Que mon coeur battrait à l'entendre
(Out of the Ruined Place)

De Moira KEELEY

Traduit de l'américain par Agnès
Poème "Maud" de Tennyson adapté par Annik

 

 

Chapitre 1

 

 

 

Le médecin regarda la porte se fermer derrière Gabriel et la nurse chargée du bébé. Il se demanda pourquoi c’était à lui de faire cela, en quoi cela le concernait ? Gabriel disposait de quantité d’autres tueurs dans ses carnets. Pourquoi le forcer lui ? Certes, il avait déjà tué pour Gabriel, mais pas comme cela, pas quelqu’un d’aussi vulnérable et innocent.

Il contempla ce qu’il avait dans les mains et poussant lentement l’aiguille réduisit la dose mortelle. Peut-être que s’il ne lui en donnait que la moitié, dans l’état où elle était, ce pourrait être mortel comme ce pourrait ne pas l’être. Il avait tout à fait conscience que s’il ne le faisait pas lui-même, les nervi de Gabriel s’en chargeraient. Mais bon, il pourrait au moins se raconter qu’il lui avait donné une chance. Il ne serait plus responsable. Il se rappelait avoir lu quelque part que lors d’une exécution par balles, il y avait toujours un fusil chargé à blanc. Comme cela, chacun pouvait croire que c’était le sien et se sentir propre.

Il se tourna vers Catherine pour lui dire qu’elle ne souffrirait pas. Il maudit Gabriel.

*** 

Deux hommes, tous deux jeunes poussaient un chariot d’hôpital vers une salle d’examen. Il s’approchèrent du médecin assis devant un bureau exigu.

     - Encore là José ?

     - Deux tours de service à la suite, et on va sur trois. Dix-neuf heures d’affilée. Je suis trop vieux pour ça.

José avait la peau et les cheveux sombre. Il était plus vieux que les deux autres et cette nuit, il semblait plus vieux encore, épuisé. Il enleva ses lunettes et se pinça le nez.

     - Amir vient juste d’appeler. Il y a encore eu un incendie dans le métro. Il a été coincé pendant des heures. Il arrive maintenant, à pied.

Il se tourna vers les brancardiers et le chariot

     - Encore un, je vois.

     - Oui, c’est l’adjointe du procureur.

     - Pas vrai ? Celle qui a disparu ?

     - Oui. Joe Maxwell vient d’identifier le corps.

     - Bon, je vais juste faire le minimum, le légiste se massa le cou et les épaules. J’en ai assez pour cette nuit.

     - Je sais ce que c’est.

Carl se pencha pour ouvrir le sac contenant le corps et qui n’était fermé qu’aux trois quarts.

     - Oh zut, la fermeture a pété ! Hector, lance-moi cette couverture

     - Comment ? Du matériel municipal défectueux ? Quelle surprise ! Y'a-t-il quelque chose que New York nous fournisse qui ne soit pas de la merde ? .

     - Pas mon salaire en tout cas, de la merde aussi.

José fit rouler sa chaise près du corps après avoir pris une aiguille sur le plateau.

     - Ne m’en parlez pas. Des fois je me demande ce qui m’a pris de venir travailler ici.

Un jeune secouriste noir des urgences entra dans la salle. Ils se retournèrent pour le regarder avancer précautionneusement sa grande carcasse dans la pièce déjà bondée.

     - Eh les mecs ! Vous pouvez en caser encore un ?

     - Bon Dieu, on aura bientôt la moitié de la ville tassée dans cette glacière. Ils tombent comme des mouches ce soir ! s’exclama Carl.

     - Qu’est-ce qu’il a celui là ? demanda Hector en suivant le secouriste dans le couloir.

Carl les rejoignit. Il se hâtèrent vers le parking ou un autre les attendait, un homme d’âge moyen en train de sortir un brancard du véhicule. Il donna le dossier à Carl qui signa le récépissé et lui tendit le tout après avoir arraché l’exemplaire à garder. Le plus jeune secouriste indiqua le corps.

     - Ça, c’est un vrai mauvais trip. Accro au crack, a accouché cette nuit. La petite s'accroche, mais la mère… Le cordon n’était pas encore coupé que le cœur a lâché. Dommage, elle aurait peut-être pu prendre un nouveau départ. 

Le plus vieux prit la parole.

     - Non, mais écoutez-le ! Comme si une môme faisait une différence pour ces putains de droguées !

     - Non, mais écoutez-le, ce vieux cynique, répliqua le plus jeune.

Carl et Hector hochèrent la tête avec un rictus de connivence.

     - Bert et Ernie dans leur numéro habituel, soupira Carl.

Tous deux chargèrent rapidement le corps sur le chariot de la morgue et se dirigèrent vers le bâtiment. Carl leur cria par-dessus son épaule.

     - Et ne revenez pas cette nuit. Nous sommes complets.

