ET SI C'ÉTAIT VRAI? 

(Take Me Home)

De LEA

Traduit de l'américain par Annik

 

Chapitre 4

Vincent était assis dans sa chambre, fixant distraitement le livre qu’il essayait de lire. Il jeta un coup d’œil autour de lui, à son environnement familier que l’absence de Catherine lui faisait désormais trouver presque hostile. Comme elle lui manquait ! Il repensa à leurs longues soirées tranquilles, leur chaude intimité, à la sensation de son corps reposant près de lui…

Mais ce qui lui manquait le plus, c’était la chaleur de son amour. Il savait bien que Catherine l’aimait, rien au monde ne pourrait changer cela, mais ce qui lui parvenait maintenant à travers leur lien était de nouveau soigneusement réfréné, emprisonné derrière les murs qu’il lui avait lui-même imposés. Même quand ils étaient ensemble, il se surprenait à regretter la proximité qu’ils avaient partagée. Ils en étaient revenus à leur relation d’avant, aux chastes étreintes, aux contacts furtifs et aux mots non prononcés, mais ce n’était plus suffisant pour Vincent, pas plus que pour Catherine. Il mesurait pleinement désormais à quel point elle devait se restreindre par égard pour lui.

Son bonheur lui manquait aussi. Les journées de Catherine dans le monde d’En-Haut était ternes, teintées d’une tristesse résignée. Il savait qu’elle avait finalement surmonté le traumatisme, mais son travail ne lui apportait plus guère de satisfaction.

Les nuits étaient une autre sorte de torture. Dans ses rêves, Catherine revivait le temps qu’ils avaient passé ensemble. Vincent, éveillé dans son lit, partageait ses émotions, savourant la chaleur de sentiments à nouveau libérés de leurs entraves, jusqu’au matin, quand la déception et la solitude de Catherine faisaient écho aux siennes. Parfois, à sa grande honte mêlée de ravissement, elle rêvait de ce qui était arrivé aux sources chaudes, mais le songe se terminait toujours trop tôt, les laissant tous deux pleins de désir inassouvi.

Il soupira. Des rêves, voilà tout ce qu’il restait des dix jours merveilleux qu’ils avaient passés ensemble. Il avait eu un moment l’espoir fou de les voir se réaliser, mais sa faiblesse et son manque de contrôle les avaient condamnés à rester des rêves.

— Vincent !

 La voix de Père le fit sursauter. Il était si préoccupé par ses pensées qu’il ne l’avait pas entendu entrer.

— Tu as l’air fatigué, mon garçon.

Vincent haussa les épaules.

— Je ne dors pas très bien, ces derniers temps.

Père s’installa en face de lui, le visage inquiet.

— Raconte-moi !

— Qu’y a-t-il à raconter ?

— Que Catherine te manque.

— Vous le savez très bien, soupira Vincent. Et je vous en prie, ne me dites pas que vous m’aviez prévenu. J’étais conscient des risques. Je savais à quel point elle me manquerait si elle décidait de retourner En-Haut.

— Est-ce vraiment ce qu’elle a fait ?

— Que voulez-vous dire ?

— A-t-elle vraiment choisi de retourner En-Haut ? Il m’a semblé, à moi, que tu ne lui laissais pas vraiment le choix.

Vincent secoua la tête ;

— Je ne vous comprends pas, Père. Il fallait qu’elle remonte. Elle devait affronter ce qui lui était arrivé afin de pouvoir guérir.

— Oui, et elle le savait très bien. Mais y avait-il une quelconque obligation à ce que son retour En-Haut soit… définitif ?

— Père !

Le vieil homme eut un sourire ironique.

— Surprenant, n’est-ce pas, que ce soit moi qui te dise cela ! Mais j’ai encore des yeux pour voir, même si Dieu sait que j’ai pu me montrer aveugle dans le passé. Il était impossible de ne pas remarquer comme Catherine s’est vite adaptée à la vie de notre monde, comme elle était heureuse ici avec toi, et comme tu étais heureux quand elle vivait parmi nous… Vincent, j’ai toujours voulu ce qu’il y avait de mieux pour toi. Ce n’est jamais facile de remettre ses certitudes en question, mais en vous voyant ensemble, Catherine et toi, en constatant l’amour et le bonheur que vous partagiez, j’ai commencé à me dire que je m’étais trompé, que peut-être…

Vincent se cacha le visage dans les mains avec un gémissement.

— Je vous en prie, Père, ne le dites pas ! Moi aussi, j’y avais pensé. J’avais même commencé à croire que nous pourrions… Il leva vers son père un visage torturé, strié de larmes. Mais j’ai tout gâché ! J’ai été incapable de me contrôler et j’ai trahi la confiance de Catherine. Je ne suis pas digne de ce rêve, Père.

