ne seraient pas capables de sortir trois mots cohérents s’ils avaient un flingue contre leur tête et c’était exactement ce qu’il avait envie de faire. Un de ces jours, il sortirait son revolver de service et poserait lentement le canon contre la tête vide d’un des ces insolents petits merdeux. Il leur donnerait quelque chose de mieux à penser que leurs musiques dégénérées et leurs défonces 

     - Et fais un état des lieux de la scène du crime, ajouta-t-il

Ces stupides trous du cul de bleus étaient en train de détruire les indices. Non qu’il s’en souciât vraiment. Il aurait dû se faire porter pâle ce week-end. Il pourrait être dans le Nord à l’heure qu’il est, dans sa cabane de chasse, assis dans le noir le fusil sur les genoux, les deux mains autour d’une bonne bouteille de whisky, à profiter de la nature.

     - Qu’est-ce que tu en penses ? Une SDF ? 

     - On dirait bien.

     - Espérons qu’elle a vu quelque chose.

     - Elle devrait. Pourquoi aurait-elle pris une balle autrement ?

     - En fait, elle n’est que légèrement blessée. La balle n’est pas entrée.

Clifford se pencha pour confirmer les propos de Mike.

     - Oui, cela n’a pas l’air trop mauvais. Ca saigne un peu, mais ce n’est pas profond. Allez, debout mon cœur, réveille-toi, dit Clifford en la secouant.

Sa tête lui faisait horriblement mal, mais cela n’était rien comparé à la douleur de ses mains. Que pouvait-elle faire ? Si seulement elle répondait à leurs questions peut-être qu’ils la laisseraient partir. De toute façon, ils ne la laisseraient pas. Elle était une sans abri, ils voudraient la mettre en hébergement. Elle se demanda si le propriétaire du restaurant avait porté plainte contre elle et s’ils pourraient faire la connexion entre elle et l’asile psychiatrique dont elle s’était enfuie. Et comment aurait-elle pu les aider ? Elle n’avait pas l’usage de la parole. Que faire ?

 

Elle ouvrit les yeux. Les deux policiers en civils étaient penchés sur elle. Elle regarda au-delà, là où les policiers en uniforme entouraient l'homme abattu. Plus loin, un autre groupe parlementait avec les deux adolescents.

     - Bon, ça va aller M'dame, pouvez-vous vous asseoir ? lui demanda Mike.

Catherine se redressa à contrecœur pour s'asseoir, s'efforçant de combattre une panique grandissante.

     - Que s'est-il passé ici ? dit Clifford

Catherine secoua la tête et indiqua avec un geste sur sa gorge qu'elle ne pouvait pas parler.

     - Comment vous sentez-vous ? Votre crâne ? questionna Mike.

Catherine le rassura de la tête. Clifford insista.

     - Allez, vous avez bien vu quelque chose. Ils ont tiré sur vous.

Catherine porta sa main à sa bouche et secoua la tête.

     - Vous êtes muette ? s’enquit Mike.

Catherine inclina la tête.

     - Vous connaissez le langage des signes ? On peut trouver un interprète.

Catherine de nouveau secoua la tête.

     - C'est du flan, elle ne veut pas répondre, c'est tout, dit Clifford.

Catherine secoua la tête plus vigoureusement. Elle ne pouvait laisser les choses prendre cette tournure.

     - Vous pouvez écrire ? demanda Mike tout en sortant un carnet et un stylo de sa poche. A regrets Catherine dut encore répondre par la négative.

     - Merde, elle se fout de nous, fulmina Clifford. Allez debout, beauté. On va voir si on ne saura pas mieux te faire parler au commissariat.

Les mains blessées de Catherine étaient cachées par ses longues manches. Il les lui attrapa avec rudesse. Elle hurla. Il  brailla en retour.

     - Hé, du calme !

Mais comme il continuait à serrer ses mains, il était impossible qu'elle se calme. Pire, elle sentait son contrôle lui échapper. Elle ne pouvait les laisser s'emparer d'elle ainsi. Ils allaient la mettre en prison ou à hôpital psychiatrique.

     - Bon sang, Cliff, lâche-la. Elle est morte de peur, intervint Mike. Mais Clifford resta sourd.

     - Debout, allez debout.

Catherine perdait le souffle à force de douleur, essayant d'obéir et de se relever. Mais ses jambes tremblaient. Elle réussit toutefois à  retirer ses mains des siennes. Elle se retourna, regardant avec envie la sécurité offerte par les herbes hautes. Mais sa panique grandissait, son cœur battait à folle allure, au pont d’en perdre la respiration.

     - Ça va aller M'dame, Cliff laisse moi lui parler. On lui a tiré dessus tout de même.

     - Mais comment tu vas t'y prendre. Elle ne parle pas, n'écrit pas, ne connaît pas le langage des signes. Alors dis-moi, par tous les diables, comment tu vas parler avec elle !

 Il s'arrêta en voyant l'ambulance s'approcher.

     - OK. Voilà le bus.

Mike s'efforçait de rassurer Catherine.

