IL Y A LONGTEMPS QUE JE T'AIME...

(HOW COULD I FORGET THEE?)

De LEA

Traduit de l' américain par Annik


Chapitre 4


‒ Catherine? Elle s'éveilla et vit Jamie debout près de son lit.

‒ Je suis désolée de te réveiller, mais ça va bientôt être l'heure du dîner. Comment tu te sens? Mary dit que si tu es encore fatiguée tu n'as qu'à rester au lit, elle t'apportera un plateau.

Catherine se redressa.

‒ Oh, non, dis-lui que ce n'est pas la peine! Merci, Jamie, je me sens beaucoup mieux, et j'arrive tout de suite. J'ai envie de voir tout le monde! Jamie lui sourit et sortit, et peu de temps après Catherine se dirigeait vers la salle à manger, reposée par ses deux heures de sieste et plus affamée qu'elle ne l'avait été depuis des mois, les succulentes odeurs de nourriture qui lui parvenaient lui mettant l'eau à la bouche. Il n'y avait pas encore grand monde dans la salle, mais Père et Mary étaient déjà assis et lui firent signe de les rejoindre à leur table.

‒ As-tu bien dormi? Tu as l'air reposée! fit Mary, satisfaite.

‒ Oui, merci, je me sens beaucoup mieux!

Les gens commençaient à arriver, beaucoup d'entre eux s'arrêtant à leur table pour la saluer et échanger quelques mots, mais Vincent n'était toujours pas là, et le regard de Catherine revenait sans cesse vers la porte, guettant son arrivée. Enfin il apparut, mais elle vit avec un choc qu'il n'arrivait pas seul. Vincent portait la petite Cathy dans ses bras, et Léna se tenait près de lui. Ils discutaient avec animation, une étincelle brillant dans les yeux de Vincent tandis qu'il parlait à la jolie blonde qui rayonnait littéralement en le regardant. Catherine sentit la détresse l'envahir, et sa gorge se serra. Ils avaient l'air si…intimes! Et si jamais …Noooon! Ce n'était pas possible! Elle fit de son mieux pour se rassurer, sûrement Père l'aurait prévenue si…

Elle fut immensément soulagée l'instant d'après, quand Vincent rendit l'enfant à sa mère et vint s'asseoir à leur table avec un signe de tête à son intention.

‒ Catherine. Je suis heureux que tu te sentes assez bien pour te joindre à nous.

Dans son soulagement elle lui adressa un sourire nettement plus chaleureux que la politesse un peu distante de Vincent ne le justifiait.

‒ Merci, Vincent, je me sens beaucoup mieux maintenant! Elle croisa le regard compréhensif de Père et se sentit rougir.

‒ Catherine! Je n'ai pas encore eu une chance de te voir. On voulait venir t'accueillir avec les autres, mais William avait besoin de quelqu'un à la cuisine pendant qu'il était parti!

Léna se tenait près de la table, souriante, et Catherine se leva pour la serrer dans ses bras.

‒ Tu ne connais pas encore N'Guma. Il n'est avec nous que depuis deux mois, dit Léna, et ce n'est qu'à ce moment que Catherine remarqua le grand homme noir qui se tenait près d'elle, la petite Cathy dans les bras.

‒ N'Guma vient du Burkina Faso. Il est venu en se cachant sur un bateau. Les enfants l'ont trouvé malade et à moitié mort de faim dans le parc, et Père a envoyé des gens pour l'amener ici, expliqua Léna, souriant tendrement à son compagnon, qui lui renvoya un regard d'adoration. Il ne parle pas encore très bien notre langue, mais il apprend vite…et moi aussi j'apprends son langage! ajouta-t-elle avec fierté.

Catherine salua chaleureusement le timide jeune homme et caressa la joue ronde de Cathy qui lui sourit de toutes ses fossettes.

‒ Tu es de plus en plus ravissante, ma petite chérie!

‒ N'est-ce pas? rayonna Léna. Mais il ne faut pas trop le lui dire, N'Guma la gâte déja à mort! Elle regarda Catherine. J'ai appris que toi aussi…? Catherine acquiesça et Léna lui prit la main.