Père prit les mains de son fils dans les siennes et le regarda droit dans les yeux ;

— Vincent, est-ce qu’il s’est passé quelque chose dont tu aurais omis de me parler ?

— Oh, Père, j’ai tellement honte de moi ! D’une voix entrecoupée de sanglots, Vincent parvint finalement à  raconter ce qui s’était passé aux sources chaudes. Pendant tout son récit il garda la tête baissée, se sentant incapable d’affronter la condamnation choquée qu’il était sûr de trouver dans les yeux de son père, mais quand il releva la tête, il ne rencontra dans son regard qu’amour et compréhension.

Et les paroles de Père le firent sursauter.

— Ma foi, il semblerait bien que tes craintes… nos craintes… étaient sans fondement.

— Père !

— Rien de mal n’est arrivé à Catherine.

— Mais si !

— Vincent, ne sois pas de mauvaise foi. Je te rappelle que c’est en te courant après qu’elle s’est blessée.

— Mais j’ai perdu tout contrôle. Je savais qu’il fallait que je sorte de ce bassin, mais j’étais incapable de la quitter.

— Est-ce que ton… autre toi-même… ?

Vincent secoua la tête.

— Non. J’aimerais bien pouvoir faire retomber le blâme sur... mon côté obscur, mais ce n’était que moi.

Une étincelle malicieuse s’alluma dans les yeux de Père.

— Pas seulement toi. Vous étiez deux dans ce bassin et d’après ce que j’ai compris, Catherine était plus que consentante…

— Père, elle n’était pas complètement elle-même. Elle ne savait pas ce qu’elle faisait.

— Tu crois cela ? Moi je suis persuadé qu’elle le savait très bien, au contraire.

— Parce qu’elle pensait que j’étais son mari !

Père regarda son fils droit dans les yeux.

— Non, Vincent, parce que tu es l’homme dont elle est amoureuse. Et tu as été incapable de lui résister parce que tu es un homme amoureux. Un homme qui s’est vu refuser le droit d’aimer comme tous les autres… par un père empli de craintes et de préjugés.

— Je vous en prie, Père, ne dites pas cela. Je sais que tout ce que vous avez fait, vous l’avez fait par amour pour moi.

— Eh bien cela prouve seulement les dégâts qu’on peut parfois causer avec les meilleures intentions, rétorqua Père avec un sourire amer. Catherine est comme une fille pour moi, mais il m’a fallu tout ce temps pour admettre qu’elle et toi étiez faits l’un pour… Vincent, qu’y a-t-il ?

— Elle arrive. Catherine vient En-Bas !

Père se leva en souriant.

— Va la rejoindre, Vincent, et raconte-lui tout.

— Père, je ne pourrai jamais… 

— Tu lui dois la vérité ! Raconte-lui et ensuite demande-lui ce qu’elle veut faire. Je n’ai aucun doute sur ce que sera sa réponse et d’ailleurs, toi non plus. Allez, va !

Vincent acquiesça en silence et se précipita hors de la pièce. Père se laissa retomber dans son fauteuil avec un soupir de soulagement. Dès qu’il avait reçu le message de Peter, il avait commencé à chercher les arguments susceptibles de convaincre son obstiné de fils. Il sourit à la pensée de deux vieux docteurs jouant les Cupidons, mais cela avait l’air de marcher… 

 
*****

 
Catherine avait renoncé à passer chez elle prendre quelques affaires. Débarquer En-bas avec une valise serait peut-être un peu trop évident… autant ne pas effrayer Vincent d’entrée de jeu ! Il serait déjà assez perturbé comme cela quand elle lui parlerait de ses rêves ! Surtout si elle mentionnait les sources chaudes… Elle secoua la tête. Pas question de raconter ce rêve à Vincent, au risque de le voir s’enfuir en courant vers le tunnel le plus lointain et le plus profond qu’il pourrait trouver ! Plus tard, peut-être…

Elle pénétra dans le tunnel de drainage et comme elle ouvrait la grille, la porte intérieure coulissa également.

— Vincent !

Elle se jeta dans ses bras pour une étreinte qui la surprit par sa force… et sa proximité. D’habitude, quand Vincent la prenait dans ses bras, il s’arrangeait toujours pour la tenir aussi un peu à distance, pour maintenir un subtil écart entre leurs deux corps. Mais pas aujourd’hui. Cette fois, c’était exactement comme dans ses rêves et elle savoura le plaisir de le sentir contre elle.

Mais Catherine n’était pas au bout de ses surprises : Vincent se pencha vers elle pour l’embrasser tranquillement sur les lèvres, comme s’il n’y avait rien de plus naturel pour lui que de l’accueillir d’un baiser.

— Je suis heureux que tu sois venue, Catherine.

