IL Y A LONGTEMPS QUE JE T'AIME...

(HOW COULD I FORGET THEE?)

De LEA

Traduit de l'américain par Annik

Chapitre 6

Les notes finales de la symphonie résonnèrent, hautes et claires malgré la distance, dans la petite pièce tout au fond des sous-sols du Metropolitan Opera. Une fois leurs derniers échos évanouis, Catherine changea de position sur les coussins pour allonger ses jambes engourdies par l'immobilité.

̶ C'était vraiment magnifique!

̶ Magnifique en effet, répondit Vincent en se levant pour l'aider à se remettre debout. J'ai entendu déjà plusieurs fois la Cinquième de Beethoven, mais jamais exécutée avec une telle maîtrise. Nous devrions y aller, maintenant. Il est tard, et j'ai bien peur que Père ne s'apprête à nous gronder!

Elle eut un petit rire.

̶ Un faible prix à payer pour une soirée si merveilleuse. Père ne devrait pas tant s'inquiéter, je me sens parfaitement bien!

̶ C'est ce qu'il semble, répondit-il doucement, l'aidant à mettre la cape que Mary lui avait faite. Mais tu dois quand même être prudente, Catherine.

̶ Mais je suis prudente! protesta-t-elle. Et docile aussi. Je fais tout ce qu'il me dit, mais je ne voulais pas renoncer à ce concert! C'est probablement le dernier auquel je pourrai assister avant longtemps. Merci de m'avoir emmenée!

̶ C'est toujours un plaisir, Catherine, répondit-il avec grâce, lui offrant son bras pour sortir de la pièce.

Ils marchèrent un moment dans un silence confortable. Oui, se dit Vincent, c'était probablement la dernière fois que Père autorisait Catherine à marcher aussi loin, et il devait s'avouer que ces moments lui manqueraient. Il se souvint de ce qu'il avait ressenti la première fois qu'il avait osé lui demander si elle aimerait l'accompagner. Il lui avait proposé comme ça, sans réfléchir, le regrettant presque aussitôt, mais Catherine avait paru si contente! Sur le moment il avait attribué cet enthousiasme au manque de distractions En-Bas, comparé à la brillante vie sociale qu'il lui imaginait dans le monde d'En-Haut. Ils avaient fait du chemin depuis, et il avait finalement accepté l'idée que Catherine appréciait vraiment sa compagnie, comme il appréciait de passer du temps avec elle.

Depuis ce premier soir ou il s'était surpris à lui révéler des choses qu'il cachait même à Père, il s'était senti... attiré vers elle, et il comprenait maintenant que ce n'était pas seulement son sens de l'hospitalité qui lui avait fait rechercher des occasions de passer du temps avec Catherine. A sa surprise elle s'était montrée elle aussi désireuse, et même avide, de sa compagnie, et il lui consacrait avec plaisir presque tout son temps libre. Ils se promenaient ensemble, se faisaient la lecture et bavardaient. Catherine était la seule personne avec qui il évoquait parfois sa perte de mémoire, et la façon dont cela l'affectait. Sa peur, aussi, de ce qui pourrait se cacher dans ces mois qu'il avait perdus... et chaque fois elle trouvait les mots pour le rassurer et le réconforter. Elle aussi lui avait raconté beaucoup de choses, sur son travail, ses amis, ses parents. Pas un mot cependant au sujet de sa grossesse, ni des raisons qui l'avaient poussée à se réfugier En-Bas, et Vincent ne pouvait s'empêcher d'en être un peu blessé, même s'il lui reconnaissait le droit d'avoir ses secrets. Du moins la terrible souffrance qu'il avait sentie en elle au début s'était-elle estompée. Catherine semblait heureuse, maintenant, et à peine, quand ils étaient ensemble, pouvait-il parfois voir passer dans ses yeux un nuage de mélancolie.

Et maintenant, se dit-il avec une pointe d'humour, il semblait bien qu'il soit devenu le « cavalier » officiel de Catherine dans le monde d'En-Bas. Il avait remarqué que personne ne prenait jamais la place près de lui aux repas ou lors des soirées de la communauté, la laissant libre pour Catherine, et s'il arrivait après elle une place lui était toujours réservée à ses côtés. Il s'était plus ou moins habitué à entendre leurs deux noms fréquemment associés par les gens d'En-Bas: « Catherine et Vincent » , « Vincent et Catherine », comme si dans l'esprit de tous leur place était ensemble. Il savait bien sûr qu'il n'en était rien. La place de Catherine était dans le monde d'En-Haut, elle ne faisait que chercher temporairement refuge dans les tunnels. Et un jour ou l'autre, elle s'en irait...

