IL Y A LONGTEMPS QUE JE T'AIME...

(HOW COULD I FORGET THEE?)

De LEA

Traduit de l'américain par Annik

Chapitre 14

 

Il fit mine de la prendre dans ses bras mais elle l’arrêta.

— Je peux marcher.

— Catherine, es-tu sûre que ce soit raisonnable ? s’inquiéta-t-il. Je préfèrerais te ramener auprès de Père le plus vite possible.

Elle le rassura d’un sourire.

— Nous avons tout le temps. Marcher me fera du bien, cela pourrait même accélérer un peu les choses. Devant son air sceptique, elle poursuivit : Je n’ai aucune intention d’être héroïque, Vincent. Si cela devient trop dur, je te laisserai me porter, c’est promis !

Il céda à contrecœur et lui offrit son bras, se promettant bien qu’au moindre signe de détresse de sa part ou de celle du bébé, il prendrait immédiatement la situation en main.

Ils marchèrent en silence. Le passé récent comme le futur immédiat leur donnaient largement de quoi méditer, l’énormité de ce qui s’était produit entre eux encore dépassée en importance par ce qui allait bientôt arriver.

Vincent se sentait pris de vertige. Sa vie prenait une direction que peu de temps auparavant il n’aurait jamais osé imaginer. Non seulement la femme de ses rêves avait accepté avec joie de lui consacrer sa vie, mais il aurait bientôt un enfant à lui. Un enfant à aimer, à élever, à soigner, avec Catherine à ses côtés. Une famille ! Une partie de lui se demandait quelles étaient ces révélations que Catherine semblait si pressée de lui faire et il soupçonnait que certaines pourraient ne pas être agréables à entendre. Mais il était bien décidé à ne pas les laisser gâcher le bonheur qu’ils avaient enfin trouvé. Le passé, c’était le passé. Cela ne comptait pas.

Catherine, elle aussi, pensait à toutes ces choses qu’elle n’avait pas eu le temps de dire à Vincent. Comme si son enfant n’avait pas voulu qu’elle lui parle, musa-t-elle. Est-ce que tu m’as fait attendre pour pouvoir le lui dire toi-même, petit bonhomme ? Plus elle y réfléchissait, et plus elle était certaine que Vincent saurait tout dès qu’il verrait son enfant. Il y aurait peut-être quelques moments difficiles, mais ils seraient ensemble et leur bonheur présent vaincrait les blessures du passé.

Elle sentit venir une nouvelle contraction et s’arrêta, s’agrippant au bras de Vincent.

— Catherine ?

— Encore une !

— Tu veux t’asseoir ?

— Non. Tiens-moi juste dans tes bras.

Cette fois, Vincent ne se contenta pas de percevoir la panique de l’enfant. Il sentit aussi très clairement la douleur de Catherine quand la contraction s’intensifia pour culminer bien plus fort que la précédente. Il vit son visage se crisper, puis se relaxer comme elle se rappelait ses cours d’accouchement sans douleur et respirait profondément, jusqu’à ce que ce soit passé et qu’elle s’appuie sur lui, soulagée.

— Catherine ! Tu as eu mal ! Je l’ai… senti.

Il fut surpris de voir le visage de Catherine s’éclairer d’un large sourire.

— C’est vrai ? Tu as vraiment senti ce que j’éprouvais ? Oh, Vincent, c’est merveilleux !

Il la regarda, stupéfait, mais retint la question qui lui montait aux lèvres. Il y avait plus urgent.

— Catherine, je t’en prie, laisse-moi te porter.

— Je ne pense pas pouvoir marcher beaucoup plus loin, admit-elle. Ramène-moi, s’il te plaît.

La seconde d’après elle était dans ses bras, bien en sécurité contre lui, et il se dirigeait à grand pas vers les tunnels habités. En chemin, ils croisèrent Jamie.

— Catherine ? Qu’est-ce qui se passe ?

— C’est commencé, répondit brièvement Vincent. Je l’emmène à l’infirmerie, pourrais-tu courir jusqu’au prochain tuyau et avertir Père ?

Jamie partit comme une flèche. En moins d’une minute, son message frénétique résonna sur les tuyaux, où l’on entendit bientôt les réponses de Père et de Mary, suivies par toute une série de bons vœux et d’encouragements venus de tous les coins des tunnels. Dans les couloirs, chacun leur souriait au passage, leur disait quelques mots gentils, et Vincent eut l’impression curieuse qu’ils s’adressaient au moins autant à lui qu’à Catherine. Comment pouvaient-ils savoir ?

