QUAND JE REVIENDRAI

(I shall emerge)
de Becky Bain
Traduit de l'américain par Agnès

Chapitre 17

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La simple idée de sortir pour retrouver la voiture la terrifiait, mais tout se passa sans incident. Catherine ne respira pas vraiment avant d’être de retour dans les appartements de sécurité. Une fois de plus Jenny les attendait. Catherine qui s’était sentie de plus en plus proche de la crise de nerfs pendant tout le trajet, se réjouit de voir que son amie allait d’abord vers Joe. Elle se dirigea vers sa propre porte espérant rentrer avant qu’elle ne se tourne vers elle.

  - Cathy ?

Elle s’arrêta sur le seuil.

  - Ça va Jen, répondit-elle à la question muette de Jenny sans se retourner.

  - Je ne sais pas comment tu peux, dit Jenny l’esprit aussi pratique que jamais. Après tout ce que tu viens de vivre.

Catherine se pencha pour poser son front contre le cadre métallique de la porte.

  - Ça va. Ca va aller.

Jenny la rejoignit.

  - Ne t’inquiète pas Cathy. Tu n’as pas besoin d’être forte maintenant. On est ici, tous les deux et on s’occupe de toi.

Catherine se releva vivement.

  - Je vais bien, insista-t-elle avant de franchir le seuil pour entrer dans sa chambre.

Jenny la suivit.

  - Non, tu ne vas pas bien.

Elle se sentit piquée.

  - Si, dit-elle plus vivement que ce qu’elle aurait voulu. Je vais bien.

  - Tu n’as pas dit trois mots dans la voiture pendant le trajet. Joe était encadré dans la porte. Ça ne te ressemble pas.

  - Je suis crevée, Joe, d’accord ?

  - La journée a été longue, dit Jenny avec sympathie. Veux-tu que je t’apporte quelque chose pour le dîner ?

  - Non, dit hargneusement Catherine. Puis elle réfléchit. Si ! Oh ! Et puis, je ne sais pas !

Elle se sentait sur le point d’éclater en sanglot et se laissa tomber sur son lit.

  - Bon, dit Jenny, très doucement en s‘asseyant à côté d’elle. Oui ou non ?

  - Je n’ai pas faim, murmura Catherine. Mais je sais que je devrais manger. C’est juste que je me sens… je ne sais pas comment je me sens.

  - Joe, va chercher quelque chose à manger pour Catherine, d’accord ? dit Jenny.

Quand il fut parti, elle se leva pour fermer la porte.

  - Parle-moi, Cathy la pressa-t-elle quand elle revint vers elle. Ne garde pas tout à l’intérieur.

Catherine secoua la tête. Elle n’avait pas de mots pour exprimer le chaos de ses sentiments.

  - Joe m’a raconté ce qui est arrivé ce matin.

  - Ce matin ? Est-ce que c’était seulement ce matin ?

  - Est-ce que c’est ce qui te fait du mal ?

Catherine haussa les épaules.

  - Oui, mais il n’y a pas que ça.

  - Ce qui s’est passé dans le tribunal, devina Jenny. Ce Vandt.

  - Je n’ai plus peur de lui maintenant, Jenny, dit-elle. Il me terrorisait mais plus maintenant.

  - Tant mieux, non ?

  - Je ne sais pas, je ne sais pas. Les mots sortirent de sa bouche dans un flot qui lui fit perdre la respiration.

  - Quoi ? Que se passe-t-il Cathy ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

  - C’est ce que je ressens maintenant. Ce qui a remplacé la terreur.

  - C’est quoi ?

  - De la haine. Je le hais Jenny

  - Ce n’est pas surprenant. Moi aussi et pourtant je ne l’ai jamais rencontré.

Catherine secoua la tête.

  - Pas de cette façon. Pas avec autant d’acharnement. Pas avec cette intensité. Cette haine me consume. J’étais assise sur ce banc cet après-midi et je ne cessais de penser à tout ce qu’il m’avait pris. À toutes les vies qu’il avait détruites. Elle pencha la tête. La vengeance, ce n’est pas beau, Jenny, particulièrement quand c’est aussi violent que ça l’est en moi en ce moment.

  - Tu ne sais pas ce que je voudrais lui faire, dit Jenny d’un air sombre. Après tout ce qu’il nous a fait vivre. Vas-y, tu peux le haïr, Cathy. Enrage-toi contre lui. Ne te retiens pas. Il t’a pris pratiquement cinq années de ta vie. Il a essayé de te tuer.

