IL Y A LONGTEMPS QUE JE T'AIME...

(HOW COULD I FORGET THEE?)

De LEA

Traduit de l'américain par Annik





Chapitre 13

 

Catherine se redressa avec un soupir de soulagement. Elle y était arrivée ! Aujourd’hui, elle n’aurait pas besoin d’appeler Mary ou Vincent à l’aide pour attacher ses chaussures ! Elle jeta un regard satisfait à sa chambre. Ce matin, elle s’était éveillée en bien meilleure forme qu’elle ne l’avait été depuis des semaines et en avait profité pour faire un peu de rangement et de ménage. Le mobilier brillait, la couette était bien tirée, les coussins en ordre et les livres alignés sur leur étagère. Les piles de couches en tissu et de vêtements incroyablement minuscules qui occupaient maintenant une étagère de son armoire avaient été une fois de plus vérifiées et joliment arrangées.

Elle sourit en voyant la dernière addition dans sa chambre : un berceau de bois, tout préparé, protégé de la poussière par un drap blanc. Le berceau de Vincent, aux dires de Père, qui avait servi ensuite à d’autres bébés des tunnels avant d’être relégué dans une réserve et oublié. Elle devait ce cadeau à l’obstination de Mouse et de Jamie, qui avaient décidé qu’aucun autre berceau ne pourrait convenir à son bébé. Ils avaient harcelé de questions Père, Mary et tous les plus anciens habitants des tunnels jusqu’à ce qu’ils arrivent à retrouver sa trace, puis avaient passé des heures à le nettoyer et à le réparer. Il semblait même que Jamie ait dû dissuader Mouse de l’« améliorer » avec un système de bercement automatique de son invention.

Catherine caressa légèrement le bois sculpté du berceau où elle pouvait déjà imaginer son bébé endormi, parfaite réplique en miniature de son merveilleux père, et se tapota le ventre avec un petit soupir impatient.

— Tout est prêt, maintenant, mon petit bonhomme, tu peux venir !

Cela ne pouvait plus être très long. Son accouchement était prévu pour la mi-avril et on était… on était le 12 avril ! Dans les tunnels, on perdait facilement trace de la date, mais quand même, comment avait-elle failli oublier ça ? Ce soir, cela ferait trois ans que Vincent l’avait trouvée sanglante dans Central Park et l’avait ramenée dans les tunnels pour la soigner. Trois ans que sa vie avait vraiment commencé.

Glissant la main dans son décolleté, elle en tira la bourse de cuir qui ne la quittait jamais et l’ouvrit pour en verser le contenu dans sa main. Elle regarda le cristal et la rose et les porta à ses lèvres avant de les remettre dans leur pochette avec un petit soupir. Le temps n’était pas encore venu de les ressortir au grand jour. Ce soir, il n’y aurait pas de célébration pour leur anniversaire… Elle sentit soudain son ventre se tendre et respira profondément jusqu’à ce que cela passe. Ou peut-être que… Non, ne t’emballe pas, Cathy. Patience ! Elle avait eu pas mal de ces contractions isolées ces derniers temps et Mary lui avait dit de ne pas y faire attention, à moins qu’elles ne deviennent régulières, douloureuses ou particulièrement fortes ; mais Vincent en faisait toute une histoire, les notant toujours scrupuleusement, prêt à appeler Père dès qu’elle en avait deux en moins d’une heure.

Vincent, si gentil, si plein de sollicitude, si adorable… et si parfaitement exaspérant par moments ! Elle avait fait de son mieux pour ne pas le lui montrer, mais elle avait souffert de sa volte-face après la Fête de l’Hiver. Ils étaient… si proches.

Elle soupira à nouveau. Cela n’avait peut-être pas été une bonne idée de l’emmener En-Haut… et pourtant, ils avaient passé un si bon moment avec Sam et Karen ! Elle n’avait jamais vu Vincent si joyeux, si détendu. Ses lèvres esquissèrent un sourire rien qu’au souvenir de cette soirée : Vincent, la tête rejetée en arrière, toutes dents dehors, qui riait à gorge déployée aux blagues salaces de Sam. Qui sirotait avec délice sa toute première piña colada. Qui s’amusait aux mésaventures de Vil Coyote, un des jumeaux sur chaque genou. Cela l’avait conduite à penser que ce ne serait peut-être pas si difficile de lui offrir un peu plus de ce monde d’En-Haut qu’il considérait comme inaccessible. Elle pourrait trouver une maison avec un accès vers les tunnels, et ils pourraient y vivre au moins une partie du temps avec leur fils. Catherine eut un sourire sans joie. Comme elle s’était vite emballée, pour être ramenée sur terre par le silence pensif de Vincent sur le chemin du retour. À se moment-là, elle s’était traitée de tous les noms pour lui avoir rappelé qu’ils venaient de deux mondes différents, mais avait vite compris que ce n’était pas la seule raison de ce pas en arrière. Avec Vincent, ce n’était jamais aussi simple !