‒ C'est une merveilleuse nouvelle! Accroche-toi, Catherine, je suis sûre que tout ira bien!

Catherine la remercia d'un sourire ému, et ils partirent s'asseoir à une autre table.

‒ On dirait que j'ai manqué pas mal de choses! fit Catherine en se rasseyant. Un nouveau couple En-Bas?

‒ Pas officiellement, pas encore, répondit Père, malicieux. Mais je pense que c'est en bonne voie.

‒ Je suis heureuse pour Léna, elle méritait de trouver quelqu'un!

‒ Elle a vraiment trouvé sa place ici, intervint Mary. Depuis qu'elle est revenue elle m'a beaucoup aidée avec les jeunes enfants. Elle s'intéresse aux soins médicaux, également, et elle apprend vite. C'est elle qui a soigné N'Guma quand il est arrivé, c'est comme ça qu'ils ont fait connaissance.

‒ N'Guma est quelqu'un de bien! ajouta Père. Aussitôt qu'il a commencé à aller mieux il a trouvé le moyen de se rendre utile. Il est presque aussi ingénieux que Mouse, et il a l'esprit beaucoup plus pratique! Quand nous avons rencontré des problèmes dans la construction de ce nouveau mécanisme de sécurité, il s'est débrouillé pour monter une petite forge de fortune et il a fabriqué les pièces qui nous manquaient avec des bouts de ferraille!

‒ Ils vient d'un pays très pauvre, intervint doucement Vincent. Les gens là-bas sont bien obligés d'être ingénieux pour tirer le meilleur parti du peu qu'ils ont…comme nous le faisons ici.

‒ Comment est-il arrivé ici? s'enquit Catherine. Léna dit qu'il s'est caché à bord d'un bateau.

‒ Il parle assez bien le français, alors nous avons pu communiquer un peu dans cette langue, mais il n'a pas dit grand-chose de ce qui l'avait poussé à quitter son pays. Peut-être qu'il en parlera plus tard, mais ce devait être extrêmement dramatique, répondit Vincent. Assez pour qu'il prenne le risque de mourir en route.

‒ Ce qui a presque été le cas, ajouta Père. Il était dans un état vraiment pitoyable en arrivant ici.

Pendant qu'ils parlaient, Pascal, Zach et Rébecca les avaient rejoints, des plats avaient été passés à la ronde, et Catherine attaqua son assiette de bon cœur, sous le regard approbateur de Père.

‒ J'espère que N'Guma nous en dira plus sur son pays! dit Vincent avec une pointe d'envie. L'Afrique semble être un endroit si beau et si fascinant.

‒ C'est magnifique! fit Catherine entre deux bouchées. Les paysages là-bas sont à couper le souffle!

Elle avait parlé sans réfléchir, mais ses mots lui valurent l'attention immédiate de Vincent.

‒ Tu…es allée en Afrique, Catherine?

Les yeux bleus la fixaient d'un regard intrigué. Elle eut soudainement très conscience de sa présence imposante de l'autre côté de la table, et son cœur s'accéléra. Elle prit le temps d'avaler et de reprendre le contrôle de sa respiration avant de répondre.

‒ Oui, il y a longtemps. Mon père m'a emmenée au Kenya pour fêter mon bac, et c'est un merveilleux souvenir. Tout est si beau, là-bas! Par contre je ne sais rien du Burkina Faso, je dois avouer que je ne sais même pas ou ça se trouve.

‒ En Afrique de l'Ouest, à l'extrémité sud du désert du Sahara, et le pays ne s'appelle Burkina Faso que depuis quelques années. Avant cela c'était la République de Haute Volta, une ancienne colonie française comme beaucoup de pays dans cette région.

Catherine sourit, avec une pointe de tristesse. On pouvait faire confiance à Vincent pour savoir ce genre de choses. Il était fasciné par l'histoire et la géographie de tous ces endroits qu'il n'aurait jamais la chance de voir…

‒ Est-ce que tu voudras bien me parler du Kenya, un jour, Catherine? demanda Vincent avec intérêt.