Elle tenta de reprendre ses esprits.

— Je… j’avais envie de te voir. Il y a des choses que je voudrais te dire.

— Alors allons dans ma chambre, acquiesça-t-il. J’ai moi aussi des choses importantes à te raconter.

En chemin, elle resta silencieuse et garda fermement le contrôle de ses émotions, essayant de ne pas trop laisser monter l’espoir fou suscité par le baiser et les paroles de Vincent. Il ne disait rien lui non plus, se contentant de serrer sa main dans la sienne tandis qu’ils marchaient d’un pas rapide.

Arrivé à sa chambre, il la surprit une fois de plus en tirant le rideau qui fermait l’entrée. Puis il se tourna vers elle, le regard intense.

— Raconte-moi.

— Toi d’abord !

— Je t’en prie !

Elle prit une profonde inspiration.

— J’ai quitté mon travail. J’ai donné ma démission à Joe, aujourd’hui.

— Pourquoi ? Je sais tout ce que ton travail signifie pour toi.

— Signifiait. Plus maintenant. Je… je ne m’y sens plus à ma place.

— Est-ce à cause de… ce qui t’est arrivé ?

— Non, répondit-elle avec un haussement d’épaules. Le Dr Sanders m’a beaucoup aidée pour ça… mais j’ai fait des rêves vraiment étranges, ces derniers temps, des rêves dont je ne peux pas lui parler. Alors je suis allée voir Peter… et tout ce qu’il a pu me dire, c’est que je devais t’en parler à toi.

Elle crut voir l’ombre d’un sourire sur le visage de Vincent.

— Et de quoi parlent ces rêves, Catherine ?

— De la vie En-Bas. De notre vie ensemble, tous les deux. Vincent, ils parlent de notre rêve ! Elle guetta sur son visage un signe de désarroi, mais ne rencontra qu’un regard calme et attentif. Ce sont des rêves tellement beaux, tellement pleins de bonheur… et ils paraissent si réels ! Quand je me réveille, j’ai chaque fois l’impression d’avoir perdu quelque chose de très précieux et ça ne fait qu’empirer de jour en jour. Comme si mes rêves étaient la réalité et ma vie un cauchemar gris et froid. Je ne peux plus continuer comme ça !

L’attirant contre lui, il lui caressa doucement les cheveux de ses lèvres.

— Tout va bien, Catherine. Il y a une explication logique à ces rêves. Quelque chose que tu ignores encore. Quelque chose que j’aurais dû te dire déjà depuis un moment, mais je n’en ai pas eu le courage.

Elle s’écarta légèrement pour le regarder.

— Vincent, qu’est-ce que c’est ? C’est ce que tu voulais me dire ce soir ?

Il hocha la tête.

— Oh, Catherine commença-t-il d’une voix enrouée d’émotion, évitant de la regarder dans les yeux. Tes rêves… ne sont pas vraiment des rêves. Ce sont les souvenirs des dix jours que tu as passés En-Bas à ta sortie de l’hôpital, ces dix jours que tu as oubliés.

— Mais Vincent, tu ne comprends pas, dans ces rêves, nous vivons ensemble, toi et moi.

Il ramena son regard vers le sien.

— C’est ce que nous avons fait. Quand tu t’es réveillée à l’hôpital, après ce terrible choc, tu avais presque tout oublié de ta vie En-Haut. Tu croyais que tu vivais dans les tunnels et que j’étais… ton mari.

— Mon… mari ? s’étrangla-t-elle. Elle se sentit rougir et ce fut son tour d’éviter les yeux de Vincent. C’était là une de ses aspirations les plus secrètes, un désir que pendant très longtemps elle avait à peine osé s’avouer à elle-même, et sous le choc de ce qui s’était produit, son inconscient l’avait trahie, révélant ce souhait à Vincent… et probablement à tous les autres, aussi.

Il lui prit le menton pour la forcer à le regarder.

— Peter nous a expliqué qu’après cette expérience dramatique, tu avais besoin d’un… refuge temporaire et j’ai compris que ce refuge n'était autre que notre rêve. Tu n’étais pas assez forte pour affronter ce qui s’était passé, tu avais besoin d’être rassurée, alors…

— Alors vous avez joué le jeu ! Vincent, je suis navrée de t’avoir imposé ça ! Cela a dû être si difficile pour toi de…

Un doigt caressant arrêta les mots sur ses lèvres.

— Catherine, ces dix jours… et ces dix nuits ont été les plus beaux de ma vie ! Partager ce rêve avec toi, même pour un court moment, c’était plus que je n’aurais jamais osé rêver.

Son émotion était palpable et dans la lumière de son regard bleu, elle lut les mots qu’il n’osait pas encore prononcer à haute voix. Vincent voulait que le rêve continue ! Faisant de son mieux pour contenir la vague de joie qu’elle sentait monter en elle, Catherine parla d’une voix douce.