Le problème, c’était qu’ils s’étaient rapprochés trop et trop vite. Il ne se sentait pas tout à fait près à franchir un tel pas, et n’était probablement pas prêt non plus pour les révélations qu’elle aurait été obligée de faire avant de le laisser aller plus loin. Elle s’était donc résignée à accepter que la situation demeure en l’état jusqu’à la naissance. Elle aurait dû le savoir, Narcissa l’avait clairement dit.

Cela ne l’avait pas empêchée de se sentir terriblement frustrée quand, enflammée par le plus léger contact, elle se retournait sur son lit sans trouver le sommeil, torturée de désir, après qu’il l’avait une fois de plus serrée chastement dans ses bras pour lui dire bonsoir. C’était une bonne chose que Vincent ne puisse plus sentir ce qu’elle ressentait, sinon le pauvre n’aurait eu d’autre choix que d’accourir vers elle ou aller se rafraîchir les idées sous la Cascade !

Il avait d’ailleurs probablement eu assez de mal à gérer sa propre frustration, et elle devait s’avouer que sa première réaction à cette idée avait été : « Bien fait pour lui ! » Ce qui n'était pas très gentil de sa part, car Vincent avait vraiment fait de son mieux pour se faire pardonner la déception qu’il lui avait causée. Durant toutes ces semaines, il s’était montré un parfait chevalier, un ami plein de sollicitude, un infirmier infatigable. Toujours là pour lui tenir compagnie, la prendre dans ses bras, lui faire la lecture, aller lui chercher tout ce qu’elle désirait, la masser ou lui lacer ses chaussures. Toujours plein de gentillesse, de douceur et d’affection.

Mais il ne l’avait plus embrassée.

Catherine surprit soudain son reflet dans le miroir et laissa échapper un petit rire ironique. C’était bien compréhensible. Qui voudrait embrasser une baleine ? Et une baleine acariâtre, avec ça ! Elle avait bien conscience que ces derniers temps elle s’était montrée particulièrement irritable et avait tendance à s’énerver sans raison, le plus souvent contre Vincent. Le pauvre chéri supportait ses sautes d’humeur avec une infinie patience. Mary avait dû lui expliquer, comme elle l’avait dit à Catherine, que c’étaient justes les hormones qui s’exprimaient.

Bon, peut-être les hormones y étaient-elles pour quelque chose, mais elle commençait à se sentir vraiment impatiente. Elle voulait que l’enfant arrive, que Vincent apprenne la vérité, que tout rentre enfin dans l’ordre. Elle ne pouvait plus supporter d’attendre ! Et cela n’arrangeait rien qu’on soit le 12 avril et qu’elle se sente si lourde, si maladroite, bonne à rien… et carrément moche ! Elle jeta un coup d’œil au miroir et détourna les yeux de ce corps enflé et déformé qui lui répugnait. Comment Vincent pouvait-il la regarder sans être dégoûté ? Pourrait-il un jour la trouver à nouveau désirable ?

— Catherine.

Il se tenait à la porte de la chambre, comme surgi de ses pensées, les yeux fixés sur elle.

Catherine, encore à s’apitoyer sur elle-même, prit ce regard appuyé comme une insulte et allait lui répondre vertement quand les paroles suivantes de Vincent la prirent totalement au dépourvu, balayant d’un coup ses idées noires.

— Catherine ! Tu… tu es si belle !

Elle oublia qu’elle ne pouvait plus courir et se précipita vers lui. Elle oublia qu’elle ne pouvait plus sauter et se jeta à son cou avec tant d’énergie qu’elle faillit le renverser. Elle oublia l’obstacle de son ventre pour se blottir contre lui et enfouir le visage dans la douceur de sa gorge. Elle oublia tout.

— Oh Vincent, je t’aime ! s’écria-t-elle.

Réalisant instantanément ce qu’elle venait de dire, elle leva la tête pour le regarder, guettant anxieusement sa réaction.

Il la surprit en refermant les bras autour d’elle avec un petit rire. Puis il la surprit encore plus. Il pencha la tête en souriant et l’embrassa. Juste un petit baiser, mais intime et plein de sensualité, le genre de baiser qu’ils auraient pu échanger pour se dire bonjour s’ils avaient été amants depuis trois mois.

Quand ils se séparèrent, elle lui lança un regard aigu, mais avant qu’elle ait pu dire quoi que ce soit, il lui posa un doigt sur les lèvres.

— Il faut que nous parlions, Catherine, mais nous ne serons tranquilles ni ici, ni dans ma chambre. Crois-tu pouvoir aller jusqu’à la Cascade ?

