IL Y A LONGTEMPS QUE JE T'AIME...

(HOW COULD I FORGET THEE?)

De LEA


Traduit de l'américain par Annik



Chapitre 1

- Père! Merci d'être venu! Catherine ferma la porte et fit entrer dans le salon son visiteur, d'allure incongrue dans son costume sombre démodé. Je sais que vous n'aimez pas venir En-Haut, mais j'avais besoin de vous parler. Toujours pas de changement?

Jacob Wells se laissa tomber sur le canapé blanc avec un soupir et secoua la tête.

- Non, ma chère petite, croyez bien que j'aimerais avoir de meilleures nouvelles à vous donner. La condition physique de Vincent est revenue à la normale, mais sa mémoire ne montre toujours pas le moindre signe d'amélioration. Ces dernières années sont toujours perdues pour lui.

Catherine s'assit en face de lui et enfouit son visage dans ses mains. Cela faisait si mal! Encore une fois, comme à de multiples reprises au cours des deux derniers mois, elle revécut la scène. Après l'avoir ramené, inconscient, de la caverne sous les catacombes, elle n'avait pas quitté le chevet de Vincent pendant deux semaines, attendant anxieusement tandis que, selon les termes de Père 'il se guérissait en dormant'.

Puis, enfin, il s'était réveillé et elle était là, à tenir sa main, à observer son visage, mais quand il ouvrit les yeux son regard glissa sur elle avec un léger étonnement, avant de se fixer sur Père. Les frénétiques tentatives de Catherine pour lui parler, l'amener à la reconnaître, n'avaient eu pour résultat que de l'agiter et de le perturber, et Père avait fini par lui demander de sortir. Il était bientôt apparu que Vincent souffrait d'amnésie partielle, qu'il l'avait oubliée, elle, et tout ce qui s'était produit depuis leur rencontre. Et il n'y avait aucun moyen de savoir si cet état de choses serait ou non permanent. Tout ce qu'on pouvait faire c'était attendre.

Le cœur brisé, elle avait regagné le monde d'En-Haut. Au début elle redescendait aux nouvelles tous les quelques jours, jusqu'à ce que Père lui fasse gentiment mais fermement comprendre que sa présence En-Bas perturbait Vincent. Alors elle était restée En-Haut, à faire semblant de continuer à vivre alors qu'à l'intérieur elle mourait à petit feu, tourmentée sans relâche par une petite voix cruelle qui répétait qu'elle avait bien mérité ce qui lui arrivait. Que c'était son imprudence qui avait amené Vincent à perdre la raison, et qu'il ne pouvait guérir qu'en l'oubliant.

La voix de Père la sortit de ses douloureuses pensées.

- Pourquoi aviez-vous besoin de me voir de façon aussi urgente?

- Je sais qu'il était convenu entre nous que je reste En-Haut, à attendre, mais il s'est passé quelque chose, et je dois changer mes plans. Elle redressa les épaules, regarda Père droit dans les yeux. Je demande asile En-Bas.

Il sursauta.

- Vous…quoi? Catherine, nous en avons déjà discuté. Je ne pense pas que votre présence dans les Tunnels puisse apporter quoi que ce soit de bon, pour vous ou pour Vincent. Tant qu'il ne se souvient pas de vous cela ferait plus de mal que de bien, surtout en ce qui vous concerne.

Elle secoua la tête.

- Père, je dois aller vivre En-Bas. Je n'ai pas le choix.

- Pas le choix? Que s'est-il passé? Êtes-vous en danger?

Catherine prit une profonde inspiration avant de répondre.

- Je suis enceinte. J'attends l'enfant de Vincent.

Le vieil homme accusa le coup, restant plusieurs secondes bouche ouverte, à chercher sa respiration.

- Vous….êtes…Oh juste ciel! Catherine, en êtes-vous bien sûre? Je veux dire, sûre que vous êtes enceinte, ajouta-t-il précipitamment. Il s'était peut-être montré soupçonneux par le passé, mais les jours et les nuits que Catherine et lui avaient passés ensemble à s'inquiéter pour Vincent les avaient amenés à mieux se comprendre. L'amour que Catherine portait à son fils était profond et véritable et si elle était vraiment enceinte il ne faisait aucun doute dans l'esprit de Jacob Wells que l'enfant était bien celui de Vincent, même si cela semblait incroyable.

- Oui, tout à fait sûre. Je l'ai fait vérifier par un second médecin et elle m'a même fait une échographie. Tout a l'air parfaitement normal, jusqu'ici.

- Mais comment? Quand? Je ne savais pas que Vincent et vous…

- En bas dans cette caverne, avant que vous ne nous rejoigniez. Père eut l'air choqué par sa révélation et elle continua. Père, il est… mort, là-bas. Je l'ai senti partir. Mais je ne pouvais pas le laisser partir, pas sans moi. Alors je lui ai hurlé dessus, je l'ai pris dans mes bras et…je l'ai embrassé. Et juste quand je commençais à perdre espoir, il est revenu. C'est à ce moment-là que c'est arrivé.