Mais pour le moment, Catherine était ici, dans son monde, et il appréciait pleinement chaque précieuse minute passée en sa compagnie. Cette relation chaleureuse et... intime avec une femme était quelque chose qu'il n'aurait jamais espéré avoir dans sa vie, et il était reconnaissant de ce cadeau inattendu, pour le temps que cela durerait.

̶ Vincent?

̶ Oui, Catherine?

̶ Tu sembles si lointain!

̶ Mais non, je suis là, avec toi!

Elle sourit, une lueur un peu sceptique dans le regard, et changea sagement de sujet.

̶ Comment se passent les préparatifs dans la Grande Salle?

̶ Cahin-caha, comme d'habitude, mais il nous reste deux jours. Nous serons prêts à temps. Nous le sommes toujours.

Elle soupira.

̶ J'ai du mal à croire que c'est de nouveau La Fête de l'Hiver! L'an dernier j'étais si heureuse d'être invitée!

̶ Etait-ce ta... première Fête de l'Hiver? s'enquit-il doucement.

Le coeur de Catherine s'accéléra. C'était la toute première fois que Vincent lui posait une question sur la place qu'elle avait tenue auparavant dans son monde.

̶ Oui, la première, répondit-elle aussi calmement qu'elle put. Je me souviens quand tu m'as apporté ma bougie. Cela signifiait tant pour moi, et je l'ai trouvée si belle! Comment aurais-je pu imaginer qu'un an après je les fabriquerais moi-même!

Vincent garda un visage impassible, mais des questions tournaient dans sa tête. C'était normalement aux enfants que revenait la tâche de livrer les bougies à leurs Amis d'En-Haut, mais certains habitants des Tunnels se réservaient le plaisir de remettre eux-mêmes l'invitation à des gens qui leur étaient particulièrement chers. Et Catherine venait de dire qu'il lui avait personnellement apporté sa bougie. Est-ce que cela voudrait dire que...? Non. Père, ou le Conseil l'avaient probablement envoyé, peut-être en signe de gratitude pour le dévouement de Catherine lors de l'épidémie... Il acquiesça.

̶ Et tu fais cela très bien! Rébecca dit que tu l'as énormément aidée.

Elle sourit en y pensant. Aider Rébecca à fabriquer les bougies était un des moyens qu'elle avait trouvés pour contribuer à la vie quotidienne des Tunnels. Cela n'avait pas été évident au début, parce qu'elle n'avait jamais eu l'habitude de travailler de ses mains, mais elle s'était aperçue que cela lui plaisait, et n'avait pas mis longtemps à devenir experte. Elle adorait le chaud parfum de la cire fondue, et appréciait tout spécialement le moment où une nouvelle fournée de bougies sortait des moules, parfaitement formées, prêtes à apporter chaleur et lumière dans les tunnels, chassant l'obscurité de ce monde qui était maintenant le sien. Fabriquer les bougies pour la Fête de l'Hiver s'était révélé un travail joyeux et enrichissant, et c'est en gardant toujours à l'esprit leur but et leur signification qu'elle les avait trempées une à une dans la cire colorée.

Une autre de ses tâches consistait à donner un coup de main à Mary et Léna pour s'occuper des plus jeunes enfants. Père avait protesté au début, de crainte que cela ne la fatigue trop, mais elle avait insisté, arguant qu'elle n'avait pour ainsi dire jamais été en contact avec des bébés et avait tout à apprendre dans ce domaine. Maintenant couches et biberons n'avaient plus de secret pour elle, et elle devenait impatiente de tenir enfin dans ses bras son propre enfant.

Mais même la douceur des tout-petits ne lui apportait pas autant de satisfactions que ce qu'elle considérait comme son travail le plus important: l'enseignement. La communauté accordait une grande importance à l'éducation, et c'était surtout à Père et Vincent que revenait la responsabilité d'organiser et de donner les cours, en plus de leurs nombreuses autres tâches. Ils avaient tous deux accueilli avec plaisir sa proposition de reprendre quelques unes de leurs classes, et elle donnait maintenant trois heures de cours chaque jour, réparties entre les grands et les moyens. Un défi passionnant, et beaucoup de travail, mais les enfants des tunnels se montraient si bien élevés et intéressés, demandeurs, même, que leur faire classe s'était révélé une expérience très gratifiante. Et, cerise sur le gâteau, c'était une bonne raison de passer encore plus de temps avec Vincent, pour préparer les cours et discuter des progrès de leurs élèves.

