IL Y A LONGTEMPS QUE JE T'AIME...

(HOW COULD I FORGET THEE?)

De LEA

Traduit de l'américain par Annik


Chapitre 5


Vincent leva les yeux de son livre

‒ Bonjour, Catherine. Que pouvons-nous faire pour toi?

Catherine s'arrêta à l'entrée du bureau de Père et s'excusa d'un signe de tête.

‒ Bonjour tout le monde! Désolée de déranger la classe, mais Père a dit qu'il voulait me voir et...

‒ Tu le trouveras dans la salle-hôpital. Il t'attend.

Elle lui dédia un sourire éblouissant.

‒ Merci, Vincent. A plus tard.

Il resta un moment à fixer l'endroit où elle s'était tenue. Son sourire, comme un soleil, lui restait imprimé dans les yeux.

‒ Vincent?

Il revint sur terre.

‒ Oui, Kipper? Où en étions nous?

Samantha émit un curieux petit bruit, comme un éternuement étouffé, et les regards se replongèrent dans les livres.


***


‒ Catherine! Comment vous sentez-vous ce matin?

‒ Très bien, merci, Père!

Il la scruta d'un regard professionnel.

‒ Vous avez effectivement l'air d'aller mieux. Des nausées matinales?

‒ Oui, un peu, au réveil, mais Samantha m'a apporté une tasse de cette tisane spéciale, et ça m'a fait beaucoup de bien. Le temps d'arriver à la cuisine, j'avais même assez faim pour venir à bout du monstrueux petit-déjeuner que William m'a mis devant le nez.

Père rit doucement.

‒ Alors c'est Samantha qui a gagné? Elle et Eric se disputaient le privilège de vous apporter votre tisane.

Ça me gêne un peu de me faire servir comme ça, Père. J'aurais très bien pu aller à la cuisine!

‒ Non, c'est important de la boire juste en se réveillant. Et je suis heureux d'apprendre que vous avez tout mangé. William, Mary et moi avons établi ce régime il y a longtemps. Il concilie les ressources limitées que nous avons ici avec les besoins d'une grossesse et doit être suivi à la lettre pour vous assurer tous les nutriments et vitamines nécessaires.

‒ En parlant de ressources... commença Catherine

‒ Oui, William m'a parlé de votre générosité mais Catherine vous n'êtes pas obligée de...

‒ Je dois vous dire que je me suis arrangée avec Mme Long pour que des livraisons soient faites chaque semaine, le coupa-t-elle, et ce n'est pas sujet à discussion.

Père soutint quelques instant son regard déterminé, puis se rendit avec grâce.

‒ Fort bien. Merci, Catherine. J'espère seulement que vous n'avez pas été trop...extravagante.

Ça dépend de ce que vous entendez par « extravagant », répondit-elle avec un sourire malicieux. Mais en gros je m'en suis tenue aux basiques. L'hiver sera bientôt là et je refuse que ma famille des tunnels manque de quoi que ce soit de vital! Alors j'ai demandé à Mme Long ce qu'elle ferait si elle avait les moyens de vous aider plus qu'elle ne le fait actuellement.

Père hocha la tête en signe d'approbation, admirant silencieusement la finesse et le tact dont elle avait fait preuve sur un sujet qu'elle avait des raisons de considérer comme potentiellement épineux. Mme Long aidait la communauté depuis de nombreuses années, elle connaissait bien leurs besoins, et elle avait sûrement été ravie d'être consultée.

Catherine laissa échapper un imperceptible soupir de soulagement. Père froncerait probablement les sourcils plus tard, en découvrant ce que l'épicière et elle avaient prévu pour quelques grandes occasions, mais il ne pouvait pas lui interdire de se montrer un peu généreuse. L'argent n'était rien...

‒ Et maintenant, jeune fille, occupons-nous un peu de vous! dit Père. Je vais vous examiner, mais nous devrons peut-être demander à Peter, à son retour en ville, de pratiquer quelques analyses un peu plus poussées. Cette grossesse... a quelque chose d'un miracle, mais elle pourrait poser des problèmes. Franchement, ma chère petite, je ne l'aurais même jamais crue possible...