     - Voilà les secouristes qui arrivent, M'dame. On va regarder ce que vous avez au crâne. Ensuite on trouvera bien un moyen de se parler. Vous n'avez qu'à laisser faire.

Les yeux de Catherine se tournèrent vers l'ambulance. N'était-il pas en train de l'endormir, la croyait-il folle ? Elle arrivait à ses limites. Peut-être que l'hôpital après tout serait ce qui serait le mieux. Elle regarda ses manches. Peut-être que si elle leur montrait ses mains brûlées...

Clifford vociférait déjà.

     - Hé, Gus, par ici.  On a un psycho.

Un psycho  ! Ils allaient la remettre à l'HP. Catherine recula brusquement avec violence. Elle prit son élan et se mit à courir. En un instant, Clifford l'avait rattrapée. Elle le poussa tentant de garder l'allure. Il la fit tomber. Elle se débattit, se tordant,  lançant des coups de pieds. Mike les avait rejoints tentant une fois encore de la calmer avec des mots. Mais Clifford attrapa sa bombe lacrymogène et la dirigea vers son visage. Elle abandonna alors toute résistance, le souffle court, étouffée par la toux et les hauts de cœur. Les ambulanciers s'approchèrent avec un brancard sur lequel ils l'installèrent. Un des secouristes demanda aux autres d'apporter le kit de soins aux brûlés pour ses mains.

     - Ses mains  ? s’inquiéta Mike en la regardant.

     - Regarde ce qu'elle m'a fait, se plaignit Clifford. Qu'est-ce que tu peux faire pour une morsure, Gus ?

Mike remarquait seulement maintenant les brûlures.

     - Oh mon Dieu, regarde ses mains, répondit-il à son équipier avec une certaine impatience. Rien d'étonnant à ce qu'elle ait hurlé quand tu les as prises !

     - Elle m'a mordu, cassa Clifford, totalement indifférent.

     - Quel trou du cul ! Fut la seule réponse de qui vint à l'esprit de Mike.

 

Les jours suivants, ce fut la ronde infernale. Elle, repoussant tous ceux qui s'approchaient ; eux, l'attachant avec des sangles, injectant des produits dans ses veines. Elle n'avait plus rien à perdre. Aucun espoir. Elle n'arriverait pas à tromper leur surveillance de nouveau. Elle s'était retrouvée dans les bâtiments mêmes qu'elle avait fui. Elle avait reconnu les gardiens, les murs tachés, le bruit de fond incessant.

Des hommes étaient venus à plusieurs reprises pour essayer de lui faire dire ce qui s'était passé sous le pont. Elle avait juste tourné la tête vers le mur. Ses mains lui faisaient mal. Elle ne comprenait pas cette vie qui la ramenait toujours au même point. Les yeux fermés, elle refusa de leur donner la satisfaction de voir des larmes.

Ils vinrent soigner ses mains. Elle avait enfin décidé de rester tranquille, ne souhaitant qu'une chose, que la douleur parte. Ils finiraient bien par s’en aller et la laisser seule. Mais non, il y avait encore quelqu'un : elle sentait une présence à ses côtés. Elle entendit une voix féminine qui s'adressait à une infirmière de passage.

     - Pourquoi cette femme est-elle attachée ?

     - Par précaution. Elle est violente.

     - Vraiment ? La femme se pencha sur Catherine et remplit son champ de vision

     - C'est vrai ? Vous êtes violente ? demanda-t-elle en essayant de repousser doucement les mèches répandues sur le visage de Catherine. Celle-ci recula, en sursautant.

     - OK, ça va, dit-elle en levant les mains. Je ne vous touche plus, si vous ne le voulez pas.

C'est une première, pensa Catherine. La femme resta quelque temps près d'elle puis elle appela quelqu'un.

     - On avait convenu qu'elle ne serait pas sous sédatif aujourd'hui. Vous aviez des instructions très précises. Cela fait plusieurs jours que j'essaye de lui parler. Demain, vous avez intérêt à ce qu'elle soit consciente.

N'y compte pas trop se dit Catherine. Ensuite, elle se laissa glisser dans l'inconscience.

***


        Mais le matin suivant, il n'y eut pas de médicaments. Elle était étendue calmement dans son lit et s'efforçait de retenir le rêve. C'était le bon, cette fois. Elle pouvait sentir son souffle sur ses cheveux, entendre les cliquetis métalliques assourdis. Elle avait enroulé son bras autour du sien et elle était serrée contre lui. L'infirmière vint pour nettoyer et débrider les plaies de ses mains. C'était bien plus douloureux sans les calmants et instinctivement, elle tenta de retirer ses mains, pleurant de souffrance.

L'infirmière était sur ses gardes. Au moindre ennui, elle ferait ce qu'elle avait à faire. Catherine leur avait causé suffisamment d'ennuis lorsqu'elle s'était enfuie quelques semaines auparavant. L'administration s'en était pris à toute l'équipe. Comme s'il s'était agi de Charles Manson ! Les médecins avaient été trop bons de la garder. En général, les sans abris étaient relâchés beaucoup plus vite. La commune n'avait pas les moyens d'entretenir les malades mentaux. Mais le fait qu'elle soit démunie de moyens de communication inquiétait les médecins qui craignaient qu'elle ne puisse pas se débrouiller seule dehors. Quelle ingratitude !