— Dans mes rêves, Vincent, je me sentais enfin libre de te dire à quel point je t’aime et toi…

La réponse ne se fit pas attendre.

— Je t’aime, Catherine, je t’ai toujours aimée.

Elle lui sourit, rayonnante, et abandonna tout contrôle sur ses émotions. Comme un soleil radieux émergeant des nuages, la pleine force de son amour déferla sur Vincent, l’emplissant à nouveau de cette chaleur qui lui avait tant manqué depuis qu’elle avait quitté son monde. Elle leva le visage vers lui, ses lèvres entrouvertes en invitation.

— Et dans mes rêves, nous…

Le baiser de Vincent fut tout ce qu’elle avait rêvé, et plus encore. Il prit ses lèvres avec un fervent abandon et une telle assurance qu’elle se demanda l’espace d’une seconde combien d’occasions de s’exercer il avait eues durant ces dix jours… et ces dix nuits. L’image des sources chaudes lui revint à l’esprit. Est-ce que par hasard… Puis elle cessa de penser pour s’abandonner totalement à ses sens. Elle plaqua son corps contre celui de Vincent et sentit sa grande main descendre au creux de ses reins pour l’attirer plus près encore. Elle fut ravie de sentir contre elle l’évidence de son désir et encore plus ravie qu’il ne tente même pas de le lui dissimuler.

Les lèvres de Vincent glissèrent vers son cou et il gémit doucement, le souffle brûlant.

— Tu m’as tant manqué ! Mon monde était devenu sinistre sans toi.

Elle lui caressa la tête, apaisante.

— C’est fini, maintenant, mon amour. Je suis là et je ne m’en irai plus. Elle s’écarta un peu pour le regarder. Vincent, je suis venue dans l’intention de rester ! Je n’ai plus ma place En-Haut. Ma place est ici, avec toi, tu sais que c’est vrai !

Il lui rendit son regard avec la même intensité et hocha lentement la tête.

— Oui, je sais cela, maintenant, Catherine. Je désire moi aussi que tu restes, je le désire plus que tout… mais il faut d’abord que je te dise autre chose que tu ne sais pas encore… au sujet… d’un autre de tes rêves.

Elle comprit immédiatement et ses yeux s’éclairèrent.

— Les sources chaudes ! Tu veux dire que ça aussi, c’est vraiment arrivé ?

Il baissa les yeux.

— Je savais pourtant qu’il me fallait l’empêcher à tout prix, que je ne devais pas tirer avantage de ta faiblesse… mais je te désirais tant ! J’ai perdu tout contrôle, je n’ai pas pu résister. Catherine, me le pardonneras-tu un jour ?

Elle secoua la tête.

— Te pardonner à toi ? Vincent, si ce rêve correspond bien à ce qui s’est passé, c’est plutôt moi qui te dois des excuses. Je t’ai pratiquement violé !

L’air soulagé mais quelque peu déconcerté de Vincent la fit sourire, et ses yeux pétillèrent soudain de malice. Lentement, elle fit descendre sa main le long de son torse, lui caressa le ventre, s’attarda un instant sur la boucle de son ceinturon.

— Mais je ne regrette pas un instant de l’avoir fait ! ajouta-t-elle et sa main glissa plus bas pour le saisir doucement, le faisant gronder comme dans ses rêves.

Comme ce jour là, aux sources chaudes, il ne chercha pas à s’écarter, se rapprochant même légèrement pour accentuer le contact, et dans ses yeux assombris se lisait le même désir brûlant.

— Catherine… Elle sentit sa voix vibrer dans tout son corps et se mit à trembler d’anticipation. Soudain, il l’enleva dans ses bras pour l’emporter vers le lit.

Il la coucha parmi les coussins et se redressa pour se débarrasser de sa cape. À la voir ainsi, son cœur manqua éclater de joie. Sa Catherine ! Elle était là, dans son monde, dans son lit, elle attendait qu’il lui fasse l’amour. Elle était là pour toujours !

— Oh, Catherine, je t’aime.

— Je t’aime, Vincent. Tu as réalisé tous mes rêves !

Il sourit et tomba à genoux près du lit.

— Non, pas encore tous. Veux-tu m’épouser, Catherine ?

— Je crois que tu connais déjà la réponse à cette question, répliqua-t-elle, rieuse. Oui, mon amour, je le veux !

Il la rejoignit sur le lit et elle referma les bras sur lui avec un petit soupir heureux.

— Oh, Vincent, enfin j’ai trouvé où est ma place !

— Moi aussi, Catherine, moi aussi, chuchota-t-il contre son cou. Ma place est dans tes bras, maintenant et à jamais !

 

Fin 

 

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