‒ Vincent m'a appris qu'avec l'amour, tout devient possible, répondit Catherine en souriant. Et il ne semble pas y avoir de problèmes jusqu'ici. Elle lui tendit un dossier. J'ai apporté les résultats de mes analyses de sang et de l'échographie.

Il la regarda dans les yeux.

‒ Catherine, pardonnez-moi de devoir vous le demander, mais... avez-vous été... blessée d'une quelconque manière quand... c'est arrivé?

‒ Mais pas du tout! Même pas une égratignure! s'indigna-t-telle. Lisant l'incrédulité dans son regard elle poursuivit. Ce n'était pas une espèce de viol, Père! Nous avons fait l'amour. Vincent s'est montré...très doux!

Père secoua la tête au souvenir des rugissements sauvages, terrifiants, qui parvenaient de cette caverne où il n'avait pas osé entrer. Pourtant Catherine n'avait pas eu peur, pas pour elle-même, et non seulement Vincent l'avait épargnée mais il avait été... doux! Il soupira, conscient que logique et science atteignaient là leurs limites. Ce qui s'était produit ne pouvait être expliqué que par une autre vérité, qui allait au-delà de la connaissance. Le lien qui les unissait, l'amour qu'ils partageaient les avaient sauvés et avaient créé un miracle, son futur petit-enfant.

Il revint sur un terrain plus professionnel pour poser à Catherine une série de questions, avant de lui demander de se déshabiller. Un moment un peu bizarre pour tous les deux au début, mais finalement la gêne s'estompa, et ils ne furent plus qu'un médecin et sa patiente.

Père pratiqua un examen clinique minutieux, puis étudia avec soin le dossier apporté par Catherine tandis qu'elle se rhabillait.

‒ Eh bien, Catherine, votre bébé m'a l'air en parfaite santé. Ses yeux se firent sévères. Mais je n'en dirais pas autant de vous! Vous êtes plusieurs kilos en-dessous de votre poids minimum de santé, votre tension est trop basse, et vous montrez des signes d'anémie.

‒ C'est ce que m'a dit le premier médecin. Elle m'a ordonné de manger plus, de me reposer, et si possible d'aller vivre quelque temps dans ma famille ou chez des amis, parce qu'elle n'aimait pas du tout l'idée de me savoir seule. Vous voyez, j'ai fait comme elle a dit!

‒ Et vous avez bien fait! Votre docteur avait raison. Vous étiez en train de sombrer dans la dépression... et nous ne le savions pas. Je suis désolé, Catherine, de ne pas avoir gardé le contact, surtout que je savais que Peter n'était pas là pour veiller sur vous!

Elle sourit tristement.

‒ Vous aviez vos raisons.

Père secoua la tête.

‒ Non. Vous tenir à l'écart était à la fois injuste et inutile. J'en ai eu la preuve dès que j'ai annoncé votre arrivée. Vous êtes l'une des nôtres exactement au même titre que Vincent, et nous aurions certainement pu prendre soin de vous deux. Nous aurions bien trouvé le moyen. Je me suis montré trop protecteur envers lui... comme d'habitude.

‒ Pas sans raison non plus! Ma présence ici le dérangeait.

‒ Tant qu'il était malade, dans son lit, oui. Même votre image le perturbait, et j'ai du enlever ce portrait de vous deux qui était dans sa chambre, parce qu'il grondait chaque fois qu'il le regardait. J'avais des raisons de vous éloigner de sa chambre... pas de vous chasser des tunnels! Je sais bien que cela aurait été difficile pour vous, mais au moins vous n'auriez pas dû affronter la situation toute seule. Et quand Vincent a commencé à aller mieux... j'ai préféré rester prudent. Je ne voulais pas prendre le moindre risque en ce qui le concernait, et je n'ai pas pensé une minute à ce que vous deviez endurer toute seule En-Haut.

Catherine sourit affectueusement à Père et lui tapota le bras.

‒ Ne prenez pas tout le blâme pour vous. J'aurais pu m'imposer ici si je l'avais vraiment voulu, mais j'avais peur, moi aussi, et je me sentais coupable. Je suis heureuse d'être ici maintenant, même si Vincent... Elle soupira.