Tout cela additionné donnait des journées chargées, mais malgré son ventre maintenant bien proéminent elle ne se sentait absolument pas fatiguée, et sa grossesse progressait de la façon la plus normale possible, sans le moindre problème, ce que même Père avait finalement du admettre. Le repos et la bonne nourriture l'avaient sûrement aidée à se remettre sur pied depuis son arrivée, mais elle avait conscience que c'étaient surtout la présence de Vincent, et son attitude envers elle, qui avaient contribué de façon déterminante à son rétablissement physique et moral. Elle s'émerveillait de la facilité avec laquelle ils avaient construit une nouvelle relation, et chaque jour qui passait la rendait plus forte, plus proche de ce qu'ils avaient autrefois partagé, et pourtant différente sur beaucoup de plans. Leur lien avait disparu et les souvenirs de Vincent ne montraient aucun signe de réapparition, mais certains obstacles douloureux s'étaient en même temps écartés de leur chemin. Comme sa vie En-Haut, dans un monde que Vincent considérait comme inaccessible. Même s'il arrivait à Catherine de regretter son balcon, c'était quand même mieux d'avoir tout un monde en commun avec lui plutôt que quelques mètres carrés, si précieux soient-ils. Ils avaient désormais des heures à passer ensemble, au lieu de minutes volées, souvent dans l'urgence d'une situation dramatique.

La violence, heureusement, était maintenant absente de leurs vies, grâce aux inventions de Mouse qui protégeaient les tunnels des intrus, mais Catherine soupçonnait que même si Vincent avait du défendre son monde il l'aurait fait sans rage ni passion, sans céder à l'appel des ténèbres. Des heures de pénible examen de conscience pendant la maladie de Vincent lui avaient fait comprendre qu'en s'exposant trop fréquemment au danger, c'était elle qui, à travers leur lien, l'avait poussé à sombrer dans une violence meurtrière. Et Paracelse, qui ne comprenait tout cela que trop bien, s'en était servi pour faire basculer Vincent dans la folie. Quelque part elle ne pouvait qu'être reconnaissante que ces terribles moments aient sombré dans l'oubli, même si le prix à payer était insupportablement élevé.

Le Vincent qu'elle avait trouvé en arrivant En-bas était quelqu'un qu'elle n'avait jamais connu. C'était Vincent tel qu'il était avant de la rencontrer, avant que ne se crée ce lien entre eux qui avait changé sa vie. Un homme tranquille et un peu réservé, avec une tendance à l'introspection, mais serein, sûr de lui, à l'aise dans son monde et en paix avec sa vie, bien qu'affecté par sa perte de mémoire.

Et cette fois-ci elle n'avait pas fait dans sa vie une entrée dramatique et traumatisante, ébranlant les fondations même de son existence. Cette fois elle n'était pas un rêve idéalisé et hors de portée venu d'un monde interdit mais une habitante de son monde, un membre de sa famille.

Elle s'était réintroduite en douceur dans la vie de Vincent avec la complicité de toute la communauté, et même avec la bénédiction de Père, ce qui faisait une grosse différence, mais finalement c'était Vincent lui-même qui en avait le plus fait pour l'aider. Dès le début il avait recherché sa compagnie. Peut-être par simple curiosité, ou dans le but de « refaire connaissance » avec quelqu'un qui avait fait partie de sa vie passée... ou peut-être bien parce que quelque chose caché au plus profond de lui l'avait poussé vers elle.

Au cours des trois derniers mois ils s'étaient rebâti des souvenirs communs, faits de vie quotidienne partagée, de tranquilles moments passés ensemble, de conversations à coeur ouvert, et d'une discrète mais indubitable danse de séduction mutuelle. Vincent était retombé amoureux d'elle! Il n'était pas prêt à l'admettre, ne se l'avouait probablement pas à lui même. Il n'avait peut-être même pas conscience de lui faire la cour, ce que tout le monde En-Bas avait remarqué, mais chacun de ses regards, de ses gestes, trahissait ses sentiments. Et Catherine y trouvait le courage d'affronter les nombreuses incertitudes qui demeuraient pour l'avenir, que Vincent retrouve ou non la mémoire.