Incapable de dire un mot, Catherine fit signe que oui. Elle n’avait pas la moindre idée de ce qui était en train de se passer, mais Vincent avait l’air de le savoir et c’était tout ce qui comptait. La Cascade, bon, très bien, bon, d’accord !

Ils marchèrent en silence pendant un moment, ne désirant ni l’un ni l’autre meubler l’attente par du bavardage. Catherine s’appuyait lourdement sur Vincent et faisait attention où elle mettait les pieds, heureuse de s’être éveillée en si grande forme ce matin. Hier encore, elle n’aurait pas été capable d’en faire autant. Même ainsi, c’était fatigant et elle dut finalement faire une pause quand une lourde tension s’installa dans son ventre et s’intensifia jusqu’à une vraie contraction.

— Catherine ! Je suis désolé, je n’aurais pas du te demander de marcher si loin. Laisse-moi te ramener !

Elle lui sourit et balaya d’un geste ses protestations.

— Ce n’était qu’une contraction et elle est passée, maintenant. Continuons, nous y sommes presque.

— Oui mais si…

— Si la marche a vraiment déclenché quelque chose, nous le saurons bien assez vite et tu pourras me ramener en moins de rien. Mais pour le moment, c’est juste une contraction, Vincent, ajouta-t-elle d’une voix ferme. Ou pas, pensa-t-elle soudain en se rappelant celle qu’elle avait eue dans sa chambre juste avant l’arrivée de Vincent. Oh et puis zut, on verrait bien…

Quelques minutes plus tard, ils étaient installés sur leur rocher favori, la cape de Vincent pliée sous elle pour la protéger de la pierre froide et humide. Catherine lui adressa un sourire d’encouragement.

— Alors, Vincent, tu disais que nous avions à parler. Je t’écoute.

Il baissa les yeux, les leva à nouveau vers elle et redressa les épaules avec détermination.

— Catherine, quand tu es arrivée ici il y a six mois, tu as demandé qu’on ne te pose aucune question, et comme tous les autres, j’ai respecté ta vie privée. Même quand nous sommes devenus… proches, je ne me suis jamais senti le droit de te demander quoi que ce soit.

Le cœur de Catherine manqua s’arrêter. Alors le moment était venu ? Comme elle l’avait dit à Père des mois auparavant, jamais elle ne mentirait à Vincent. Il était temps qu’il apprenne la vérité et elle avait la profonde certitude qu’il était maintenant assez fort pour l’affronter. Elle lui sourit chaleureusement et prit sa main, le regardant droit dans les yeux.

— Merci de ta discrétion, Vincent. Mais, comme tu l’as dit, nous sommes beaucoup plus proches l’un de l’autre, maintenant. Tu peux me demander tout ce que tu veux.

Elle fut légèrement surprise que la question de Vincent ne concerne pas le passé. D’ailleurs, c’était à peine une question.

— Catherine que… comptes-tu faire quand ton enfant sera né ? As-tu l’intention de rester En-Bas ou de… retourner En-Haut ? Il marqua une pause, respira profondément et reprit avec force. Je ne veux pas que tu repartes !

Son âme était dans ses yeux, il mettait toute sa vie entre ses mains et Catherine sentit son cœur fondre. Elle se pencha lentement vers Vincent, sans le quitter des yeux. Quand leurs visages ne furent plus qu’à quelques centimètres, elle souffla la réponse dans sa bouche entrouverte.

— Je ne veux pas repartir, dit-elle doucement, et les mots avaient une connotation douloureuse. Ils avaient déjà eu cette conversation longtemps auparavant, après la mort de son père. Et elle était quand même repartie.  Mais pas cette fois ! Je ne veux plus jamais repartir, affirma-t-elle encore. Je veux rester ici, avec toi !

Une immense joie envahit Vincent, emportant ses derniers doutes. Catherine allait rester, elle voulait rester ! Il referma possessivement  les bras sur elle et prit sa bouche offerte en un baiser avide et triomphant.

Quand leurs lèvres se séparèrent, ils échangèrent des regards émerveillés. Ils avaient encore du mal à croire que c’était arrivé, que tous ces mois pleins de rêves et d’espoirs avaient enfin porté leur fruit.

— Je t’aime, Catherine.

Une vague de pure joie traversa Catherine, si forte qu’elle en eut les larmes aux yeux et la gorge serrée. Elle avait espéré ces mots pendant si longtemps et quand Vincent avait fini par les lui dire, elle savait que c’était uniquement parce qu’il croyait sa mort prochaine. Le bonheur poignant qu’elle avait éprouvé à les entendre avait été teinté de peur et s’était bientôt perdu dans l’angoisse, quand Vincent avait sombré dans les ténèbres qui avaient bien failli le tuer.