Père la regarda attentivement.

‒ Est-ce que cela ne rique pas d'être... trop difficile? Un excès de stress pourrait être mauvais pour votre grossesse.

Elle secoua la tête.

‒ Non. Je ne le permettrai pas. J'ai pensé à tout ça hier soir et j'espère, non, je sais que tout ira bien.

‒ Bien? s'enquit Père, intrigué.

‒ Peut-être ma présence ici va-t-elle aider Vincent à retrouver ses souvenirs. Même si notre lien semble avoir disparu, je porte son enfant, et il n'est pas impossible qu'il le sente.

‒ Pas impossible, en effet, acquiesça Père. Vincent a toujours eu des facultés de perception hors du commun, et si cet enfant tient un tant soit peu de lui...

‒ Je sais que s'il retrouve la mémoire il y aura des moments difficiles, car toutes les souffrances qu'il a endurées reviendront aussi, mais nous serons là pour l'aider et le soutenir. Il saura qu'il ne m'a pas fait de mal, et même si ma grossesse lui fait un choc au début, je sais qu'il finira par en être heureux.

Père sourit au visage animé et plein d'espoir qui lui faisait face.

‒ C'est ce que je crois aussi! Mais si ses souvenirs ne reviennent pas?

‒ Il se peut que nous devions repartir sur de nouvelles bases, répondit Catherine avec un petit sourire en coin. Mais je ne renoncerai pas à lui, Père!

Il perçut la note de défi dans sa voix et s'empressa de la rassurer.

‒ Je ne vous le demande pas. Jamais plus. Soyez seulement prudente, ma chère petite.

‒ Je vous le promets. Il s'est montré...très gentil avec moi, et je suis sûre que nous serons bientôt de grands amis... dans un premier temps.

‒ Dans un premier temps, approuva Père, une étincelle dans les yeux.

Une idée vint soudain à Catherine.

‒ Père, qu'est-ce que je vais faire si Vincent me pose des questions directe à propos de ces mois qu'il a oubliés? Je ne voudrais pas le blesser, mais je ne crois pas que je serais capable de lui mentir.

‒ Je ne pense pas que ce sera nécessaire, la rassura-t-il. Nous nous sommes posé la même question, mais le problème ne s'est pas encore présenté jusqu'ici. Comme je vous l'ai dit, Vincent ne semble pas très... pressé de savoir. Peut-être est-ce de sa part un mécanisme de protection, comme s'il savait inconsciemment que certaines réponses pourraient lui être trop pénibles. Vous savez, j'ai mis de côté tous ses journaux intimes concernant cette période.

Il vit la réaction choquée de Catherine et s'expliqua.

‒ Quand il a recommencé à tenir son journal, il était encore très faible, et il avait des cauchemars presque chaque nuit alors je... ne pouvais tout simplement pas courir un tel risque! Eh bien il ne les a jamais demandés, ni à ce moment là, ni depuis. Lui aussi préfère rester prudent, à ce qu'on dirait. Du moins pour le moment. Alors ne vous inquiétez pas, Catherine. Il vaut mieux ne pas avancer vous-même d'informations tant qu'il ne demande rien, mais vous pouvez répondre à ses questions. S'il en pose, je pense que cela voudra dire qu'il se sent prêt à entendre les réponses.

Elle hocha la tête en signe de compréhension.

‒ Merci, Père.

Et maintenant puis-je vous suggérer d'aller vous reposer un peu?

‒ Père, je voulais aussi vous parler de ça. Vous en avez tous déja tellement fait pour m'accueillir ici! Je ne veux pas être un fardeau inutile pour cette communauté, il y a sûrement des choses que je pourrais faire pour me rendre utile. Je veux faire ma part!

Le patriarche des tunnels secoua la tête.