  - Mais, dit Catherine faiblement. Qui suis-je si je suis capable de haïr quelqu’un aussi fort ?

Jenny mit ses bras autour de ses épaules.

  - Je crois bien que cela veut dire que tu es humaine, toi aussi, lui dit-elle gentiment.

Catherine se mit à pleurer. Pas de petites larmes, mais des flots furieux alimentés par toute la frustration et les privations de ces cinq années. Et pendant tout ce temps, Jenny la tint dans ses bras. Finalement la tempête se calma. Catherine s’assit, essuya ses yeux, les doigts tremblants. Jenny arracha un mouchoir et le lui tendit.

  - Merci, Jen, dit-elle. Pour être avec moi, pour avoir compris.

  - Il fallait que ça sorte, Cathy. Ça te rongeait.

  - Je pense que cela m’aurait détruite à la fin.

  - Tu ne le détestes plus ?

Catherine dut réfléchir un instant.

  - Je crois que si, admit-elle finalement. Je suis toujours en colère. Il m’a tellement pris. Ma liberté, ma foi, ma confiance en moi-même. Mais je crois que je peux vivre avec cette haine. Apprendre à vivre avec elle. Elle eut un rire tremblant. Et j’espère que peut-être qu’un jour je pourrais m’en détacher.

  - Il ne mérite pas de pardon, dit Jenny avec violence. C’est le mal incarné, il s’est rendu coupable d’actes immondes. Et tu dois encore lui faire face demain matin.

À cette pensée, Catherine eut un sanglot.

  - Oui, dit-elle faiblement. Je dois y retourner.

Le matin suivant, Catherine annula les exercices physiques. D’une certaine façon, le soulagement que cela lui apportait ne lui semblait plus aussi nécessaire. Elle s’habilla pour le tribunal puis s’assit sur son lit et attendit. Jenny attendit silencieusement à côté d’elle.

Au bout d’un moment, Catherine regarda la pendule. Il était huit heures et demi passé et elle devait être au tribunal à neuf heures.

  - Joe est en retard, commenta-t-elle. Il devrait être ici, tu ne crois pas ?

Elle savait que Joe avait passé la nuit avec Jenny, qu’il était parti vers sept heures ayant une course à faire ou quelque chose.

  - Il a dit qu’il serait là à temps pour t’accompagner, dit Jenny d’un air soucieux. Tu ne penses pas…

  - Il ne lui est rien arrivé, Jen, dit Catherine d’un ton plus confiant qu’elle ne l’était.

La matinée de la veille était encore présente à son esprit et l’ecchymose à son côté la lui rappelait cruellement.

  - Les avocats doivent essayer de marchander sur un point de procédure, avant que le jury puisse entendre le moindre témoignage. Probablement au sujet de ce que j’ai dit hier. Joe y est peut-être, pris dans le vif du sujet.

  - Tu dois avoir raison, concéda Jenny, mais son front ne se dérida pas.

Catherine se leva pour marcher à travers la pièce. Cela dura quelques minutes mais ses chaussures n’étaient pas faites pour suivre le rythme fébrile de ses pas et elle s’assit de nouveau. La rose de Vincent était enfouie dans la poche de son tailleur, elle tritura la pochette un instant, puis enleva ses chaussures d’un geste sec du talon et recommença à faire les cent pas. Au bout de quelques instants, Jenny se leva pour faire de même.

Neuf heures sonnèrent.

  - On devrait demander aux gardes, suggéra Jenny.

  - S’ils savaient quelque chose, ils nous l’auraient dit, répondit Catherine.

Neuf heures et demi. L’attente qui s’éternisait avait mis les nerfs de Catherine à vif. Le souci que Jenny essayait de cacher ajoutait à son stress. Toutes deux sursautèrent quand la porte s’ouvrit.

  - Joe !

Jenny laissa tomber le livre qu’elle regardait sans le voir et se précipita vers lui, dans ses bras.

  - Hé ! dit-il surpris la serrant contre lui.

D’après les sons étouffés qu’il entendit, il conclut que Jenny pleurait.

  - On s’est fait un sang d’encre pour toi, expliqua Catherine.

Elle aussi faillit pleurer de soulagement. Joe tapota le dos de Jenny et caressa ses cheveux.