Elle attrapa les mains de Catherine rudement et entreprit de les soigner sans la moindre douceur. Catherine tenta de nouveau de les retirer. La douleur était épouvantable ! L'infirmière de nouveau avança ses mains. Elle n'allait pas se laisser faire. Elle s'éloigna quelques instants et revint avec une seringue. Catherine avait-elle bien entendu hier qu'aujourd'hui, elle ne devrait pas être droguée ou l'avait-elle rêvé ? Elle essaya d'échapper à la piqûre mais en fut empêchée par les sangles. Elle tenta une diversion tendant ses mains en guise de conciliation. Mais l'infirmière n'en tint pas compte. Elle appela un gardien, un costaud qui vint près du lit pour maintenir Catherine.

     - Mais bon dieu, que se passe-t-il ici ? Posez-moi ça tout de suite !

L'infirmière s'arrêta net et répondit à la femme sui venait d'arriver.

     - Ses brûlures doivent être soignées et elle résiste. Puis elle se retourna. Et je n'ai pas de comptes à vous rendre.

     - Non, sans doute. Vous aurez tout le loisir d'expliquer ça à votre syndicat quand vous aurez été virée demain. Parce que, je vous le jure, si vous enfoncez  cette aiguille dans son bras, c'est ce qui va vous arriver.

L'infirmière suspendit son geste. La femme reprit la parole.

     - Je vais téléphoner à mon supérieur pour lui dire d'appeler le vôtre. Si, quand je reviens vous avez posé ne serait-ce que la main sur cette femme, non seulement vous serez virée mais sous le coup d'une accusation pour coups et blessures, vous et votre sbire tout aussi bien, ajouta-telle en désignant le gardien. Est-ce suffisamment clair ?

 

La femme tourna les talons et s'éloigna à grands pas en marmonnant des jurons à faire pâlir d'envie des collégiens en révolte.

Catherine aurait voulu parler. Ne partez pas... Puis elle se demanda ce qui la poussait à penser que cette femme était de son côté. Elle attend quelque chose de moi, c'est tout. Toujours la même chose.

Mais plusieurs minutes après, la femme revint avec un fauteuil roulant. L'infirmière chef était avec elle, suivie par un nouveau gardien, tous deux l'air plutôt contrarié. Ils se mirent à défaire les sangles qui maintenaient Catherine. Celle-ci ne bougeait pas, le regard rivé sur la femme qui la fixait avec la même intensité.

     - Ceux-là aussi, leur signifia-t-elle montrant les liens qui menottaient les poignets de Catherine. Le gardien hésita, puis obéit. Catherine s'assit lentement, poussant ses jambes hors du lit.

Elle aurait voulu lui demander si personne ne lui avait dit qu'elle était muette. Non en fait, ils lui avaient dit qu'elle était demeurée. C'est comme cela qu'ils l'appelaient. Demeurée, je suis demeurée. Je vaux à peine plus qu'un animal. Cela ne sert à rien de vouloir me parler.

     - Là, c'est mieux. Maintenant, on peut parler, dit la femme. Pouvez-vous vous débrouiller seule ? Ajouta-t-elle en montrant la chaise roulante. Je peux vous aider. Elle s'avança pour soutenir Catherine mais s'arrêta en voyant son agitation. Catherine faillit perdre l'équilibre mais réussit à passer du lit au fauteuil.

     - Je veux qu'on la mette dans une chambre seule, ordonna-telle à l'infirmière chef.

     - Impossible, répondit celle-ci.

     - Je ne vous le demande pas. Je vous dis juste que vous devez le faire. Je me moque de savoir à qui vous devez demander une autorisation, au Maire lui-même si ça vous chante.

L'infirmière chef s'éloigna lourdement, la femme jura en sourdine. Le gardien était resté. Elle prit place sur le lit de Catherine et se présenta comme une enquêtrice de la police de New York. Elle regardait Catherine avec une espèce de curiosité.

     - J'ai l'impression que nous nous sommes déjà rencontrées ? lui sourit-elle.

Vous avez du fréquenter beaucoup de bancs publics dernièrement ! ironisa Catherine en son for intérieur.

     - Vous savez pourquoi je suis là ? À cette demande, Catherine répondit oui d'un signe de la tête.

     - Ces hommes que vous avez vus, c'étaient un gang, n'est-ce pas ?

Catherine retint sa respiration. Pourquoi répondre ? La femme n'était gentille avec elle que pour mieux l'instrumentaliser. Mais après tout Catherine pouvait le comprendre. Ces hommes devaient être punis pour ce qu'ils avaient fait. Elle se plongea dans les grands yeux de la femme, réfléchissant. Étrange, en général Catherine ne regardait personne en face. Elle gardait toujours la tête baissée. Mais elle était si désespérée que cette femme lui sembla être son seul espoir.

     - Je sais que vous avez essayé de sauver l'homme qu'ils ont tué. 

Comment pouvait-elle le savoir ? La femme lut la question dans les yeux de Catherine.