‒ Je comprends très bien et cette pensée vous honore, mais c'est hors de question pour le moment. Il leva la main pour arrêter ses protestations. Je vous reverrai dans une quinzaine de jours et, si vous avez repris du poids et que votre tension est revenue à la normale, je vous promets que nous en reparlerons. Jusque-là vous ne devez absolument rien faire d'autre que de prendre soin de vous. Dormez, lisez, passez du temps avec vos amis. De petites promenades ne pourront vous faire que du bien, mais attention à ne pas vous épuiser. Et vous devez manger tout ce que William vous servira. Il rit doucement à son expression paniquée et lui posa la main sur le bras. Votre présence parmi nous n'est pas un fardeau, Catherine, et vous nous apportez déjà le plus précieux cadeau qu'on puisse imaginer. S'il vous plaît laissez-nous prendre soin de vous deux!

Elle se rendit avec le sourire et se levait pour partir quand il la retint.

Attendez, j'ai quelque chose pour vous! Allant à son bureau il prit un petit objet dans un tiroir et le lui tendit.

Catherine fut surprise en reconnaissant la pochette de cuir qu'elle avait cousue pour Vincent bien des mois auparavant. Elle interrogea Père du regard.

‒ J'ai dû la lui enlever aussi, expliqua-t-il. Après avoir soigné ses blessures je la lui avais remise, mais après avoir repris connaissance il est passé par des épisodes de grande violence et au cours d'une de ces rages il l'a arrachée de son cou comme si elle le brûlait, et l'a lancée sur le portrait en rugissant. Je suis désolé.

Catherine inclina la tête, luttant contre les larmes.

‒ Ouvrez-la, encouragea-t-il.

Les yeux de Catherine s'écarquillèrent quand, en plus de la rose d'ivoire, quelque chose d'autre lui glissa dans la main.

‒ Mon cristal! Je le croyais perdu.

‒ Mouse et Jamie l'ont trouvé dans la poussière, sur le sol de cette caverne, il y a seulement quelques jours. Personne n'y était retourné depuis... ce jour-là, et ils ont décidé d'y aller « en exploration ». Sans prévenir personne, bien sûr, se renfrogna-t-il, mais quand ils ont trouvé le cristal ils sont venus me l'apporter. Si vous n'aviez pas décidé de venir, je vous l'aurais fait porter.

Cette fois Catherine n'essaya même pas de retenir ses larmes.

‒ Merci, Père! Vous ne pouvez pas savoir ce que ça signifie pour moi.. Il faut que je trouve Mouse et Jamie pour les remercier!

Elle remit la rose et le cristal dans la pochette, et rattacha les extrémités arrachées de la lanière avant de se la passer autour du cou. Elle hésita un instant, puis la glissa sous ses vêtements.

‒ Il vaut mieux que je la porte comme ça... pour le moment.

‒ Oui... pour le moment. Père ne put retenir un sourire. A cet instant il se sentait presque aussi certain qu'elle qu'un jour elle remettrait elle-même cette pochette au cou de Vincent.


***


Plus tard dans la journée, Catherine passa une tête à la porte du bureau.

‒ Père? Je voulais juste vous dire que je vais me promener, à la Caverne de la Cascade.

Il fronça les sourcils.

‒ Est-ce que cela ne fait pas un peu loin?

Je marcherai doucement, et j'emporte de la lecture, pour pouvoir me reposer un peu là-bas avant de revenir, promit-elle, exhibant comme preuve l'exemplaire des « Grandes espérances » qu'il avait mis dans sa chambre. J'ai obéi à Mary et fait une sieste après déjeuner, mais maintenant j'ai vraiment besoin d'un peu d'exercice!

‒ Catherine?

Elle sursauta en s'apercevant qu'ils n'étaient pas seuls. Vincent émergeait de derrière une bibliothèque.

‒ Est-ce que cela te dérange si je... t'accompagne? demanda-t-il presque timidement. Il y a longtemps que je ne suis pas allé à la Cascade.

Elle lui sourit, rayonnante.

Ça ne me dérange pas du tout, Vincent! Au contraire, je serai ravie d'avoir de la compagnie!

Il lui prit doucement le livre des mains.

‒ Je t'en prie, laisse-moi porter ceci. Ah, « Les grandes espérances »! Excellent choix. Nous y allons?

Père les regarda s'éloigner, l'oeil brillant. Bonne chance, Catherine!


Chapitre 6

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