  - Je suis désolé, bébé. Il est arrivé des choses. J’aurais du vous appeler.

  - Oui, acquiesça Jenny avec conviction en se dégageant pour essuyer ses larmes. Tu aurais du.

  - Qu’est-ce qui se passe, Joe, demanda Catherine. Pourquoi le tribunal est-il tellement en retard par rapport à ce qui était convenu ? J’étais supposée être là bas pour témoigner à neuf heures.

  - Gabriel est mort.

  - Mort ? répéta t-elle hébétée, incapable de saisir le sens de la phrase.

  - Ils l’ont trouvé ce matin. Le légiste a dit que ça ressemblait à un empoisonnement.

Catherine était pétrifiée, les yeux grands ouverts.

  - Un suicide ? demanda Jenny.

  - Il n’a pas laissé de message, dit Joe. Si c’est le cas, je pense que c’est parce qu’il a vu le visage des jurés quand Catherine a témoigné hier. Il savait que même si ses avocats parvenaient à faire enlever du procès-verbal quelques-uns uns des propos de Catherine, c’était trop tard. Le jury l’a entendue et pire, le jury l’a crue. Avec tous les témoins encore à venir, le médecin, l’infirmière, un couple de valets, il a du se dire qu’il n’avait plus aucune chance d’être acquitté. Mais les fédéraux n’excluent pas une intervention extérieure.

  - Un meurtre ? Catherine parut incrédule. Pour quelle raison ?

Joe écarta les mains.

  - Nous avons des preuves de l’appartenance de Vandt à un cartel mafieux international. Certains experts pensent qu’il est possible que les autres membres en soient venus à le considérer comme un danger.

  - Et qu’ils l’aient tué ? Un des leurs ? Cela n’a pas de sens, Joe. C’était au tour de Jenny de se montrer sceptique.

  - À moins qu’ils ne se soient rendus compte que Gabriel avait outrepassé leurs règles, contra Joe. Il avait perdu de vue les objectifs du cartel pour mener une vengeance personnelle.

  - Une vengeance personnelle ? commença Catherine encore troublée.

  - L’attentat contre toi hier, expliqua Joe. Il s’est produit bien trop tard pour changer vraiment le verdict. Il voulait te tuer parce que tu t’étais dressée contre lui. Parce que tu l’avais vaincu.

Catherine réussit à faire un sourire tremblant.

  - J’aimerais bien le croire.

  - Que tu le croies ou non, c’est vrai, lui affirma Joe. Tu as détruit son empire pratiquement à toi toute seule, Radcliffe. Rien de tout cela ne serait arrivé sans toi.

  - Que va-t-il se passer maintenant, Joe ? demanda Jenny.

Catherine leva les yeux. Les pensées tournaient en rond dans sa tête allant de son témoignage, à la mort de Gabriel et vice versa. Joe sourit.

  - On rentre à la maison.

La maison. Quand Catherine y pensait maintenant, c’était un lieu mythique, interdit à jamais, hors de portée.

  - Nous tous ? insista Jenny.

  - Bien sûr, dit Joe. Nous tous.

Il serra les mains de Catherine puis les relâcha pour s’asseoir.

  - On y va Radcliffe. Il y a une voiture en bas.

  - Je dois faire mes bagages, dit-elle en se sentant un peu bête. Elle regarda autour d’elle, les murs couverts des précieux souvenirs envoyés un par un dans les paquets de Vincent. Je peux ?

  - Ne prends que ce qui est réellement important, lui conseilla Joe. Quelqu’un viendra enlever le reste pour te l’envoyer plus tard. Il sourit largement. À  moins que tu ne préfères perdre la moitié de la journée pour le faire toi-même.

  - Non. À la maison, dit-elle à voix haute et pour la première fois le mot sonna juste. Je rentre à la maison.

Les mots gonflèrent son cœur et un instant, elle crut qu’il allait éclater de joie. À la maison.

La rose de Vincent était déjà dans sa poche. Elle prit les photos de ses parents et sortit d’un tiroir son journal qui contenait tout ce qu’elle avait écrit à Vincent. Joe avait raison. Tout le reste pouvait attendre. Il n’y eut aucune formalité au trente cinquième étage. Ils furent juste poussés vers l’ascenseur qui les conduisit au parking où une voiture les attendait.