     - Quand j'examine une scène de crime, je ne me contente pas des traces de pas et de pneus. J'essaye de visualiser tout ce qui a pu arriver, qui était présent et ce que chacun a fait. Vous avez tenté de combattre ces hommes et vous avez attaché le foulard de la victime autour de son cou pour empêcher son sang de couler.

Elle est douée, pensa Catherine en confirmant de la tête.

     - Savez-vous parler par signes ? demanda la femme. Catherine fit comprendre que non.

     - Alors, vous écrivez ? Catherine secoua la tête. Bon nous devrons donc trouver un autre moyen.

La chef de service revint annoncer que finalement ils avaient trouvé une chambre individuelle pour Catherine. L’inspectrice se leva et poussa le fauteuil hors de la pièce et plus loin dans le couloir. Il y avait une table avec deux chaises dans le centre de la nouvelle chambre ainsi qu'une table de nuit à côté du lit. Elle poussa Catherine jusqu'à la table et s'installa en face d'elle.

Elle proposa un système de réponse : un coup pour oui, deux pour non, puis entreprit d'interroger Catherine qui répondit de son mieux. Celle-ci se découvrit même un talent de mime. Elle rejoua le crime, la femme la suivant merveilleusement, posant les bonnes questions au bon moment.

Bientôt cependant Catherine dodelina. Les médicaments n'étaient pas encore totalement évacués. Le soleil de midi tapant dans la vitre, le bzz d'une une mouche enfermée, la poussaient au sommeil. Elle s'assoupit.

 

Quand elle se réveilla, elle s'aperçut que la femme s'était assoupie aussi. Catherine pensa qu'elle devait passer seize heures par jour sur ce cas. Elle chercha des yeux quelque chose qui pourrait lui cacher la tête, elle pourrait s'habiller, s'échapper... Elle n'y pensa que fugacement : cette femme était la seule personne qui l'avait traitée comme un être humain. De toute façon, ils ne se laisseraient pas tromper une seconde fois. Cette chevelure rutilante devait attirer l'attention et cela se remarquerait immédiatement si elle essayait de se faire passer pour elle. Pendant qu'elle l'examinait ainsi, la femme se réveilla et sourit à Catherine. Elle regarda sa montre.

     - Désolée. Je dois être plus fatiguée que ce que je crois. Ça fait un moment que les journées de travail sont longues. Bon, maintenant, je vais faire mon rapport à mon patron et au bureau du procureur. C'est une grosse affaire. Les hommes que nous poursuivons ne sont pas du menu fretin. Ils sont organisés et très dangereux. Ils tiennent des banques, sont capable d'assaillir des demeures privées, d'organiser le transport de drogue sur de longues distances. On pense qu'ils ont tué deux policiers infiltrés dont on a retrouvé les corps brûlés. Ils avaient été torturés avant de mourir. C’était horrible. Qui que ce soit qui a fait ça voulait nous envoyer un message. Je pense que c'était aussi ce qu'ils voulaient faire avec l'homme que vous avez vu assassiner. Cet homme était le capitaine d'un autre gang rival. En fait, ils veulent régner sur toute la ville.

Catherine regarda le sol. Elle se rappelait ces moments terribles. L'inspectrice de police continua.

     - Ils allaient le torturer et ensuite jeter son corps dans son territoire, dans son propre quartier. Vous n'avez pas pu le sauver mais vous lui avez permis d'échapper à une mort horrible.

Elle se pencha pour prendre les mains de Catherine, puis se ravisa, se souvenant.

     - Vous avez risqué votre propre vie. Elle se leva, enfila sa veste. Je reviendrai demain matin.

Elle allait partir, mais s'arrêta après quelques pas et se retourna.

     - Vous rappelez-vous mon nom ?

Catherine sourit. Elle  écarta les mains, mimant le geste de tenir un objet d'envergure et regardant au loin. Puis lentement elle mit un bras en arrière, les doigts serrés les uns contre les autres, puis les ouvrit en un mouvement rapide. Elle plissa les yeux comme pour repérer où sa flèche imaginaire s'était fichée. Puis elle se retourna vers la femme qui riait.

     - Exact. C'est moi, Diana, la chasseresse.

Diana jeta un oeil dans le bureau des infirmières en sortant.

     - Ni liens, ni drogues sur ordre de la police de New York.

 

Elle alla d'abord voir son lieutenant. Elle lui rapporta ce qu'elle venait d'apprendre puis partit pour faire de même avec Joe qu'elle rejoignit à son bureau.

     - Bonnes nouvelles, j'espère, dit Joe en fermant la porte derrière elle.

     - Je pense, répondit -elle. Puis elle lui raconta tout ce qu'elle avait appris depuis le début.

     - D'abord, un homme à queue de cheval, il essayait de pousser notre témoin dans le feu, c'est pour ça qu'elle a les mains brûlées. Elle a réussi à lui lancer des braises à la figure et pense qu'elle lui a brûlé les yeux.

     - Comment avez-vous fait ? Je pensais qu'elle  ne pouvait pas parler !