Elle avait conscience que le principal obstacle entre eux maintenant était sa grossesse, le fait qu'elle porte de façon de plus en plus évidente ce que Vincent croyait être l'enfant d'un autre. Bien qu'il n'ait jamais posé de questions il devait forcément se demander qui était le père de l'enfant, et surtout quelle place cet inconnu avait pu tenir, tenait peut-être encore, dans sa vie. Elle ne pouvait pas encore lui dire la vérité, mais avait discrètement entrepris, par petites étapes, d'impliquer Vincent dans sa grossesse, de la lui faire partager d'une façon plus proche que ne le ferait un simple ami. Et il n'avait pas fait preuve de beaucoup de résistance...

̶ Catherine?

̶ Oui, Vincent?

̶ On dirait que c'est à ton tour d'être perdue dans tes pensées, lui reprocha-t-il gentiment.

Elle s'excusa d'un sourire.

̶ Désolée. C'est une si merveilleuse soirée!

̶ Tu n'es pas fatiguée?

̶ Pas du tout. Je vais très bien, ne t'inquiète pas.

̶ En été j'assiste aux concerts dans le parc.

̶ Je sais. J'ai été à des concerts dans le parc toute ma vie. Est-ce que ce n'est pas merveilleux d'imaginer que nous avons écouté la même musique bien avant de nous rencontrer?

̶ Oui, c'est... merveilleux, admit doucement Vincent. Pas toujours la même musique, cependant. Je dois avouer que je ne suis guère attiré par... les artistes plus modernes que tu sembles aimer en plus de la musique classique. J'ai essayé, par curiosité, mais la plupart du temps pour moi ce n'est que... du bruit.

Elle rit.

̶ Chacun ses goûts, Vincent! Au moins tu a essayé.

̶ Pour être parfaitement honnête, il y en a quelques uns que j'ai apprécié. Je me souviens d'un, il doit y avoir huit ou neuf ans.

̶ Oh? Lequel?

̶ Je ne me souviens pas de leurs noms, mais c'étaient deux hommes, avec des voix qui s'harmonisaient magnifiquement. J'ai aimé leurs mélodies, et leur façon de chanter, mais ce sont surtout les paroles qui m'ont plu. Particulièrement une chanson qui semblait m'être directement adressée, à moi qui écoutais en-bas dans l'obscurité.

̶ Quelle chanson? Je la connais peut-être.

Vincent laissa passer quelques secondes avant de répondre.

̶ Elle commençait par: « Hello darkness my old friend, I've come to talk with you again. » (Ma vieille amie l'obscurité, je suis revenu te parler.)

̶ « Sound of Silence »! s'exclama Catherine. Simon et Garfunkel en 81! Alors tu étais là toi aussi? C'est une de mes chansons préférées, elle est tellement belle!

̶ Elle est vraiment très belle. Et elle a... parlé à mon coeur comme le font les poèmes.

Catherine lui fit signe qu'elle comprenait. Elle se rappela les paroles de la chanson et c'était facile d'imaginer Vincent marchant seul dans des « rêves agités », fuyant la lumière crue des néons, entouré de « dix mille personnes, peut être plus » à qui il ne pouvait ni parler ni tendre la main. Elle était consciente qu'il recherchait souvent le « son du silence » dans l'obscurité des tunnels les plus profonds. Vincent était un « Amoureux de la nuit »... Peut-être même un peu trop, d'ailleurs!

̶ L'obscurité, continua Vincent à voix très basse, m'a accompagné durant toute ma vie. Mais je n'ai jamais pu me résoudre à la considérer comme... une amie...

Catherine s'arrêta et se tourna vers lui, plongeant son regard dans ses yeux tourmentés.

̶ Peut-être n'est-elle pas non plus ton ennemie, du moins pas autant que tu le crois.

̶ Catherine! Tu ne sais pas... comment peux-tu dire... , commença-t-il, mais elle l'arrêta en posant ses doigs sur ses lèvres.

̶ Chut! Je n'en dirai pas plus, mais promets-moi d'y réfléchir.

Il acquiesça en silence, aussi choqué par le contact de la main de Catherine sur son visage que par ses incroyables paroles. Les deux l'effrayaient, et en même temps éveillaient en lui le frémissement de possibilités presque inimaginables.