  - Merci, Tony, dit Joe au chauffeur. C’est moi qui m’en occupe.

  - Pas de problème, M. Maxwell, dit Tony. À plus tard.

Joe se glissa dans le siège du conducteur, Jenny prit place à côté de lui et se poussa pour faire place à Catherine à côté d’elle.

Être dehors après une aussi longue période de confinement, lui fit un drôle d’effet et il ne se passa guère de temps avant que Catherine ne se mette à trembler.

  - Jenny, dit-elle d’une voix commotionnée.

Jenny la regarda. Quelque chose dans son visage dut l’alarmer car elle prit la main de Catherine.

  - Qu’est-ce qui se passe Cathy ?

  - Je ne sais pas. Elle leva sa main libre et Jenny put voir combien elle tremblait. Tout est arrivé si vite. Je devrais être au tribunal en ce moment.

  - Réjouis-toi de ne pas y être.

  - Je sais. Je pense que je suis contente. Je sais que je devrais l’être. Elle sourit gauchement. Je n’arrive pas à croire que je m’en suis sortie. De tout.

  - Qu’est-ce que ça veut dire ? intervint Joe, jetant à son tour un coup d’œil vers elle.

  - Que c’est fini ! Est-ce que je suis réellement libre, Joe ? Est-ce que je peux vraiment entrer dans ce magasin, dit-elle en en montrant un au hasard, sans risquer ma vie ?

Il passa son bras au-dessus de Jenny et posa sa main sur leurs deux mains jointes.

  - Il est mort, Cathy. J’ai vu son corps de mes yeux avant qu’ils ne l’enlèvent. Il ne peut plus te faire de mal. Et personne d’autre n’a de raison de s’en prendre à toi.

Cela lui semblait impossible à croire, mais Joe semblait formel. Elle lui fit un petit sourire. Jenny prit sa main et la serra pour la réconforter alors que la voiture roulait le long de Central Park ouest.

  - Où on va  ? demanda Joe alors qu’ils approchaient de son ancien appartement.

Catherine dressa mentalement la liste des entrées les plus proches pour les tunnels.

 - Central Park, près du Jardin Sauvage.

Joe lui coula un regard incrédule tout en tournant dans une allée.

  - Tu te fais la malle après presque un an de réclusion dans une prison dorée et la première chose que tu veux faire, c’est une promenade dans le Parc ? demanda-t-il.

Jenny qui avait des raisons de suspecter autre chose le fit taire.

  - Laisse la faire ce dont elle a envie, Joe.

Catherine serra la main de Jenny avec reconnaissance et dirigea Joe.

  - Arrête-toi là. Je suis tout près.

  - Tout près de quoi ? demanda Joe. Il n’y a rien d’autre ici que des arbres, des tables de pique-nique et ce gros tuyau d’évacuation pour les orages ici au pied de la colline. À moins que ton projet ne soit de jouer au frisbee avec ces mômes là bas !

Jenny lui pinça le bras.

  - Ne pose pas tant de questions, Joe. Elle se tourna vers de Catherine. Est-ce qu’on va te revoir ?

Le regard de Catherine était invinciblement attiré, par le conduit dont Joe venait de parler de façon si désobligeante, sous la colline. Elle se retourna rapidement.

  - Bien entendu, promit-elle. Je vous fais signe très bientôt.

  - Bon, dit Jenny. C’est que je veux faire la connaissance de Nicolas moi. Elle baissa la voix. Et de Vincent si c’est possible.

  - Je pense que ce sera possible, dit Catherine. Elle les regarda l’un après l’autre. Elle serra Jenny et se pencha pour embrasser Joe. Merci pour tout.

Elle sortit de la voiture. La pelouse largement étalée entre elle et le conduit la fit hésiter. Les espaces ouverts lui faisaient encore un peu peur, et par habitude ses yeux repérèrent une douzaine d’emplacements où un tireur embusqué aurait pu se cacher. Mais Joe lui avait juré qu’il n’y avait plus rien à craindre. Et Vincent devait être en train d’attendre.

Les genoux tremblant d’espoir autant que d’appréhension, elle courut vers la petite butte. Elle entendit le moteur se mettre à ronronner, mais la voiture n’avait pas bougé quand elle atteignit le sol de béton à l’entrée du gros écoulement. Elle s’arrêta pour regarder derrière elle. Jenny agitait la main. Catherine leva la sienne en réponse et attendit que la voiture soit hors de vue. Un rapide coup d’œil de l’autre côté lui permit de vérifier que le taillis empêchait les ado qui jouaient au frisbee de la voir. Personne n’était en vue.