     - Elle ne parle pas. Mais c'est une femme très intelligente, Joe. On a réussi à mettre au point un système de signes. Maintenant, il faut interroger tous les services d'urgence à propos d'un patient qui serait venu ce jour là, la prunelle grillée.

     - Ça peut se faire. Autre chose ?

Diana continua avec les détails qu'elle avait obtenus de Catherine. Ils étaient étonnamment précis compte tenu des circonstances.

     - Vous êtes incroyable, Diana. Personne d'autre n'aurait réussi à obtenir tant d'informations d'une femme dont l'hôpital et la police disent qu'il est impossible de communiquer avec elle.

     - Heureusement que j'ai réussi à la rencontrer avant que l'hôpital ne l'abîme encore davantage. Diana étendit le dossier médical de Catherine devant Joe.

     - Cette femme n'en peut plus. C'est la seconde fois qu'elle est hospitalisée cette année. Jamais auparavant. Vous n'avez pas idée du cocktail qu'ils lui injectent. La dernière fois qu'ils l'avaient, ils l'avaient tellement droguée, qu'elle était devenue catatonique. Alors vous ne devinerez jamais ce qu'ils lui ont fait ! Des électrochocs pour la sortir de cet état dont ils étaient eux-même la cause.

     - Je ne savais pas qu'ils utilisaient encore les électrochocs.

     - Ils ne le font plus ! En fait cet endroit est impossible Joe. J'aimerais la sortir de là.

     - Je ne sais quoi vous dire Diana. Étant donné ceux à qui nous avons affaire, c'est encore là qu'elle est le plus loin de leurs griffes. Si ces mecs ont tué Ramirez et Machuca...

     - C'est eux, j'en suis sûre.

     - Alors nous sommes face à des hommes violents et poussés à bout. Ils risquent la peine de mort, mais leur organisation est énorme et grossit davantage chaque jour. Pas besoin de vous faire un dessin. Ils recrutent dans leur voisinage, attirant le maximum de mômes. Non, Diana, elle est plus sécurité là où elle est.

     - Je n'en suis pas sûre du tout.

Joe s'adossa, pensif.

     - Ça vous ennuie si je change de sujet ? demanda-t-il au bout de quelques instants.

     - A quoi pensez-vous ?

     - J'ai passé la matinée au tribunal des tutelles.

     - Oh Joe encore ça !

     - Oui encore ! Écoutez. J'ai les déclarations des deux domestiques de Gabriel, mais j'aimerai bien en avoir une aussi de vous.

     - Pourquoi, puisque vous avez les deux autres ?

     - Parce que je pense que vous en savez plus qu'eux.

     - Je vous l’ai dit. Je ne sais pas ce qui est arrivé à Jacob... Diana s'arrêta et se mordit les lèvres. Idiote !

     - Jacob ? Joe se pencha sur sa chaise. Gabriel l'avait appelé Julian. Pourquoi  donnez-vous ce nom de Jacob au fils de Catherine ? Il s'arrêta. Attendez ! Je crois comprendre. Ce vieil homme dans le taxi. Il m'a dit son nom Jacob. Ne me dites pas que c'est une coïncidence.

Diana était debout, mais elle se rassit et regarda Joe dans les yeux.

     - Je ne vais pas faire insulte à votre intelligence. Vous savez que je déteste vous cacher des choses. Mais je n'ai pas le choix. Tout est si compliqué.

Joe lui répondit doucement.

     - Dites-moi seulement s'il va bien ?

Diana cilla.

     - Il va bien, Joe, vraiment bien. Il est là où Catherine aurait voulu qu'il soit, élevé par des gens qui l'aiment. Ne vous faites pas de souci, je vous en prie.

     - Je ne peux pas m'en empêcher et je ne comprends pas pourquoi vous ne voulez pas que je lui assure son héritage.

     - Il n'a pas besoin d'argent. Il a ce dont il a besoin. Je vous jure qu'il ne réclamera jamais rien.

     - Qu'est-ce qui vous permet de penser que vous avez le droit de prendre cette décision ? Diana, je vais faire en sorte que la fortune de Catherine soit convenablement gérée jusqu'à ses dix huit ans. C'est ce que je dois faire. Il pourra faire valoir ses droits.

     - Il ne le fera jamais.

     - Mais par tous les diables, pourquoi ?

Diana hésita puis se lança.

     - Il faudra un test sanguin pour prouver son identité, jamais il ne pourra le faire.

     - Pourquoi ça ? Julian, je veux dire Jacob est bien le fils de Catherine.

     - Certes.

     - Et Vincent en est le père ?

     - Oui, répondit-elle doucement.

     - Est-ce Vincent qui refuse l'héritage ? C'est un socialiste ou un communiste ou le genre ?

Diana ne put s'empêcher de rire.

     - Non, Joe. Enfin peut-être un peu. Mais ce n'est pas le problème. Vincent ne prendrait jamais ce type de décision à la place de son fils.

     - Alors..

     - Je ne peux rien vous dire. Je le ferai si je pouvais, je vous le jure.

     - Ce n'est pas une réponse Diana et je ne l'accepte pas.

     - Il va pourtant falloir. Vous avez le respect des livres Joe ? Je veux dire que vous êtes convaincus qu'il faut suivre la loi de façon stricte ?

