IL Y A LONGTEMPS QUE JE T'AIME...
(HOW COULD I FORGET THEE?)

De LEA

Traduit de l' américain par Annik


Chapitre 3


Prudemment, Catherine descendit l'étroit escalier qui menait au sous-sol de l'épicerie, pendant que Jeff et le fils de Mme Long retournaient chercher le reste de ses bagages. Elle prit quelques secondes pour habituer ses yeux à la pénombre, avant d'aller jusqu'à une porte en bois ou elle tapa son nom en code. La porte s'ouvrit instantanément, et la petite pièce se remplit de monde. Des bras puissants la serrèrent à l'étouffer contre une vaste poitrine.

‒ Catherine! Content de te voir, ça fait si longtemps!

Elle lui retourna son étreinte, et son tutoiement inattendu qui lui faisait chaud au cœur.

‒ Moi aussi je suis contente de te voir, William!

Il la tint à bout de bras pour la regarder.

‒ Mais regarde-toi un peu! la gronda-t-il. La peau sur les os, à se demander comment tu tiens encore debout. On va s'occuper de ça!

‒ Pour ça je te fais confiance. répliqua-t-elle en lui souriant.

‒ Hé, William, on a le droit de lui dire bonjour nous aussi?

Catherine se tourna vers Jamie. Derrière elle se tenaient Pascal et Rébecca, Mouse, Cullen et Kanin. Sa famille d'En-Bas était venue l'accueillir! Elle échangea une accolade et quelques mots avec chacun. Comme ils lui avaient manqué, tous!

D'un seul coup son cœur faillit s'arrêter de battre, à la vue d'une haute silhouette drapée d'une cape qui se tenait dans l'ombre, un peu à l'écart.

‒ Catherine. Le son de cette voix si aimée prononçant son nom la fit frémir. Le silence se fit, et Catherine sentit Rébecca lui serrer doucement le bras en signe d'encouragement, tandis que les autres s'écartaient discrètement, les laissant face à face, Vincent et elle.

Elle avança vers lui, prête à se jeter dans ses bras. La joie de le revoir faillit lui faire oublier qu'il n'était plus son Vincent, maintenant, mais quelque chose dans ses yeux l'arrêta. Quelque chose qui n'était plus là. La lueur tendre et passionnée qu'elle aimait tant y voir avait disparu. Le regard bleu n'exprimait qu'un intérêt amical, mais neutre, et c'en était presque plus qu'elle pouvait supporter. Mais c'était comme ça, elle savait à quoi s'attendre, non? Se forçant à réprimer son désarroi, elle lui sourit chaleureusement.

‒ Oh, bonjour Vincent! Je suis contente de voir que tu vas mieux. C'est gentil à toi d'être venu!

Il la regarda un moment avant de baisser les yeux vers le monceau de caisses, de sacs et de valises.

‒ J'ai pensé qu'on pourrait avoir besoin de mon aide.

Catherine faisait de son mieux pour ne pas le regarder trop fixement, mais elle ne pouvait s'en empêcher, s'emplissant avec bonheur les yeux de cette vision, scrutant les traits familiers, qui lui semblèrent un peu plus marqués. En dépit de tout, c'était merveilleux de le revoir!

‒ Bonne idée! répondit-elle avec entrain. La grande caisse là-bas est pleine de livres, et j'ai bien peur quelle ne soit horriblement lourde.

Les autres prirent cela comme un signal et commencèrent à ramasser les bagages, tandis que Vincent soulevait sans effort la lourde caisse de livres pour l'installer sur son épaule, prenant la plus grosse valise de sa main libre. Catherine essaya de prendre un sac mais Cullen le lui enleva prestement des mains.

‒ Père nous jetterait dans L'Abysse s'il apprenait qu'on t'a laissée porter quoi que ce soit!

Catherine capitula avec le sourire.

‒  Je ne voudrais pas être la cause d'une telle tragédie! On dirait quand même que le châtiment pour désobéissance aux ordres de Père est de plus en plus rude, je ne vais plus oser m'y risquer!

‒ Oh, voyons Catherine! pouffa Jamie en lui faisant signe de passer la porte. Comme si tu ne savais pas que tu es la seule, avec Vincent, à pouvoir le faire et t'en tirer sans mal!