Elle plongea dans l’entrée béante, et soudain éperdue, se précipita en avant. Vincent l’attendait comme elle était sûre que ce serait le cas. Elle se jeta dans ses bras. Il retint sa propre réponse pour la caresser doucement.

  - Tu es blessée, murmura-t-il. Comment ?

  - Hier. Elle enfonça sa tête contre sa poitrine. Tu as dû t’en rendre compte.

Il confirma d’un air sombre.

  - J’ai lu les compte-rendus de presse ce matin. Ils disaient que tu n’avais pas été blessée.

  - Je portais un gilet pare-balles. Une des balles m’a atteinte sur le côté. Elle m’a manquée en fait. J’ai une ecchymose mais pas de vraie blessure. Ici, dit-elle en pressant l’endroit correspondant sur le côté de Vincent.

Ses bras la serrèrent plus fort, évitant soigneusement la zone douloureuse et elle sentit ses lèvres dans ses cheveux. Elle leva son visage pour un baiser qui réveilla  en chacun d’eux leur grand désir de l’autre. Au bout d’un instant, il arracha sa bouche à la sienne et pressa sa joue contre le front de Catherine.

  - Je n’arrive pas à y croire.

  - Moi non plus, dit-elle et elle recula un peu pour le regarder. Où est Nicky ?

  - Il va bien, la rassura Vincent en entourant ses épaules de son bras. Il ouvrit la grille pour la laisser passer et la garda tout près de lui pendant le trajet vers les profondeurs.

  - Je ne lui ai pas dit que tu arrivais. Quelque chose aurait pu t’empêcher à la dernière minute. Je n’ai pas voulu soulever un espoir qui aurait pu être déçu.

  - J’espère qu’il voudra bien me parler.

Elle trembla à l’idée qu’il pourrait se détourner d’elle. Le bras de Vincent la tint plus fort encore.

  - Catherine, notre fils a beaucoup souffert de l’absence de sa mère. Te voir, ce ne sera que du bonheur pour lui.

Elle s’efforça de sourire pour lui faire plaisir, mais il dut d’en rendre compte car il s’arrêta au milieu d’un passage et se retourna pour la regarder en face. Il posa ses mains sur ses épaules.

  - Notre fils t’aime, dit-il fermement. Je connais son cœur aussi bien que le tien. Tu dois me faire confiance là dessus.

  - Je te fais confiance, mais…

Il l’invita de son regard tranquille à continuer.

  - Mais je ne sais pas à quel point tu es volontariste à ce sujet et donc si tu es vraiment objectif.

Il réfléchit un instant et sourit.

  - Tout est possible, admit-il, mais je crois que je le suis. On y va maintenant ?

  - Dans une seconde. Mais d’abord, je voudrais te donner quelque chose. Il la regarda avec amour pendant qu’elle plongeait la main dans la poche de son manteau.

  - Voilà.

Il prit le petit volume qu’elle lui tendait.

  - Le journal que je t’ai envoyé. Il la regarda. Il ne t’a pas plu ?

Ce fut à son tour de sourire.

  - J’ai écrit dedans pratiquement tous les jours.

  - Ce sont tes pensées et tes sentiments personnels, Catherine. Tu n’es pas obligée de les partager avec moi.

  - Non. Tu ne comprends pas. C’est pour toi, Vincent. J’ai tout écrit pour toi. Toutes les lettres que je ne pouvais pas t’envoyer sont là. Je veux que tu les aies.

Il passa ses doigts sur la douce couverture de cuir.

  - Je les lirai alors, promit-il et il enfouit le livre dans une des nombreuses poches de sa cape.

  - Il y a autre chose. Elle sortit le sachet de la poche de son tailleur.

  - Ma rose.

Il pencha la tête pour qu’elle lui passe le lacet autour du cou. Il prit dans sa main le petit paquet avec le geste qu’elle lui avait vu si souvent faire.

  - Il m’a manqué, avoua-t-il.

  - Merci de me l’avoir envoyé, dit-elle. Il m’a beaucoup aidée.

  - C’est ce que je voulais.