     - Je crois.

     - Eh bien, pas moi. Je crois que la loi doit  être lue à la lueur de la justice. Et quelquefois, ce qui est juste est une chose et la loi en est une autre.

Joe avait déjà perçu cet aspect de Diana. Il avait entendu des rumeurs. On avait dit que Gabriel avait été tué par le propre revolver de Catherine Chandler. Or la seule personne qui avait eu accès aux effets personnels de Catherine était Diana. On avait dit aussi que les enquêteurs chargés du cas avaient "oublié" de reporter les analyses balistiques dans l'ordinateur. Et que le dossier avait été glissé en dessous d’une pile d'affaires de routine dont personne ne se souciait. On aimait bien Diana à la police. Elle était directe et c'est ce que ses camarades officiers appréciaient chez elle. Personne n'allait chercher des noises à quelqu'un comme Diana.

     - Qu'est-ce que vous essayez de me dire ? demanda Joe.

     - Vous le savez très bien.

Joe était sérieux.

     - Le meurtre de Moreno n'a jamais été résolu. Ces deux hommes dans la maison de Gabriel, celui qui avait été éventré. On n'a jamais rien su là dessus non plus. Et ces hommes dans feu de labo.. Et il y en a eu d'autres.

     - Oui, dit-elle dans un souffle.

     - Et c'est la raison pour laquelle vous ne m'avez jamais dit où sont Jacob et son père ?

     - Vous voulez vraiment le savoir ? Vous voulez vraiment vous mettre dans une position difficile ?

     - Je pense comprendre votre point de vue. Mais Jacob est-il réellement en sécurité là-bas ? Avec un homme qui est capable de tels gestes ? En êtes-vous bien sûre ?

     - Oui Joe. J'en suis sûre. Jacob est dans l'endroit le plus sûr, le meilleur qui soit sur Terre. Ça au moins je peux vous le dire

 

Cela n'aurait pas dû arriver. Diana avait dit, plus de liens, plus de drogues. Mais l'équipe de nuit n'était pas au courant. Remarquant la liberté dont elle disposait, ils entreprirent de lui mettre des menottes et comme elle protestait, ils lui firent une injection. Lorsqu'elle revint à elle, la première chose qu'elle vit fut une masse rousse. Elle sourit, l'enquêtrice de la police était revenue.

Diana attendit que Catherine soit complètement réveillée. Elle se leva et attrapant  ses affaires en extirpa un sac.

     - Je vous ai acheté quelques vêtements normaux. Et heureusement car on va sortir d'ici. Pensez-vous que vous pourrez marcher ?

Catherine pensa quelle était même capable de faire deux kilomètres en une minute si cela signifiait sortir de cet endroit maudit. Elle acquiesça de la tête essayant de sortir du lit. Diana enleva les attaches qui lui liaient les mains.

     - Je vais chercher un fauteuil roulant. Si vous avez besoin d’aide pour vous habiller…

Catherine secoua négativement la tête. Pendant que Diana était sortie, elle s’arrangea pour enfiler le jean et le sweat-shirt qu’elle lui avait apportés. Ils étaient un peu larges mais Catherine les trouva très bien. Elle s’assit sur le lit et attendit le retour de Diana. Celle-ci revint avec un fauteuil roulant, suivie par l'infirmière chef et son homme de main.

     - Je n’ai rien qui m’autorise à la faire sortir. L'infirmière chef semblait hors d’elle.

     - C’est vraiment bête, parce que moi oui, et mes ordres sont plus forts que les vôtres, la nargua Diana. 

     - Je ne peux pas vous laisser…

Diana s’arrêta, se retourna et ouvrit sa veste, montrant l’arme qu’elle portait sur sa hanche.

     - On s’en va dit-elle simplement.

L'infirmière chef et son sbire sortirent, furieux.

     - Dépêchez-vous, chuchota Diana.

Catherine la regarda avec surprise tout en s’installant dans le fauteuil. Diana lui parla encore plus bas.

     - J’ai menti. Je n’ai pas le droit de vous emmener hors d’ici, mais je vous le jure, on va le faire.

Catherine hocha la tête avec enthousiasme. Diana tonna en passant près du bureau des infirmières – comme outragée, alors que la chef de service appuyait sur son téléphone pour vérifier qu’elle avait bien la permission d’enlever sa patiente. Elles entrèrent dans l’ascenseur. En bas puis dehors… Catherine était de nouveau libre. De nouveau en fuite aussi, à vrai dire, mais libre et cette fois elle avait une alliée.

Diana doutait que Catherine puisse marcher mais l’adrénaline faisait son effet. Elles arrivèrent en bas de l’immeuble en moins de deux, et quand Diana remarqua que Catherine s’efforçait d’éviter les piétons sur le trottoir et qu’elle leur jetait un regard suspicieux tout en rasant les murs, elle héla un taxi.

 

Elles en descendirent à quelques rues du logement de Diana. Celle-ci s’arrêta près d’un kiosque au coin  et commença à parler à un homme assez âgé. Il fit mine qu’il acceptait.