‒ Mouse s'en tire aussi. Se fait pas prendre!

Catherine se surprit à rire avec tout le monde, et c'était si bon! Il lui semblait qu'il y avait une éternité qu'elle n'avait pas ri.

La petite troupe se mit en chemin, et Vincent suivit à quelques pas, écoutant distraitement le joyeux bavardage devant lui. Alors c'était donc ce petit bout de femme, la fameuse Catherine dont l'arrivée causait un tel bouleversement dans son monde d'ordinaire paisible.

Il sourit. « Bouleversement » était sans doute un terme trop faible, vu qu'il avait plutôt eu l'impression d'être pris dans un tourbillon! La veille on lui avait d'abord demandé d'aider deux petits garçons très fiers à déménager leurs lits et leurs quelques possessions dans le dortoir des « grands », puis il s'était fait chasser de la chambre par Olivia et ses amies armées de seaux et de balais, pour se retrouver instantanément enrôlé par Mary. Il avait passé presque toute la journée a explorer les différentes réserves sous sa direction exigeante, à la recherche d'un matelas « convenable » et de divers autres meubles, qui tous avaient besoin d'être nettoyés, réparés si nécessaire et cirés jusqu'à ce qu'ils brillent. Les plus grands des enfants, dispensés de classe par Père pour l'occasion, avaient proposé leur aide et ils avaient fait du très beau travail. Rébecca avait fait une fournée spéciale de « ces bougies rouges parfumées que Catherine aime tant », et William n'avait pas quitté sa cuisine de la journée, envoyant Geoffrey et Kipper lui faire diverses courses urgentes. Même Père avait fouillé sa bibliothèque à la recherche des « livres préférés de Catherine ».

Aujourd'hui encore les Tunnels avaient bourdonné comme une ruche toute la matinée. Il avait aidé Cullen à apporter et assembler le beau lit de bois couleur de miel, aux panneaux sculptés de roses, dans la chambre fraîchement récurée, et ensuite il avait eu l'impression que chaque habitant des tunnels devait absolument apporter une chose ou une autre… et donner son avis! Après quelques véhémentes discussions chaque élément du mobilier avait finalement trouvé sa place, complété par nombre d'objets utiles et généralement beaux. Brooke avait emmené les petits dans le parc cueillir un superbe bouquet de branchages d'automne, et Père avait apporté la touche finale avec une brassée de livres qu'il avait disposés sur l'étagère. Vincent s'était arrangé pour glisser un œil sur les titres. « Les grandes espérances », « Orgueil et préjugés », les Sonnets de Shakespeare, un recueil de Shelley… l'énigmatique arrivante était apparemment une femme de goût!

Catherine avait aussi apporté des livres avec elle, et pas seulement quelques uns, pensa-t-il en déplaçant le poids de la lourde caisse sur son épaule. Il devait s'avouer que c'était la curiosité, plus que le désir de se rendre utile, qui l'avait poussé à se joindre au groupe parti l'accueillir, et maintenant qu'il l'avait vue il était encore plus intrigué.

D'abord il ne s'était pas attendu à la trouver si belle. Malgré sa minceur excessive et la pâleur de ses traits, sa beauté naturelle brillait comme un cristal. Elle traversait visiblement des moments difficiles et on lisait la souffrance dans ses yeux verts, mais sa façon de se tenir dénotait ressort et courage. Elle était forte, d'une force intérieure qui contredisait son apparence frêle et presque maladive. Et elle avait un sourire capable d'illuminer le plus sombre des tunnels.

Catherine était visiblement très à son aise avec tout le monde En-Bas, y compris avec lui, à ce qu'il semblait. Vincent n'avait pas l'habitude de voir de belles inconnues le saluer avec autant de chaleur et de familiarité, et le tutoyer sans façons. Pourtant elle ne l'avait pas pris dans ses bras, comme elle avait fait pour les autres. Peut-être n'avait-elle pas osé? Probablement avec raison, réfléchit-il, se demandant comment il aurait réagi si elle l'avait fait. Etaient ils amis auparavant, avaient-ils l'habitude de se saluer d'une accolade?