Elle dut faire un gros effort pour ne pas montrer son désarroi. Elle lui avait déjà parlé du Kenya des mois auparavant, quelques semaines après la mort de son père. Il avait fait exactement la même requête, et elle avait fouillé dans ses placards pour en tirer de vieilles photos qu'ils avaient regardé ensemble tandis qu'elle lui racontait les détails du voyage. Elle savait qu'il avait fait cela en partie pour l'encourager à parler de son père et à se rappeler les bons moments qu'ils avaient partagé, mais l'intérêt de Vincent avait été réel, que ce soit pour les animaux sauvages et les paysages ou la Catherine adolescente et bronzée qui lui souriait sur de nombreuses photos. Ils avaient partagé un merveilleux moment, plein de chaleur et de douceur, un moment qui était maintenant perdu pour lui, avec tant d'autres. Elle se reprit et se força à lui sourire.

‒ Bien sûr, Vincent, quand tu voudras!

Elle fut reconnaissante à Père de détourner la conversation vers les nouveaux projets concernant la sécurité et écouta avec intérêt, finissant son assiette avec un appétit étonnamment intact. La cuisine de William était délicieuse, comme toujours, et son corps refusait de se laisser plus longtemps affamer, quelque puisse être son état d'esprit.

Le bruit de la salle fit peu à peu place au silence, et en tournant la tête elle vit William debout au centre de la pièce. Il s'éclaircit la gorge.

‒ C'est encore moi qui m'y colle! Peut-être parce c'est moi qui ai la plus grande bouche ici! annonça le gros cuisinier de sa voix tonnante, déclenchant quelques rires. Mais pour une fois ça me fait vraiment plaisir! Ce soir n'est pas un soir comme les autres. Ce soir les Tunnels ont une nouvelle habitante. Pas une étrangère, mais une amie, qui nous a beaucoup manqué pendant son absence. Une amie qui a toujours été là quand nous avions besoin d'elle, et chacun ici sait très bien tout ce que nous devons à Catherine!

Il y eut des murmures d'assentiment dans la salle, et William se tourna vers Catherine.

‒ Je ne suis pas très doué pour ces choses-là, alors je vais faire court. Au nom de tous ici je te souhaite la bienvenue, Catherine. Toi et l'enfant que tu portes vous êtes des nôtres. Je veux que tu saches à quel point nous sommes tous désolés que les choses soient si dures pour toi en ce moment, et je te promets que tout le monde En-Bas fera de son mieux pour que tu te sentes chez toi. Ma mission à moi, ça sera de vous engraisser tous les deux! conclut-il, déclenchant un tonnerre de rires qui éclaircit l'atmosphère un peu solennelle, tandis que Samantha, Geoffrey, Kipper et Eric apportaient précautionneusement un grand plateau. Dessus trônait un énorme gâteau au chocolat où les mots « Bienvenue Catherine » étaient écrits au sucre glace.

N'essayant même pas de retenir ses larmes, Catherine se leva pour aller serrer William dans ses bras.

‒ Merci! Merci à tous. Vous ne pouvez pas savoir ce que ça me fait d'être accueillie comme ça! Sa voix se brisa et elle ne put continuer. William la ramena gentiment à sa place et Mary la tint dans ses bras pendant qu'elle sanglotait, lui murmurant de douces paroles de réconfort.

Catherine releva finalement sa tête de l'épaule de Mary et regarda autour d'elle

‒ Je suis désolée!

‒ Ne t'en fais pas, ma petite fille, ils comprennent tous très bien.‒

Catherine renifla, le visage trempé de larmes, et comme elle fouillait ses poches sans succès elle vit apparaître dans son champ de vision une grande main velue qui tenait un mouchoir propre, soigneusement plié.

‒ Peut-être ceci pourrait-il t'être utile? La voix de Vincent était douce et réconfortante et quand elle leva les yeux vers les siens elle put y lire de la sympathie et de l'inquiétude. Elle le remercia d'un sourire mouillé et enfouit son visage dans l'étoffe douce et un peu usée qui retenait encore la chaleur du corps de Vincent et un soupçon de son odeur. Elle y trouva un réconfort mêlé d'une pointe d'amertume, mais qui lui fit malgré tout chaud au cœur.