     - Donnez-moi deux heures. Je viendrais vous donner la réponse chez vous.

Diana le remercia, l’œil sur Catherine qui était blottie contre un mur, les épaules courbées, les yeux au sol. Qu’avait-il bien pu arriver à cette femme ? Elle la conduisit à son appartement, la tête pleine de questions. Elle avait besoin d’un lieu sûr.

 Catherine regardait autour d’elle avec bonheur. Elle aima tout de suite l’appartement, le canapé blanc à l’air confortable, les étagères pleines de livres. Quand elle vit les roses, blanches et rouges, elle se dirigea vers elles, comme un papillon de nuit attiré par une flamme. Elles étaient splendides et avaient quelque chose de fascinant. Diana la rejoignit et s’accroupit à côté de Catherine à genoux, la main tendue vers les fleurs.

     - Vous aimez les fleurs ?

Catherine fit signe que oui. Elle aimait en tout cas ces fleurs là.

     - Je vais vous en donner une, dit Diana attrapant un sécateur. Vous pourrez la mettre dans vos cheveux. Une blanche ou une rouge ?

Catherine recula, secouant la tête. Diana regarda la rose, puis Catherine.

     - Vous ne voulez pas que je les coupe n’est-ce pas ? Vous ne voulez pas qu’on les touche ?

Catherine fit un signe affirmatif.

     - Je crois que je vais vous appeler Rose. Vous avez besoin d’un nom. Celui-là vous va-t-il ? Catherine sourit.

     - C’est décidé donc. C’est Rose.

Diana se leva et se dirigea vers la cuisine.

     - Je suis affamée. Et vous ? On dirait que qu’un repas vous ferait du bien. Un sandwiche à la dinde, ça vous va ?

Catherine s’assit en face d’elle. Diana commença à sortir les provisions du frigidaire. Elle posa une tomate sur le plan de travail et commença à la découper en tranches. Le téléphone sonna. Diana le contempla.

     - Soit c’est mon Lieutenant, soit c’est Joe Maxwell, le procureur en charge. Dans tous les cas, je crois que je vais les laisser mariner un peu.

Elle attendit, mais le téléphone insistait. Jurant en sourdine, elle souleva le combiné

     - Hello Chef. Elle éplucha une salade et la lava tout en parlant.

     - Non, elle n’est pas ici. Diana fit une grimace en disant ce mensonge et se tourna vers Catherine en haussant les épaules.

     - J’ai trouvé un endroit pour elle, chez des amis à moi, continua-t-elle avant d’écouter avec des mines d’impatience celui qui parlait au bout du fil.

     - Ouais, tu sais, tes lieux sécurisés ne sont pas toujours sûrs, loin de là. Crois-tu- que j’aurais pris ce risque si je n’avais pas été absolument certaine. Je ne connaissais pas Ramirez, mais j’étais à l’école de police avec Jésus. Cette affaire a autant d’importance à mes yeux qu’aux tiens.

Diana ferrailla avec son lieutenant encore un peu. Il insistait visiblement. Mais elle resta ferme.

     - Il n’y a que moi qui ai su la faire parler, Chef. Tu n’en serais pas arrivé là sans moi. Elle restera là où je l’ai mise. Tu n’as qu’à la convoquer pour une déposition, je l’y accompagnerai.

Elle raccrocha enfin.

     - J’ai été obligée de mentir. Pas question de les voir débouler ici pour vous emmener ailleurs. Non que mon lieutenant ne soit pas un chic type, il est même plutôt chouette, mais cette affaire a mis tout le monde à cran. L’un des infiltrés était un jeune mec, très motivé, très focalisé sur son métier, l’autre avait une famille. Quand un flic se fait descendre, beaucoup se sentent responsables, toute leur équipe logistique et en fait tout le monde. Même Joe Maxwell a été une plaie ces temps derniers, c’est pourtant un amour en général. Enfin je veux dire que c’est le genre de personne qui vous soutient toujours.

Catherine remarqua le son de la voix de Diana lorsqu’elle parlait de Joe. Elle craque pour lui décida-t-elle.

Puis Diana commença exprimer son inquiétude à l’idée de la garder dans son appartement.

     - Je suis dehors la plupart du temps. Cette affaire est très importante, Rose – j’aime vous appeler ainsi, ça vous va vraiment bien – Enfin bref, je dois vérifier le moindre détail. J’ai besoin de me concentrer sur cette enquête. Et je connais un endroit, un lieu très étonnant en fait. Les gens là-bas, sont vraiment particuliers.

Comme vous ? s’étonna Catherine en son for intérieur.

     - Maintenant, je ne suis pas sûre qu’ils aient de la place. Je dois d’abord leur poser la question.

Catherine était déçue aux larmes. Elle aurait préféré rester avec Diana. Mais elle ne pouvait se plaindre. Elle se rendait bien compte que cette femme venait de lui sauver la vie et elle ferait tout ce qu’elle lui dirait de faire. Diana la regarda, devinant ses pensées.