Il secoua la tête pour chasser la troublante image que la pensée avait fait surgir. Quoiqu'il ait pu exister auparavant, ils recommençaient à zéro. Catherine était une inconnue pour lui, venue vivre dans son monde, et il devrait refaire sa connaissance comme il l'avait fait avec les autres « nouveaux » habitants des Tunnels. Il était également intrigué par ce qu'avait dit Jamie: Catherine avait désobéi aux ordres de Père dans le passé? Et s'en était tirée sans une égratignure? Il croyait pourtant bien être le seul à pouvoir faire une chose pareille!

Tandis qu'elle marchait à côté de Jamie, écoutant en souriant les dernières nouvelles des Tunnels, Catherine gardait une conscience aiguë de la présence silencieuse de Vincent derrière les autres. Elle se demanda s'il ne se sentait pas un peu laissé à l'écart par l'accueil chaleureux que ses amis avaient réservé à la nouvelle arrivante. Aussi dur à imaginer que cela puisse être pour elle, Vincent venait juste de la voir « pour la première fois », peu de temps après avoir appris qu'une étrangère dont il n'avait jamais même entendu parler allait venir habiter son monde. C'était forcément un peu difficile à vivre pour lui. Elle avait vu la curiosité dans son regard quand il l'avait saluée. Qu'est-ce qu'il avait pensé d'elle? Est-ce qu'elle…lui avait plu?

Le fil de ses pensées fut interrompu par un arrêt brusque du groupe devant un tas de débris qui bloquait le tunnel.

‒ Qu'est-ce qu'il s'est passé ici? s'enquit Catherine. Il y a eu un éboulement?

‒ Oui, et non, répondit Jamie avec un sourire mystérieux. Pascal tapa un code sur un des tuyaux et le mur s'ouvrit, révélant un tunnel latéral qui contournait le blocage. Ils se retrouvèrent bientôt de l'autre côté ou la jeune sentinelle chargée du mécanisme les salua.

‒ La toute première de nos nouvelles barrières de sécurité, expliqua Kanin. Ça nous a pris du temps mais ça en valait la peine.

‒ Mouse a fait! intervint fièrement le jeune inventeur.

‒ C'est toi qui a fait ça, Mouse? Beau travail! dit Catherine. On dirait vraiment un éboulement.

‒ Hé! protesta Kanin. Tu oublies qui a manié la pioche?

‒ OK, d'accord, admit Mouse avec bonne humeur. Je fais les plans, tu creuses. On travaille ensemble. Bon travail.

Kanin ne put s'empêcher de rire.

‒ Oui tu as raison, Mouse, on a fait du très bon boulot tous les deux. Ce faux cul-de-sac nous évite au moins trois sentinelles.

‒ Fini seulement celui-là, mais on fait d'autres, aussi! annonça Mouse à Catherine, l'air très content de lui. Elle acquiesça, souriant au jeune visage rayonnant de fierté. Apparemment Père daignait enfin prendre en considération certaines des idées de Mouse pour la défense des Tunnels. Bien sûr! Avec la maladie de Vincent leur monde s'était trouvé vulnérable aux invasions, et le Conseil avait dû réfléchir à d'autres moyens. Elle s'en réjouissait. Moins il y aurait d'intrus à pénétrer dans les tunnels, et moins Vincent devrait recourir à la violence à l'avenir. Et son travail à elle ne pourrait plus l'y obliger, désormais, se promit-elle avec un sursaut de culpabilité. Instinctivement elle regarda Vincent, et s'aperçut qu'il était en train de l'observer. Un peu gênée, elle lui sourit, et il lui répondit timidement avant de détourner les yeux, tandis que le groupe reprenait sa progression vers les tunnels habités.

En approchant ils arrivèrent à la chambre que Catherine avait occupée après la mort de son père, et à sa surprise passèrent devant sans s'arrêter. Peut-être quelqu'un d'autre l'habitait-il maintenant? Des gens sortaient de chaque galerie pour la saluer et lui souhaiter la bienvenue. Finalement ils s'arrêtèrent dans un tunnel qu'elle connaissait bien, puisqu'il menait au bureau de Père… et à la chambre de Vincent. Là se tenaient Père et Mary, souriants.