Père et Mary les attendaient à l’infirmerie, où un lit était préparé pour Catherine. Vincent l’y déposa délicatement et resta là, hésitant. Il devrait peut-être la laisser, maintenant, mais il n’en avait pas la moindre envie. Il recula à contrecœur mais la main de Catherine agrippa la sienne.

— S’il te plaît, Vincent, ne t’en va pas. J’ai besoin de toi ! Ooooh !

Une nouvelle et violente contraction s’annonçait et il fit de son mieux pour aider Catherine et l’enfant à la supporter, partagea sa douleur sans jamais lâcher son regard. Quand elle fut passée il leva les yeux et vit Père et Mary qui se tenaient près d’eux.

— Je vais rester, Catherine, lui promit-il, défiant Père du regard. À sa surprise, le vieil homme ne fit que hausser les épaules en souriant.

— Bien sûr que tu peux rester, Vincent. Combien de temps entre les contractions ? demanda-t-il à Catherine, mais ce fut Vincent qui répondit.

— Environ dix minutes,  les deux dernières étaient très violentes et douloureuses.

— Ils les a senties ! annonça Catherine avec un sourire ravi.

Vincent vit Père et Mary échanger un regard et hocher la tête. Ils n’avaient pas du tout l’air de trouver cela étrange, mais lui, si ! Qu’est-ce que tout cela signifiait ? Est-ce que cette mystérieuse… connexion qui le liait à Catherine était quelque chose de familier pour eux, mais dont il avait perdu le souvenir ? Cela avait-il un rapport avec ce que Catherine voulait lui révéler ?

Pas maintenant. Ils auraient tout le temps plus tard pour les questions et, il l’espérait, les réponses. Pour le moment, Catherine avait besoin de son soutien et de toute son attention. Il resta près d’elle, détournant les yeux avec un peu de gêne pendant que Mary aidait Catherine à se déshabiller et à enfiler une chemise de nuit. Un détail l’intrigua. Pourquoi Catherine portait-elle cette bourse en cuir usée sous ses vêtements ? Il ne l’avait jamais remarquée auparavant mais il était probable qu’elle la portait tout le temps et elle semblait répugner à s’en séparer. Était-ce une sorte de talisman ?

Mary posa soigneusement la bourse sur les vêtements bien pliés de Catherine. Puis elle l’examina, pendant que Père prenait sa tension et écoutait le cœur du bébé. Quand ils eurent fini, Vincent les regarda anxieusement.

— C’est commencé et cela semble progresser assez vite, annonça Mary.

— Le bébé m’a l’air d’aller parfaitement bien, ajouta Père. Maintenant, il n’y a plus qu’à attendre.

Attendre. Vincent se considérait en général comme quelqu’un de patient, mais les heures, les minutes et même les secondes lui semblèrent se traîner interminablement pendant qu’une contraction après l’autre s’emparait du corps délicat de sa bien-aimée, la torturant d’une douleur presque insupportable, lui laissant de moins en moins de répit. Il considérait comme un privilège de pouvoir vivre cette épreuve avec elle, mais se demandait comment elle pouvait le supporter, menue comme elle était. Elle faisait preuve d’un tel courage, lui souriant pendant les brefs instants de répit, respirant scrupuleusement comme on le lui avait appris et se relaxant de son mieux pour laisser la douleur la traverser. Plus forte encore que la douleur, vincent pouvait sentir la joie profonde qui habitait Catherine et cela l’aidait à combattre la peur sournoise tapie au fond de lui. Il arrivait que les femmes… meurent en couches, et le monde d’En-bas ne disposait pas de l’appareillage moderne que Catherine aurait eu à sa disposition En-Haut… Nooon ! Il ne devait pas y penser ! Tout allait bien ! Père, Mary l’affirmaient, ainsi que Léna qui les avait rejoints. Catherine l’affirmait, et même Peter qui s’était précipité En-Bas dès qu’il avait eu la nouvelle. Tout irait bien !

Une autre vague de douleur saisit Catherine, qui cette fois ne put retenir un gémissement. Le courant de panique provenant du bébé était maintenant continu.

— Père ?

— Oui, Vincent ?