     - Ça ne m’aurait pas dérangée que vous restiez avec moi. Vraiment. Mais nous devons songer à votre sécurité. Je remonte des pistes sans arrêt dans leur quartier, je parle du gang. Ils savent qui je suis. J’ai tout fait pour éviter les filatures jusque chez moi… Diana termina les sandwiches et en tendit un à Catherine.

     - Du lait, du jus de fruit ? Du jus de fruit. Une seule erreur et… De toute façon vous allez aimer cet endroit. J’en suis sûre. Pour ma part, j’ai l’impression que vous en faites déjà partie.

C’était vrai. Il y avait quelque chose d’unique à propos de Rose, quelque chose d’unique et de familier. Quelque chose qui lui titillait la cervelle et sur lequel elle ne pouvait mettre de mots. Elle sentait qu’elle apporterait quelque chose au monde souterrain. Mais elle était en train de laisser son enthousiasme l’emporter, elle ne leur avait même pas encore présenté le cas.

     - Je dois parler à Vincent d’abord. On verra ensuite.

Elle mordit dans son sandwich regardant Catherine.

     - Vincent ? Comment vous expliquer. Il est… C’est mon contact avec cet endroit dont je vous ai parlé. Je.. Ces roses, là, elles appartenaient à une femme nommée Catherine. Une très triste histoire.. Elle et Vincent et leur enfant…

Diana cherchait ses mots ; elle ne voulait pas raconter à son témoin toute la triste histoire de Vincent et Catherine. Cela l’emmènerait trop loin.

     - En fait Catherine n’est plus avec nous. Elle est morte il y a six mois. Vincent n’est pas seul, il vit dans cette communauté où chacun est attentif aux autres. Ils sont installés dans un endroit qui ne ressemble à aucun autre, loin des bruits de la ville. Et Vincent, jamais il ne tournerait le dos à quelqu’un qui a besoin de son aide. Je le connais. Mais il devra quand même solliciter l’approbation des autres et là je ne sais pas ce qui va se passer.

Catherine avait-elle bien entendu de l’affection sous les mots de Diana lorsqu’elle parlait de Joe ? Peut-être mais il y avait quelque chose d’entièrement différent dans sa voix lorsqu’elle évoquait Vincent. Son teint s’animait. C’était pour Vincent qu’elle avait des sentiments. C’était évident.

La sonnerie de l’interphone retentit. Diana se dépêcha d’y répondre et reconnaissant la voix, elle autorisa l’entrée. C’était l’homme du kiosque. Il resta dans l’ascenseur.

     - Vincent vous attendra à l’entrée ouest.

     - Tout de suite ?

     - Oui.

     - Merci

Il appuya sur la bouton de la descente. Diana se tourna vers Catherine.

     - Je vais tâcher de ne pas être longue. Faites comme chez vous. Prenez une douche si vous le souhaitez. Et servez vous dans la cuisine.

Tout en parlant, Diana grimpa sur une chaise et saisit une boite rangée au dessus des livres. Elle en sortit une arme.

     - Savez-vous vous en servir ?

Catherine prit l’arme, en fait sa propre arme, la regarda, la soupesa et haussa les épaules. Diana lui en expliqua rapidement le maniement.

     - Au cas où, lui dit-elle. Ne répondez pas au téléphone commença-t-elle ; puis toutes deux éclatèrent de rire. Et ne laissez personne rentrer.

Elle regarda Catherine.

     - Ça va aller ?

Catherine fit comprendre par une mimique à Diana, qu’elle se comportait comme une mère poule.

     - Bon, je reviens très vite.

 

Diana la quitta, quelque peu agitée et inquiète et pas seulement au sujet de Catherine. Elle se sentait stressée à l’idée de rencontrer Vincent qu’elle n’avait pas vu depuis des semaines, en tout cas pas depuis qu’elle lui avait fait des avances.

Elle n’avait rien prémédité. Elle était dans sa chambre en visite, il venait de rentrer d’un chantier dans les catacombes. Mary s’occupait de Jacob, ils étaient seuls. Il avait enlevé son vêtement de dessus et portait une chemise sans manches. Jamais elle ne l’avait vu ainsi. Assise sur son lit, elle fit tomber quelque chose et il se pencha pour le ramasser. Sans réfléchir, elle avait mit ses bras autour de son cou. Surpris, il s’était tournée vers elle, elle l’avait embrassé sur la bouche. Il ne lui avait pas rendu son baiser mais s’était agenouillé auprès d’elle et avait commencé une phrase. Elle l’avait interrompu pour lui dire ses sentiments, pour lui dire combien elle le désirait.

Doucement, il avait dénoué ses bras et les avait replacés sur ses genoux, s’était assis à ses côtés sur le lit sans la toucher et avait dit à quel point il était désolé. Il avait commencé à expliquer pourquoi il ne pouvait pas ou ne voulait pas. Mais Diana s’était sentie trop humiliée pour écouter et s’était levée pour partir. Il avait essayé de l’arrêter mais elle ne l’avait pas laissé faire. Depuis elle n’était pas revenue. La nuit suivante Vincent avait déposé un mot sur sa terrasse pour lui dire qu’elle serait toujours son amie et qu’elle était toujours bienvenue En-Bas.  Ce mot était resté sans réponse.

 

a suivre...

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