‒ Catherine! Je suis si heureuse de te revoir! Catherine répondit chaleureusement à l'étreinte maternelle de Mary, puis salua Père. D'autres gens attendaient derrière eux, mais un coup d'œil suffit à Mary pour voir que la marche avait épuisé Catherine, et elle prit les choses en main.

‒ Pas maintenant, s'il vous plaît! Tout le monde pourra voir Catherine plus tard, mais pour le moment il faut la laisser se reposer. Elle regarda le groupe chargé de bagages. Est-ce qu'ils doivent tout mettre dans ta chambre?

‒ Seulement les sacs et les valises, indiqua Catherine. La caisse la plus grosse est pour la bibliothèque, les autres pour la cuisine. Elle vit Père froncer les sourcils, et eut un sourire d'excuse. Je n'allais quand même pas arriver les mains vides!

Mary ne laissa pas à Père le temps de répondre et prit le bras de Catherine.

‒ Je suis sûre que tu t'es montrée très généreuse! Maintenant viens voir ta chambre. Tu as le temps de faire une bonne petite sieste avant le dîner.

Vincent sortait juste de la chambre.

‒ J'ai mis votre… ta valise sur la table pour que tu n'aies pas à la soulever, Catherine.

‒ Merci infiniment, Vincent.

‒ De rien. V… tu devrais essayer de te reposer, la marche semble t'avoir fatiguée.

Elle acquiesça en souriant et il partit porter les livres à la bibliothèque. Elle le suivit d'un regard nostalgique avant de suivre Mary dans la chambre, à la vue de laquelle elle oublia instantanément sa mélancolie.

‒ Oh, Mary, c'est magnifique! Elle regarda autour d'elle, émerveillée encore une fois par le talent qu'avaient les habitants des Tunnels pour créer de la beauté avec les rebuts du monde d'En-Haut…et beaucoup de soin et d'amour. Le mobilier, simple et un peu hétéroclite, luisait à la douce lumière des bougies et un tapis jadis précieux et cher, très usé par endroits mais d'une propreté méticuleuse, réchauffait le sol de pierre. Le grand lit, avec sa couette en patchwork et ses épais coussins, paraissait délicieusement douillet et partout de petites touches contribuaient à donner à la pièce un air confortable et habité. Des feuilles d'automne dans un vase, un châle moelleux posé sur le grand fauteuil, des livres sur l'étagère.

‒ Tout est si beau!

‒ Je suis contente que ça te plaise! répondit Mary avec un sourire satisfait.

‒ Vous l'avez installée pour moi? Mais qui vivait ici avant? Je ne voudrais pas chasser quelqu'un de sa chambre!

‒ C'est ta chambre. Ne t'en fais pas, ma chère petite, les occupants précédents ont obtenu une promotion qu'il attendaient depuis longtemps, et ils étaient absolument ravis de partir! Elle prit une tasse sur la table de nuit. Maintenant bois ça et mets-toi au lit!

Obéissante, Catherine but une gorgée.

‒ Mmm, c'est bon!

‒ C'est la tisane spéciale de William pour les futures mamans. Elle est très efficace contre les nausées du matin, et elle va t'aider à bien te reposer.

Une minute plus tard Catherine était au lit et Mary remonta maternellement la couette sur elle.

‒ Et maintenant dors, petite. Je te réveillerai pour le dîner. Catherine ferma les yeux avec un sourire de gratitude, et Mary éteignit la plupart des bougies avant de sortir sur la pointe des pieds.

Catherine se détendit sur son oreiller, respirant profondément les odeurs familières de terre et de fumée, écoutant les bruits assourdis de la vie des tunnels et le son continu des messages sur les tuyaux. Tandis que le sommeil l'envahissait, elle se rappela les tout premiers mots de Vincent. Vous êtes en sécurité, maintenant. Juste avant de sombrer elle glissa sa main sur son ventre, où battait ce cœur minuscule dont la vue sur l'écran de l'échographe l'avait émue aux larmes. Tu es en sécurité, maintenant, mon chéri. Nous sommes chez nous.


Chapitre 4

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