— N’y a-t-il rien que vous puissiez lui donner ?

— Je n’ai besoin de rien ! protesta Catherine.

— Ce ne serait pas une bonne idée, pour diverses raisons, ajouta Père.

— Mais cela fait six heures, maintenant, argua Vincent.

— Et elle y est presque, le rassura Mary. Ce n’est pas mal du tout pour un premier enfant.

— Je suis restée en travail beaucoup plus longtemps que ça ! lui rappela Léna.

Catherine lui sourit et serra sa main.

— Pauvre Vincent ! Les autres pères ne vivent pas l’expérience d’une façon aussi littérale ! Ooooh ! hurla-t-elle soudain.

À ce point, les évènements parurent s’accélérer. Bientôt une partie du lit fut enlevée et les pieds de Catherine placés dans des sortes d’étriers d’allure barbare. Catherine haletait en lui plantant les ongles dans la main. Mary l’encouragea à pousser et Léna se tint prête.

Le corps de Catherine se tendit plusieurs fois dans un effort terrible et soudain Vincent perçut un grand soulagement tandis que Léna, avec, l’aide de Mary, aidait le bébé à sortir et le posait sur le ventre de sa mère.

— Un garçon ! annonça Mary.

Le cœur de Vincent faillit s’arrêter à la vue du nouveau-né. Le petit corps agité était parfaitement formé et c’était sans le moindre doute un garçon, mais le visage lui causa un choc. L’enfant avait le petit nez aplati d’un chaton, des sourcils obliques, de hautes pommettes et une fente délicate était parfaitement visible dans sa lèvre supérieure lorsqu’il ouvrit la bouche pour sa première respiration, bientôt suivie d’un cri sonore et plein de santé.

Sans un mot, Vincent regarda fixement Père couper le cordon et prendre l’enfant pour le déposer dans la serviette tendue par Léna. Il sentit une puissante vague de joie l’envahir et ses yeux quittèrent le bébé pour rencontrer le sourire triomphant de Catherine.

— Il n’est pas magnifique, ton fils, Vincent ? demanda-t-elle d’une voix faible mais empreinte d’un bonheur serein.

Il la regarda dans les yeux.

— Mon… fils ? Oh, Catherine, qu’est-ce…. commença-t-il, mais Mary le poussa de côté.

— Plus tard, Vincent, si tu veux bien. Elle n’en a pas encore tout à fait fini. Allez, Catherine, tu vas pousser juste encore une fois et ensuite nous verrons s’il y a quelques petites choses à réparer.

Vincent lui laissa la place et regarda vers la table où Père s’occupait du bébé, avec l’aide enthousiaste de Peter. L’enfant gigotait en braillant et Vincent pouvait clairement percevoir son inconfort d’être ainsi pesé, mesuré, nettoyé et examiné. Tout va bien, petit bonhomme, il n’y en a pas pour longtemps, assura-t-il à son fils… Son fils ! Bien sûr, comment n’avait-il pas deviné ? En y repensant, il pouvait maintenant voir tous les petits détails qui auraient pu lui mettre la puce à l’oreille s’il avait été apte, ou prêt, à additionner deux et deux… Ainsi, Catherine et lui avaient été… amants ! Quand et comment cela s’était-il produit ? Et comment avait-il pu oublier un évènement d’une pareille magnitude ? Du moins comprenait-il maintenant ce qui avait causé tant de peine à Catherine !

Il sentit une pression sur sa main et baissa les yeux vers le regard un peu inquiet de Catherine.

— Tu vas bien, Vincent ?

Il l’a rassura d’un sourire.

— Oui, je vais bien. Juste un peu… dépassé par les évènements, peut-être.

— J’aurais dû te le dire avant !

— Tu as essayé… Toutes ces choses que tous voulais me dire… Oh, Catherine, je veux savoir !

— Tu sauras tout, promit-elle. Mais la première chose que je veux que tu saches, c’est que cela en valait la peine. Largement la peine !

Pendant que Mary et Léna en terminaient avec Catherine, Père langea et habilla d’une main sûre le petit garçon, l’enveloppant dans une chaude couverture. Il regarda Peter, les yeux brillants.

— J’ai l’impression d’être ramené trente-cinq ans en arrière !

Peter, lui-même au bord des larmes, hocha la tête et Père se tourna vers Vincent.