Les hommes entrèrent dans le bâtiment  et roulèrent le chariot dans la grande pièce encombrée et glacée. Carl prit le dossier et se plaignit de la quantité de papier à classer. Ils poussèrent la porte battante pour revenir dans la première pièce. Penché sur Catherine le médecin enlevait ses gants de caoutchouc. Carl alla déposer le nouveau dossier sur le bureau.

     - Vous pouvez l’emmener, Amir terminera. Mes yeux se ferment tout seul et mon dos me torture. Il soupira

Puis il reporta quelques notes sur le dossier de Catherine et le posa près de son corps.

     - J’ai juste fait quelques prélèvements. Elle a accouché probablement quelques minutes avant de mourir, ajouta t-il d’un ton étonné et soucieux. Quoiqu’il en soit, je m’en vais. Quant à vous les gars faites une pause en attendant Amir.

Le médecin fit bouger ses épaules pendant que les deux hommes roulaient le chariot vers la chambre froide de l’autre côté. Comment se faisait-il que ce boulot puisse encore le bouleverser !

Carl informa Hector qu’il avait une bouteille dans son casier. Tous deux échangèrent un signe entendu.

     - Bonne idée, répondit Hector, abandonnant Catherine à ses compagnons.

 ***

La salle resta silencieuse un long moment. Puis le drap posé sur Catherine commença à bouger. Elle se réveilla, la peau frissonnante, claquant des dents. Elle tremblait de froid. Elle poussa le drap doucement et regarda autour d’elle. Où était-elle ? Elle secoua la tête pour dissiper la confusion de ses pensées. Elle ne savait pas ce qui lui était arrivé. Les tout derniers jours et nuits lui revenaient en morceaux décousus. Elle se rappelait seulement qu’elle était en danger, en captivité. Catherine repoussa le drap loin d’elle et chercha à s’asseoir. Elle retomba puis essaya de nouveau. Elle y parvint finalement et descendit du chariot, envoyant au passage le dossier par terre. Elle le ramassa mais fut incapable de lire ce qui y était écrit. Elle prit petit à petit conscience avec horreur que les autres corps autour d’elle étaient morts. Où était-elle donc ?

Elle tenta de marcher, d’un pas chancelant. Elle s’appuya contre un autre chariot, le dossier entre ses mains glissant près du corps qui y était déposé. Juste en face d’elle, il y avait un sac de plastique blanc portant le nom d’un hôpital, son contenu débordant. Des vêtements ! Elle les regarda puis hésitante, elle poussa le drap pour voir à qui ils appartenaient. C’était une femme à peu près de son âge, les cheveux clairs coupés mi-long. Comme elle, elle portait une chemise d’hôpital. Catherine voyait trouble, ses jambes commençaient à s’affaisser sous elle. Mais elle était résolue. Elle prit le sac de plastique et en sortit les effets. Elle batailla avec la tenue, un pantalon trop lâche, une chemise et un sweater bas de gamme, usés et tachés, et des tennis bon marché. Catherine devait s’appuyer contre le chariot pour rester debout. Deux fois elle faillit s’évanouir. Mais il ne fallait pas qu’elle se laisse aller. Elle allait sortir de là.

Elle enfonça sa chemise d’hôpital dans le sac, le coinça sous son bras et se dirigea vers la porte. Elle s’arrêta au son des voix proches. Carl et Hector discutaient autour des boissons servies dans des verres en papier. Amir venait d’arriver, fatigué et furieux de son équipée dans le métro. Ils se plaignaient de la quantité de travail qui leur tombait dessus. Catherine rebroussa chemin. Elle trouva un autre couloir et se tenant au mur, avança aussi vite qu’elle put. Il la mena à une porte extérieure. Surprise par l’air froid de la nuit, elle retint sa respiration quelques instants. La liberté ! 

Elle commença à descendre l'escalier, son pied glissa. Prenant appui sur une marche, elle put se relever et poursuivant son but se retrouva finalement dans la rue. Sa concentration commençait à faiblir. Mais elle devait absolument prendre de l'avance sur ses geôliers. Elle continuait à avancer, sans direction bien définie, mais le plus loin possible de la morgue. Elle essaya de presser le pas, toutefois la désorientation reprit le dessus et elle ralentit de plus en plus. Elle ne se rappelait plus ce qu'elle était en train de fuir. Elle laissa tomber le sac qu'elle avait emporté et erra parmi des objets – une boite à lettres, une poubelle... Elle continua à marcher alors que la panique commençait à submerger le peu d'énergie qu'elle avait réussi à mobiliser. Où allait-elle ? Que lui était-il arrivé ? Sa peau la démangeait. Son ventre lui faisait mal.

Elle vacilla, tomba, se releva et repartit. Une automobile freina bruyamment. Elle se trouvait au milieu de la chaussée. Elle tenta de traverser mais en essayant d'éviter l'automobile, fit une nouvelle chute. Un homme vint à son aide. Effrayée, elle réunit ses forces pour atteindre le trottoir. Elle n'avait pratiquement plus le contrôle de ses jambes. Elle se sentait si fatiguée, si embrouillée. Un reste de pensée surnageait : trouver  quelque chose. Il y avait quelque chose qu'elle devait faire. Assise au  bord de la rue, elle tenta de se relever. Impossible, le noir l'envahit. Elle perdit conscience.