‒ Est-ce que tu veux du gâteau, Catherine? On l'a fait exprès pour toi! Eric se tenait près d'elle, le regard inquiet derrière ses grosses lunettes, et elle prit l'assiette qu'il lui tendait, s'empressant de sourire pour le rassurer.

‒ Oui, bien sûr! Il a l'air absolument délicieux. C'est vous qu'il l'avez fait?

‒ Pas entièrement, mais on a beaucoup aidé William! déclara fièrement le petit garçon. Et comme on voulait tous faire l'inscription, on a partagé les lettres. J'ai eu le B, et le A!

Catherine ne put s'empêcher de rire, et Vincent émit un petit bruit amusé.

‒ Tu vois, Vincent, je t'avais bien dit qu'elle allait l'adorer!

‒ Je n'en ai jamais douté, Eric, répondit gravement Vincent.

‒ Catherine aime le chocolat presque autant que toi!

‒ Oh? Alors elle doit vraiment l'aimer beaucoup. Mais tu ne devrais pas révéler ainsi mes secrets! taquina Vincent, une étincelle dans les yeux.

Le gamin sourit jusqu'aux oreilles.

‒ Quels secrets? Tout le monde sait ça, et Catherine aussi! Il s'éclipsa pour aller chercher d'autres assiettes et Vincent et Catherine échangèrent un regard amusé, puis Vincent détourna soudain le regard, l'air peiné.

‒ Je suis désolé, dit-il doucement.

‒ Mais de quoi? s'enquit-elle, perplexe.

‒ De ne pouvoir t'accueillir avec la même joie, la même…familiarité que chacun ici…

‒ Vincent…, commença-t-elle à protester, mais il continua.

‒ Je veux que tu saches que je suis heureux que tu viennes vivre dans ce monde. Mais je…

‒ Je sais! Ne t'en fais pas, Vincent, je comprends. Ce doit être si difficile pour toi par moments! Sache que ton accueil n'en a que plus de valeur à mes yeux.

Il acquiesça avec un petit sourire de gratitude, et attaqua avec délice son gâteau au chocolat. Tout en mangeant, Catherine l'observait discrètement, à la fois émue et amusée par le plaisir qu'il semblait y prendre, et fascinée de découvrir un aspect de lui jusque-là inconnu. Le Vincent qu'elle connaissait, celui qui la mettait sur un piédestal, ne se serait probablement jamais permis un comportement aussi bassement matériel en sa présence, et pour la première fois l'idée vint à Catherine qu'il pouvait aussi y avoir des côtés intéressants à n'être que « Catherine l'Amie ».

Quand elle eut fini elle était rassasiée et légèrement somnolente, et ne put retenir un bâillement qui n'échappa pas à l'œil vigilant de Mary.

‒ Tu es fatiguée, Catherine! Il est temps que tu ailles te coucher, maintenant. Je vais t'accompagner à ta chambre.

Même si elle n'avait pas la moindre envie de quitter Vincent, Catherine n'essaya pas de résister. Du reste elle était vraiment fatiguée et souhaita le bonsoir à tout le monde avant de suivre Mary. En quittant la salle à manger, elle eut la certitude, sans savoir comment, que Vincent la suivait des yeux.

Mary montra à Catherine la salle de bains qu'elles partageaient avec Jamie et Rébecca, et proposa de l'aider à défaire ses bagages, ce que Catherine accepta avec gratitude. En revenant de prendre son bain elle trouva toutes ses affaires impeccablement rangées dans l'armoire. Mary s'était éclipsée, laissant deux chemises de nuit sur le lit pour que Catherine puisse choisir. Sans hésitation, elle enfila celle des Tunnels, douce et chaude, et rangea dans un tiroir celle qu'elle avait apportée. Elle se sentait fatiguée jusqu'à la moelle des os, et pourtant quand elle fut sous l'épaisse couette elle mit du temps à trouver le sommeil. Des images de Vincent lui tournaient dans la tête. Comment il l'avait regardée. Sa façon gentille de lui parler. C'était vraiment dur d'avoir à se rappeler en permanence que l'homme qu'elle aimait au-delà de toute raison, et qui l'avait aimée de même, n'était plus maintenant qu'un étranger amical et plein de gentillesse.