Ils firent le reste du chemin en silence. Catherine souriait intérieurement. Encore un petit pas, encore une graine semée. Du temps et de la patience...

Ils s'arrêtèrent à la porte de sa chambre et elle leva les yeux vers lui.

̶ Merci, Vincent, c'était vraiment une merveilleuse soirée!

̶ Merci à toi, Catherine. Ce concert n'aurait pas été le même pour moi sans le plaisir de ta compagnie.

Elle inclina simplement la tête et ils se regardèrent, réticents à se séparer sur ces paroles de politesse, mais aucun des deux n'osant commencer autre chose. Finalement Vincent détourna le regard.

̶ Il est tard, Catherine, tu devrais aller te reposer.

̶ Si je peux! sourit-elle en prenant la main de Vincent pour la poser sur son ventre. Le Petit Bonhomme est réveillé, il ne va peut-être pas se rendormir de sitôt. Quelquefois j'aimerais que nous soyons mieux synchronisés. Il dort toujours quand je marche, et recommence à danser aussitôt que je m'allonge!

Vincent émit un petit bruit amusé en sentant sous sa paume les mouvements enthousiastes du bébé. Il lui semblait maintenant naturel de la toucher ainsi, mais cela n'avait pas toujours été le cas. Ils se trouvaient ensemble la toute première fois que Catherine avait senti bouger son bébé, et dans sa joie elle avait attrapé sa main pour le lui faire sentir aussi. Sur le moment Vincent avait été si choqué par ce contact intime qu'il avait failli s'enfuir. Et puis il l'avait senti. Rien qu'une minuscule vibration sous sa paume, mais elle avait résonné profondément dans tout son être, le remplissant d'une joie presque égale à celle de Catherine. La vie était vraiment un miracle!

Vincent pouvait comprendre que Catherine ait eu envie de partager sa joie avec quelqu'un, et il était heureux d'avoir été ce quelqu'un, mais il y avait une chose qui le troublait profondément, une chose dont il n'avait parlé à personne. Quand il la touchait ainsi, et parfois depuis peu sans même la toucher, il pouvait sentir le bébé, et pas avec sa main. Il le sentait dans son coeur! Une présence d'abord ténue et fuyante qui s'était précisée au fil des semaines, un minuscule battement de coeur près du sien. Cet enfant et lui semblaient connectés d'une mystérieuse façon! Comment était-ce possible?

Comme presque chaque fois il sentit le bébé se retourner pour chercher le contact avec sa main, tandis que lui parvenaient faiblement les ondes d'une satisfaction instinctive et floue. Catherine pouffa de rire.

̶  Ça a encore marché! Tes mains sont magiques, Vincent!

Il baissa les yeux, incapable d'affronter son regard. Comment réagirait-elle si elle savait? Elle en serait probablement effrayée. Lui, en tout cas, il l'était.

̶ Tu devrais aller dormir, maintenant, Catherine, dit-il doucement.

Elle acquiesça en soupirant et commença à se détourner mais changea d'avis pour revenir le serrer tendrement dans ses bras, posant l'espace d'une seconde la tête sur son épaule.

̶ Bonne nuit, Vincent!

Avant qu'il ait eu le temps de réagir, elle avait disparu dans sa chambre.

Vincent resta planté là un moment, stupéfait, sentant la chaleur du contact se répandre dans tout son être. A la fois soulagé et frustré par sa brièveté, il était en proie à des pulsions contradictoires. Une partie de lui voulait s'enfuir au loin pour se cacher dans le noir... l'autre brûlait de suivre Catherine dans sa chambre et de la prendre dans ses bras pour ne jamais plus la lâcher!

Il secoua la tête avec un soupir. Qu'est-ce qui lui prenait? L'action de Catherine, même inattendue, ne justifiait rien d'aussi extrême. Elle n'avait fait que le remercier d'une bonne soirée par une accolade amicale, comme elle en échangeait quotidiennement avec beaucoup de gens En-Bas. Et lui aussi, d'ailleurs. Alors pourquoi pas entre eux?

̶ Bonne nuit, Catherine, murmura-t-il au rideau fermé, avant de se diriger vers sa chambre, essayant d'ignorer la petite voix qui lui disait qu'être dans les bras de Catherine ne pourrait jamais se résumer à une simple « accolade amicale » pour lui.

Chapitre 7

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