Il avait perdu jusqu’au souvenir de son amour pour elle, mais la vérité de cet amour était restée enfouie au fond de lui, remontant lentement vers la lumière, grandissant dans son cœur tandis que son enfant grandissait dans le corps de Catherine. Il avait fallu neuf mois, le temps d’une grossesse, pour que ces mots resurgissent, parlant cette fois non de désespoir mais d’espérance, non de mort mais de vie. Une vie à passer ensemble.

— Je t’aime aussi, parvint-elle à articuler, presque trop heureuse pour parler. 

Cela lui valut un nouveau baiser qui la laissa haletante, saisie d’un désir soudain et inattendu, et elle dut se rappeler sévèrement qu’elle était enceinte de neuf mois et n’était absolument pas censée avoir ce genre d’envies. Au souffle court et aux yeux assombris de Vincent, elle devina qu’il était en train de combattre son propre désir en usant des mêmes arguments. S’efforçant de se calmer, ils échangèrent des sourires penauds et finirent par en rire. Ils avaient bien le droit d’avoir envie l’un de l’autre, même si le moment était mal choisi !

 Plus tard. Ils avaient tout le temps, maintenant. Toute leur vie.

Vincent reprit son sérieux, Tout n’était pas encore réglé. Prenant la main de Catherine, ile la regarda au fond des yeux.

— Catherine, en acceptant de rester avec moi dans mon monde, tu m’as rendu plus heureux que je ne saurais le dire. Et pourtant, je vais oser t’en demander plus. Il posa une main sur son ventre. Tu m’as permis de partager ta grossesse et j’en suis venu à aimer ton enfant comme si c’était le mien. Veux-tu me permettre de l’élever avec toi comme le mien ? Veux-tu toi aussi être mienne ? Catherine, veux-tu rester En-Bas… pour être ma femme ?

Il la tint dans ses bras tandis qu’elle sanglotait sur sa poitrine, inondant son gilet de larmes brûlantes. Son bonheur poignant lui transperçait le cœur, rendant toute réponse inutile.

Finalement, elle leva vers lui un visage rayonnant et encore strié de larme, le regard lumineux.

— Oh, Vincent ! J’ai tellement de choses à te dire que je me demande par où commencer.

— Tu n’es pas obligée de me dire quoi que ce soit, dit-il doucement. À moins que tu n’en aies envie.

— Mais bien sûr que j’en ai envie ! protesta-t-elle. Cela fait si longtemps que j’attends que… Ses yeux s’arrondirent soudain et elle laissa échapper un petit hoquet de surprise, la main sur le ventre.

— Catherine ? Un profond sentiment de malaise, proche de la panique, envahit Vincent, mais il réalisa que cela ne venait pas de lui. Cela provenait de Catherine, ou plutôt de l’intérieur de Catherine,  et il s'agissait des sensations habituellement faibles et un peu confuses de l’enfant à naître. Instinctivement, Vincent posa les mains sur le ventre de Catherine, surpris de le trouver aussi dur que du bois et envoya un courant apaisant vers la vague de peur muette qui en émanait. N’aie pas peur, petit bonhomme ! Catherine respira profondément, comme Mary le lui avait enseigné, et la contraction finit par s’estomper, les soulageant tous les trois.

— Ouille, elle était forte, celle-là. Je n’en avais encore jamais eu d’aussi intense, fit Catherine en se frottant le ventre.

— La précédente, c’était il y a un quart d’heure, dit doucement Vincent.

— Et j’en avais eu une autre vingt minutes avant. Je crois qu’il vaudrait mieux qu’on rentre. Désolée, Vincent, mais toutes les choses que je voulais te dire vont devoir attendre un peux.

Il se leva pour l’aider à se remettre sur ses pieds, le regard inquiet.

— Bien sûr Catherine. Nous parlerons plus tard. Pour le moment, tu ne dois penser qu’à ton enfant.

Catherine eut une forte envie de lui dire sur le champ que l’enfant était le sien, mais une nouvelle pesanteur en bas du ventre quand elle se leva lui confirma que le travail avait bel et bien commencé. Ce n’était vraiment pas le moment de lui causer un choc et elle ne se sentait pas de taille pour de longues explications. Il valait mieux qu’elle se concentre sur la tâche qui l’attendait. Mais quand même, elle voulait que Vincent partage ce moment avec elle, non pas seulement en tant que l’homme qui l’aimait, mais aussi en tant que père du bébé. Elle leva les yeux vers lui.

— C’est notre enfant, Vincent.

Il eut l’air un peu perdu pendant une seconde, puis acquiesça.

— Oui, notre enfant.

Catherine approuva d’un sourire. Même si pour lui cela signifiait seulement qu’il était prêt à considérer cet enfant comme le sien, cela suffirait. Pour le moment.

 

Chapitre 14

  

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