Père vint s'asseoir près d'elle et la prit dans ses bras. Il la berça longtemps comme un bébé pendant qu'elle sanglotait désespérément sur son épaule, n'essayant pas de retenir ses propres larmes. Il réalisait qu'il n'avait jamais pleinement mesuré jusque là tout ce que Catherine avait perdu, et la solitude qu'elle pouvait ressentir. Elle avait lutté de toute la force de son amour pour ramener Vincent des portes de la mort, peut-être bien de la mort elle-même, et il était revenu pour sa famille et ses amis, mais pas pour elle. C'était si injuste, si affreux! Père se traita de tous les noms pour s'être senti soulagé quand Catherine avait accepté de ne plus revenir dans les tunnels jusqu'à ce que Vincent lui-même réclame sa présence, pour avoir nourri la pensée égoïste que tout était peut-être pour le mieux, que Catherine et Vincent pourraient ainsi reprendre chacun sa vie. A quel point il s'était trompé! Cependant, le problème restait entier. Quand Catherine finit par se calmer et s'écarta de lui, il la regarda bien en face.

- Catherine, avez-vous pensé à la réaction de Vincent? Il va beaucoup mieux et il n'a plus de cauchemars, donc je ne pense pas que nous devions redouter une quelconque violence, mais cela pourrait encore le perturber et dans le meilleur des cas vous serez une étrangère pour lui.

Elle soupira.

- Je sais. Mais ce n'est plus de moi qu'il s'agit maintenant, Père, et même pas de Vincent. Je dois faire ce qui vaut le mieux pour mon bébé. Elle redressa les épaules. Personne En-Haut ne doit savoir que je suis enceinte, et cet enfant devra naître En-Bas. Au cas où…

- Je comprends. Elle avait raison, bien sûr, on ne pouvait pas écarter la possibilité que l'enfant ressemble à son père. Quand voulez-vous venir?

- Après-demain, si possible.

- Si vite? Vous n'en êtes, il fit un rapide calcul mental, qu'à la douzième semaine. Il se passera encore quelques semaines avant que cela ne commence à se voir, vous pourriez peut-être…

- Père! le coupa-t-elle, le problème sera le même dans quelques semaines…

- Et En-Haut, personne ne va-t-il s'inquiéter de votre absence?

- Tout est prévu. J'ai pris un congé sans solde à mon travail, et j'ai dit à tous mes amis que j'avais l'intention de voyager pendant quelque temps, et que je resterais en contact avec Peter.

Père acquiesça avec un soupir.

- Alors c'est entendu. Je vais convoquer le Conseil ce soir et je lui soumettrai votre requête. Une simple formalité, car je ne vois pas qui que ce soit s'opposer à votre venue. Vous leur manquez.

- A moi aussi ils me manquent, Père. Ils me manquent tellement!

Père baissa les yeux, réalisant qu'en interdisant à Catherine de revenir dans les Tunnels, il l'avait privée de la seule famille qui lui restait, la laissant absolument seule. Même en dehors de Vincent elle avait des amis En-Bas, des gens avec qui elle pouvait parler librement et partager sa peine, et il lui avait refusé l'accès au seul endroit ou elle aurait pu trouver compréhension et réconfort. Elle faisait partie de leur famille, et ils l'avaient lâchement abandonnée.

- Ils seront tous contents de vous voir, ma chère petite. Que dois-je annoncer au Conseil?

Catherine réfléchit un instant.

- Vincent en fait toujours partie?

- Oui, à sa guérison il a repris toutes ses activités dans la communauté.

- Alors je suppose que vous avez dû l'aider à rattraper tous ces mois perdus. Que lui avez-vous dit à mon sujet?

Père eut l'air embarrassé.

- Rien du tout. Je ne savais pas comment il réagirait à la mention de votre nom. Bien sûr, nous avons du lui parler de certains évènements des années écoulées, ne serait-ce que pour expliquer la présence de nouveaux habitants… et l'absence de certains autres. Mais nous sommes restés plutôt dans le vague, et bizarrement il n'a pas insisté, comme s'il craignait que la vérité puisse lui être pénible.

Catherine acquiesça. Ils avaient du rester vraiment très vagues, si l'on considérait qu'elle avait joué un rôle dans tous les évènements importants qui s'étaient produits dans les Tunnels ces trois dernières années, mais elle comprenait le besoin qu'avait Père de protéger Vincent, comme le désir de Vincent de se protéger lui-même.

- Si vous annoncez qu'une des Amies d'En-Haut de votre communauté, du nom de Catherine, demande asile dans les tunnels, pour de graves raisons personnelles qu'elle désire garder secrètes, vous pensez que ça sera suffisant?

- Certainement, la rassura-t-il. Et pour ce qui est de…

- Ma grossesse? Ils s'en apercevront bientôt, alors vous pouvez bien le leur dire aussi.

- Peut-être en ajoutant qu'il est préférable de ne pas poser de questions à ce sujet?