Elle se rendait compte qu'elle avait espéré contre toute attente qu'il allait la reconnaître une fois en face d'elle. Elle voulait encore croire que ce serait le cas, un jour ou l'autre. Peter n'avait-il pas dit que les souvenirs enfouis de Vincent pouvaient ressurgir n'importe quand? Comment réagirait-il alors à sa présence En-Bas? A sa grossesse? Et s'il ne se rétablissait pas avant la naissance? Devrait-elle alors tout lui dire? Si l'enfant lui ressemblait, il comprendrait tout de suite. Qu'est ce que cela lui ferait? Vincent allait-il développer un lien psychique avec son enfant? Cela pourrait même se produire avant la naissance…

Catherine se retourna avec un soupir, et remonta les couvertures sur sa tête. A quoi bon se torturer avec toutes ces questions? Elle verrait bien le moment venu! L'amour rendait toutes choses possibles, et elle pouvait compter sur le soutien de Père et de toute la communauté. Tout se terminerait bien, se promit-elle.

Et en attendant? Catherine n'était pas du genre à rester passive. Elle se rappela soudain comment Vincent s'était comporté avec Eric et Léna. Visiblement ils avaient établi avec lui une nouvelle relation, et semblaient aussi proches de lui qu'auparavant. Pourquoi ne pourrait-elle pas faire de même? Un sourire malicieux lui vint aux lèvres à l'idée de « séduire » Vincent. Ce n'étaient ni le temps ni les occasions qui manqueraient, maintenant qu'ils ne vivaient plus dans deux mondes séparés. Il ne serait probablement pas facile pour elle de repartir de zéro, et il y avait le fait qu'elle était enceinte, mais elle se sentait confiante. Après tout, Vincent était déjà tombé amoureux d'elle une fois…

Sur cette pensée réconfortante, Catherine s'endormit.


***


Il y a une nouvelle venue parmi nous. Elle s'appelle Catherine.

Vincent, le stylo à la main, regardait fixement la seule phrase qu'il avait réussi à écrire. Les mots qui d'ordinaire lui venaient si aisément semblaient le fuir, ce soir, et il avait conscience que c'était lié à la présence de cette jeune femme qui allait désormais prendre part à la vie de son monde. Il y avait quelque chose de…spécial chez elle, et l'esprit de Vincent tournait en rond, essayant d'analyser ce que cela pouvait bien être.

Catherine était sans nul doute quelqu'un de spécial pour la communauté d'En-Bas. Vincent avait toujours été très sensible aux émotions, et l'atmosphère de son monde en avait été saturée dès l'annonce de l'arrivée de Catherine. Sa communauté avait le cœur généreux. Chacun de ses membres avait connu sa propre part de souffrance et ils se montraient en général compatissants et prêts à aider les autres, mais il ne se souvenait pas avoir jamais ressenti un tel déferlement de sentiments de la part de chacun, y compris Père. Le point culminant avait été pendant le dîner, quand Catherine avait répondu au discours de William. L'émotion collective avait été si forte à se moment là qu'il avait presque pu la voir vibrer dans l'air, comme si elle était quelque chose de palpable. Il devait s'avouer qu'il s'était senti à part à cet instant, à partager l'émotion sans pouvoir partager ses causes. Quelqu'un qui avait tant d'importance pour son monde avait sûrement dû en avoir pour lui aussi, mais il avait beau essayer, il ne trouvait pas trace d'elle dans ses souvenirs. Même s'il devait bien apprendre à vivre avec ce trou béant dans sa vie, il y avait des moments où il le trouvait particulièrement dur à supporter.

Curieusement, parmi tous les gens présents, c'est à Catherine qu'il avait choisi de se confier. Elle l'avait réconforté, trouvant les mots qu'il avait besoin d'entendre, même du fond de son propre chagrin. Car ce n'était pas seulement la gratitude et l'émotion qui l'avaient fait sangloter sur l'épaule de Mary. La souffrance en elle était profonde, a vif, et Vincent sentait bien que même quand elle riait les larmes n'étaient jamais loin, prêtes à déborder à la première occasion.