— Tu ressemblais exactement à cela, mais tu étais petit et maladif. Ton fils est en parfaite santé, Vincent. Un beau garçon de plus de quatre kilos, ma petite Catherine, ajouta Père en déposant le nouveau-né dans les bras tendus de sa mère.

Dès qu’il sentit le contact, l’enfant s’arrêta de pleurer.

— Bonjour, mon amour, roucoula Catherine, souriant tendrement à l’enfant du miracle. Il était parfait, juste comme elle l’avait imaginé et espéré. Tout le portrait de son père.

— Catherine !

Elle leva les yeux vers le visage intense et plein de questions de Vincent. Le temps des explications était venu… Le bébé fit un drôle de petit bruit et pour la première fois, ses yeux s’ouvrirent. Des yeux d’un bleu incroyable rencontrèrent d’autres yeux tout aussi bleus et Vincent se sentit pris de vertige. Il tomba à genoux avec un gémissement rauque. Père et Peter se précipitèrent, mais la voix tranquille de Catherine les arrêta.

— Il se souvient.

À travers leur lien rétabli, Catherine put percevoir la tornade d’émotions qui frappa Vincent de plein fouet quand tous ses souvenirs perdus lui revinrent dans le désordre. Les plus importants comme les plus insignifiants, les grands bonheurs et les terribles souffrances, toutes les espérances et les désespoirs, l’amour et la folie. Une fois de plus, elle sentit monter les ténèbres, mais cette fois elle les savait impuissantes à vaincre la lumière, car l’enfant et elle se tenaient aux côtés de Vincent, lui donnant la force de les affronter. Ils l’aideraient à trouver son chemin au milieu des tempêtes qui faisaient rage tout autour de lui.

Tous dans la pièce attendaient en silence. Finalement, Vincent parut sortir de sa transe et ses yeux quittèrent ceux de l’enfant pour venir se fixer, brillant d’une nouvelle lumière, sur le visage de Catherine.

— Oh, Catherine…

Elle lui sourit, rayonnante, trop heureuse pour parler, et le soulagement se répandit dans la pièce. Vincent est de retour !

 Le bébé émit un gargouillis, tournant la tête pour frotter son nez sur la chemise de Catherine.

— On dirait que… notre fils a faim, mon amour, dit tranquillement Vincent. Il observa, fasciné tandis que Catherine, avec l’aide de Léna, installait l’enfant à son sein. La minuscule bouche se referma avec avidité sur le mamelon pour téter énergiquement et Vincent perçut la satisfaction de son fils à travers la connexion qui les unissait. Il pouvait aussi sentir la joie et le plaisir de Catherine, si intenses qu’il avait du mal à les distinguer de ses propres sentiments.

Il resta à genoux près du lit, contemplant avec émerveillement une scène qu’il n’aurait jamais osé imaginer dans ses rêves les plus fous. Son enfant, un enfant comme lui, au sein de Catherine ! Il avait l’esprit encore embrouillé par la collision entre ses souvenirs récents et les plus anciens. Il avait bien conscience qu’il lui faudrait du temps pour y faire le tri et que cela ne se ferait sûrement pas sans douleur, mais ce moment qu’il était en train de vivre justifiait tout, quelque tortueux et semé d’épines qu’ait pu être le chemin pour y arriver.

Il savait que Catherine éprouvait la même chose tandis qu’elle souriait au minuscule miracle qu’elle tenait dans ses bras. Le bonheur profond et serein qu’il sentait en elle abolissait tous les souffrances passées, effaçant même la fatigue et les douleurs de l’accouchement, et jamais elle ne lui avait paru plus belle.

— Oh, Vincent, regarde ! s’exclama-t-elle.

Il suivit son regard et vit la main miniature crispée sur son sein, les ongles presque inexistants encore mais déjà d’une forme bien caractéristique. Instinctivement, il tendit à son tour la main pour caresser les tout petits doigts ainsi que la peau satinée où ils reposaient et un certain souvenir lui revint nettement à l’esprit. Il avait déjà touché les seins de Catherine, s’y était même désaltéré comme son fils le faisait maintenant. Il avait cherché asile dans son corps accueillant, y trouvant un refuge contre la folie. L’amour physique qu’il leur avait si longtemps refusé avait finalement été son salut, sans la moindre trace de la violence tant redoutée, et avait résulté dans le miracle de la vie.

 

Chapitre 15 (fin)

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