- Bonne idée. Mais ils vont quand même s'en poser, des questions!

- Je ne pense pas. Ils comprendront tout de suite ce qu'il en est. Tout le monde comprendra…sauf Vincent. Qu'avez-vous l'intention de…s'enquit-il avec précaution.

Catherine ferma les yeux pour tenter d'arrêter les larmes qui menaçaient.

- Je n'en sais rien. Je veux que mon enfant connaisse son père, et je veux que Vincent connaisse son enfant, mais d'après ce que vous me dites il n'est pas encore prêt pour une telle révélation. Je pense qu'il va falloir attendre de voir comment cela évolue dans les mois qui viennent. Un jour à la fois, Père. C'est la seule façon dont j'arrive à vivre en ce moment. Un jour à la fois.

Elle se laissa aller contre les coussins, paraissant à bout de forces, et Père remarqua soudain, avec un sursaut de culpabilité, à quel point elle était devenue mince et frêle, combien ses yeux, rougis et cernés, paraissaient immenses dans un visage beaucoup trop pâle. La grossesse taxait durement une santé déjà mise à mal par des mois de chagrin et d'inquiétude, et en tant que médecin il trouva son état alarmant. Il était plus que temps de la mettre à l'abri dans les Tunnels, où elle aurait sa famille pour s'occuper d'elle. Il espérait seulement que l'amour et la chaleur qu'elle y trouverait suffiraient à tempérer la souffrance de se retrouver une étrangère pour Vincent. Connaissant son fils, il était même sûr que Vincent lui-même ferait de son mieux pour que Catherine se sente la bienvenue. Y trouverait-elle de la peine ou du réconfort? Probablement un peu des deux.

Il se leva.

- Je vais m'en aller, Catherine. Vous avez besoin de vous reposer. A quelle heure pouvons-nous vous attendre, jeudi?

- Dans l'après-midi. Disons trois heures? Jeff passera me prendre avec son taxi, et me déposera à l'épicerie de Mme Long.

Père approuva de la tête. Jeff était un de leurs Amis de longue date, et l'entrée qu'elle avait choisie était la plus proche des quartiers de la communauté.

- Très bien. J'enverrai du monde pour vous chercher et porter vos bagages.

Elle le serra fort dans ses bras.

- Merci!

- C'est tout naturel, Catherine. Notre famille doit prendre soin des siens, et je vous demande pardon de l'avoir oublié. C'est moi qui dois vous remercier, pour le cadeau de votre présence… et pour le précieux, le minuscule miracle que vous offrez à notre communauté. Il fut ravi de voir ses yeux s'éclairer un peu à cette pensée, et remarqua qu'elle posait sa main sur son ventre, en un geste de protection inconsciente. Et maintenant, chère future maman, ajouta-t-il d'une voix presque pleine d'entrain, votre docteur vous ordonne de manger quelque chose et d'aller vous coucher!

Cela lui valut même un sourire.

- Oui, monsieur, à vos ordres!

Une fois Père parti Catherine s'adossa à la porte avec un soupir de soulagement. Elle avait craint que ce ne soit beaucoup plus difficile, et n'avait pas espéré que Père se montre aussi gentil et encourageant. Peut-être s'était-elle laissée aveugler par ses préjugés? Père pouvait être féroce quand il s'agissait de protéger Vincent, mais il avait aussi beaucoup d'affection pour elle, comme elle en avait pour lui. Et il avait confiance en elle. Le fait qu'il n'ait pas une seconde douté de la paternité de Vincent lui faisait chaud au cœur.

Tout au fond d'elle, quelque chose qui était resté noué depuis des semaines commença à se détendre, relâchant sa pénible emprise sur son cœur. Elle n'était plus seule. Père s'occupait de tout. Sa famille d'En-Bas allait prendre soin d'elle.

Avec le soulagement vint l'épuisement, et elle fut tentée d'aller tout droit se coucher. Cependant, obéissant aux ordres de Père, elle se fit d'abord chauffer un bol de soupe. Elle n'avait pas faim du tout et dut se forcer à avaler les premières gorgées, mais le bien-être qui commença à se répandre dans son corps quand la nourriture chaude atteignit son estomac vide lui fit comprendre à quel point elle s'était négligée. Elle devait penser à son enfant, maintenant… Père allait y veiller! Souriant à cette idée elle finit son bol, compléta son repas par un laitage et un fruit, et se dirigea vers son lit. Elle se déshabilla rapidement et se glissa sous les couvertures, plus à l'aise et détendue qu'elle ne l'avait été depuis des mois, laissant une agréable torpeur l'envahir. Bientôt elle serait En-Bas, et elle verrait Vincent. L'espace d'une seconde la cruelle douleur revint la tourmenter. Vincent l'avait oubliée, comment pourrait-elle supporter de se retrouver en face de lui? Pourtant, même cela ne suffisait pas à entamer la joie qu'elle éprouvait à l'idée de le revoir, enfin.

Catherine s'endormit avec le sourire.

Chapitre 2



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