Qu'avait-il bien pu lui arriver? A l'évidence, elle ne venait pas des basses couches de la société d'En-Haut. Son accent et ses manières dénotaient une excellente éducation et elle venait visiblement d'une famille très aisée, des gens qui pouvaient s'offrir un voyage en Afrique. Elle avait aussi un emploi, selon les dires de Père, et l'argent ne semblait pas être un problème pour elle. D'ailleurs ses bagages étaient en cuir d'excellente qualité et avaient dû coûter très cher.

Quelle raison pouvait bien pousser une jeune femme belle et riche, faite pour les lumières d'En-Haut, à chercher refuge dans la pauvreté et l'obscurité de son monde? Vincent avait le sentiment que Père, et probablement d'autres aussi, en savaient plus sur ce sujet qu'ils ne voulaient en dire. Bien sûr il fallait respecter la vie privée de Catherine, mais il ne pouvait s'empêcher de se poser des questions. Quelque part il était sûr que c'était en rapport avec sa grossesse. Voulait-elle la cacher? Pourquoi? Et qu'était-il arrivé au père de son enfant? L'avait-il quittée? Etait-il mort? Marié à quelqu'un d'autre? S'était il montré violent avec elle? Ou, pire encore, sa grossesse était-elle le résultat… d'un viol?

Vincent fut choqué de sentir une sombre vague de rage, violente et primaire, l'envahir à cette pensée, et dut réprimer le grondement menaçant qui montait dans sa gorge. L'idée que quelqu'un puisse faire cela à une femme lui était insupportable, mais rien que d'imaginer que cela aurait pu lui arriver à elle… Il était surpris par ce besoin instinctif, presque irrationnel de protéger Catherine, mais se rassura en se disant que cela n'avait rien d'étrange. Tout le monde En-Bas se montrait très protecteur envers elle, y compris les enfants, et c'était compréhensible. Les femmes enceintes suscitaient généralement ce genre de comportement, et elle était à la fois si fragile et si brave, luttant contre un chagrin insurmontable et trouvant quand même la force d'être attentive aux autres et de leur offrir la chaleur de son merveilleux sourire.

Il la protègerait, bien sûr. N'était-il pas le protecteur de ce monde dont elle faisait maintenant partie? Et il ferait de son mieux pour lui apporter chaleur et amitié, pour soulager sa peine ou du moins la rendre plus supportable. Ce serait peut-être un peu bizarre au début, comme cela l'avait été avec Léna. Les choses avaient été beaucoup plus faciles avec Eric, qui avait une façon bien à lui de vous capturer le cœur! Catherine et lui semblaient partager une relation très spéciale, et Vincent se rappela la façon dont elle avait instantanément chassé sa tristesse en voyant l'inquiétude du petit garçon, pour lui donner toute son attention. Elle serait une merveilleuse mère…

Avec un soupir d'impatienceVincent reboucha son stylo et ferma son journal. Il n'écrirait plus rien ce soir. Il ne tenait pas en place et se leva finalement pour mettre sa cape, décidant qu'il avait plutôt besoin d'une promenade dans le parc. En chemin il écouta comme à l'habitude les bruits tranquilles de son monde endormi, le grondement lointain du métro, le bruissement de l'air dans les galeries désertes et les Rien à signaler que les sentinelles tapaient à intervalles réguliers sur les tuyaux. William ronflait bruyamment à quelques tunnels de là, Geoffrey marmonnait encore dans son sommeil, et Vincent prit note d'avertir Père que la petite Amanda recommençait à tousser.

Comme de leur propre volonté ses pas l'arrêtèrent devant la chambre de Catherine. Il avait l'oreille assez fine pour percevoir derrière le rideau le son d'une respiration paisible et profonde et resta un moment à l'écouter, y trouvant un étrange apaisement, avant de poursuivre sa promenade solitaire. Dors bien, Catherine. Tu es en sécurité, maintenant.


A Suivre

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