Étrangement, de lui avoir donné le carnet et rendu la rose, elle se sentit plus à même d’affronter quoi que ce soit qui allait se passer avec Nicolas maintenant. Elle prit son bras et ils repartirent. Il la conduisit vers les cavernes habitées, puis vira dans un passage qu’elle ne se rappelait pas avoir utilisé auparavant. Elle entendit les cris hauts-perchés d’enfants en train de jouer, longtemps avant d’arriver dans une vaste crypte irrégulièrement éclairée par les quelques rayons de soleil obliques qui arrivaient à passer au travers des fissures de la voûte.

Le sol de la grotte était recouvert d’une bonne épaisseur de sable. Au centre se trouvait un portique réalisé en ce qu’il lui parut être des tuyaux en PVC et des bouts de ferraille. Une demi-douzaine des enfants les plus petits s’agitaient autour des échelles et des passerelles, se balançaient sur les cordes ou se bousculaient sur un petit rebord pour s’élancer sur un toboggan de bois poli.

Catherine les examina anxieusement un par un, inquiète de ne pas pouvoir reconnaître Nicolas après tout ce temps. Puis elle repéra un petit garçon qui grimpait tout en haut du portique. Au fond d’elle son cœur se serra et dansa, elle eut hâte de passer sa main sur les longs cheveux attachés au ras de sa nuque. Elle voulait toucher ses joues, regarder ses yeux et y voir l’amour confiant qui y avait toujours brillé.

  - Je vais l’appeler, dit Vincent.

Elle le retint par le bras.

  - Non. Non pas encore. Laisse-moi un instant.

Un instant pour le regarder, pour savourer la vision qu’il lui offrait, inconscient et insouciant, tout à son jeu. Ses mouvements avaient une assurance qu’ils n’avaient pas eue un an plus tôt. Il ramassa son corps pour prendre son élan avant de sauter au-dessus d’un vide et Catherine eut intérieurement un mouvement de recul. Il cria quelque chose à l’un des autres enfants avant de se laisser glisser sur l’un des toboggans de bois du portique.

Un des enfants aperçut Vincent et le salua bruyamment. Nicolas tourna la tête.

  - Papa, hurla-t-il. Regarde-moi ! Il attrapa une corde qui pendait près de lui, puis il se figea un instant avant de se retourner de nouveau pour les regarder.

Catherine retint sa respiration. Nicolas resta en suspens sur la plate-forme, le regard fixe, le visage inexpressif. Les autres enfants jouaient dans le brouhaha. Vincent était debout derrière elle, lui donnant sa force. La conscience de Catherine se réduisit pour se concentrer jusqu’à ce qu’ils soient seuls au monde. Elle et son fils.

Nicolas resta sans bouger pendant si longtemps qu’elle commença à se demander s’il l’avait vraiment reconnue. Elle avait été absente pendant un quart de sa courte vie, après tout et elle savait bien qu’elle ne ressemblait plus guère à la jeune femme qu’avait peint Kristopher. Le temps et le chagrin avaient laissé leur marque indélébile sur elle.

Ou peut-être était-il seulement en train de faire un choix, celui de s’ouvrir ou non à une nouvelle déception, plus tard, s’il lui ouvrait de nouveau son cœur. Elle souhaita qu’il fasse quelque chose. N’importe quoi qui lui ferait quitter ce regard terrible à force d’être impassible. Il se retourna et Catherine sentit que son cœur allait se briser.

Avec des précautions qu’il n’avait pas eues lorsqu’il ne se savait pas observé, Nicolas traversa la plate-forme jusqu’à l’échelle. Il descendit lentement et s’arrêta au pied du portique. Il avait l’air ombrageux. Un an plus tôt, cela aurait signifié qu’il était en pleine révolte contre quelque chose qui ne lui plaisait pas. Elle tendit ses mains vers lui.

  - Nicky, plaida-t-elle.

Elle ne sut jamais si c’était son ton angoissé ou tout simplement le son de sa voix, mais avant que l’écho de son nom ne se soit éteint, la mauvaise humeur disparut et il se précipita en courant. Il trébucha dans le sable épais mais se rattrapa sur les mains pour se relever tout de suite avant même qu’elle ait eut le temps de ciller.

Elle se laissa tomber sur ses genoux juste à temps.

- Maman ! hurla joyeusement Nicolas en se jetant dans ses bras.

FIN

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