 *** 

Quand elle revint à elle, on était en train de lui parler mais elle était incapable de comprendre les mots. On lui toucha le visage pour attirer son attention, on tenta de la faire bouger pour l'emmener quelque part. Non ! L'avaient-ils trouvée et ramenée là où elle était avant ? Elle se dressa exactement comme elle avait fait sur le chariot de la morgue et commença à se débattre en utilisant n'importe quoi comme Isaac Stubbs le lui avait appris. Elle donna des coups de poings, des coups de pieds, mordit... Quelqu'un la retourna, menotta ses mains derrière son dos et la maintint plaquée au sol, à genoux sur son dos.

     - 62 Adam au Central, demande un car pour personne désorientée et violente, entendit-elle dire.

Elle continuait à se débattre, sans effet. Elle sentit d'autres mains posées sur elles pour la maintenir au sol. Elle abandonna, les voix et les lumières s'estompèrent.

 ***

Les jours, les semaines, les mois se pressaient les uns derrière les autres. Ils étaient brumeux, déconnectés, incohérents, rythmés par les injections destinées à la calmer et à l’empêcher de se battre. Elle se rappelait vaguement avoir subi des chocs électriques. Elle se rappelait bien en revanche les vacuités interminables, la façon dont les pensées conscientes glissaient tout à coup hors de son esprit. Elle savait qu’ils l’avaient tenue sous contrôle la plupart du temps. Pour le reste un grand vide occupait sa mémoire.

Il semblait qu’elle ne savait même plus parler. Elle avait essayé un nombre incalculable de fois mais les mots ne venaient pas. Et elle n’aimait pas -  ne supportait pas - qu’on la touche. Mais elle avait compris que si elle se débattait pour empêcher ces mains de se poser sur elle, on la droguerait. Alors elle se laissa faire, hurlant au-dedans, mais gardant une apparence calme.

Elle se rappelait vaguement Noël, des décorations tristes et des guirlandes ternies courant le long du hall aseptisé pendant qu’un orgue de barbarie déversait en boucle les mêmes chants de Noël insignifiants encore et encore. Elle savait qu’il faisait froid dehors. Il neigeait assez souvent. Ils finirent par l’installer dans la salle commune. Elle regardait alors la neige s’accumuler sur les toits placés juste en dessous de la pièce à travers la fenêtre sale et mouillée. De blanche et brillante, elle devenait sale et noire en quelques heures. En général, ils la laissaient seule à sa contemplation. Tant qu’elle coopérait, tant qu’elle faisait ce qu’on lui disait, tant qu’elle se laissait faire, tant qu’elle avalait les pilules qu’on lui tendait dans un gobelet de carton …

Elle se mit à penser à des moyens de s’en débarrasser et apprit à les garder sous sa langue pour les jeter plus tard. Les mots prirent un sens, elle commença à comprendre les conversations des médecins et des infirmières et même de quelques autres patients, du moins ceux qui étaient cohérents.

Elle continuait à rester assise pendant des heures regardant calmement les immeubles environnants par la fenêtre. Elle se tenait tranquille, attendant son heure. Elle aurait souhaité avoir un nom. Mais elle n’en avait pas. Quelques infirmières l'appelaient 'chérie' ou 'mon cœur', mais elle savait que cela n’avait rien de véritablement affectueux. C’est juste qu’elles n’avaient pas de nom à lui donner. D’ailleurs comment auraient-elles pu en avoir. Elle-même n’en avait pas.

Parfois elle essayait d’imaginer qui elle pouvait bien être. Une princesse prisonnière dans une tour, une journaliste travaillant sur un reportage, une héritière dont les proches tentaient d'accaparer les biens. Elle fabriquait des fins heureuses à ces scénarios. Les proches étaient démasqués et un avocat honnête la sortait de cet endroit. Son éditeur la rappelait pour lui dire qu’elle avait fait assez de recherches et qu’il était temps de rentrer. Son prince à la longue chevelure dorée arrivait, revêtu d’une cape noire et l’emportait par la fenêtre. Mais jamais elle ne put se figurer son visage….

Parfois ils l’emmenaient voir le médecin. Celui-ci ne lui ne lui parlait pas. D’ailleurs elle n’aurait pu lui répondre. En général il était assis devant son bureau en face d’elle absorbé par son travail administratif. Une fois il lui demanda si elle pouvait écrire et lui tendit un stylo et une feuille de papier. Elle essaya mais s’aperçut qu’elle en était devenue incapable. Cela ne l’étonna guère, car elle avait découvert qu’elle ne savait plus lire non plus. Elle avait bien essayé avec les quelques magazines de la salle commune mais les lettres dansaient devant ses yeux, glissant sur la page quand elle tentait de les assembler. Elle avait pensé que c’était dû aux médicaments mais aujourd’hui elle n’en prenait presque plus. Était-elle définitivement handicapée, son cerveau était-il endommagé ? Serait-elle capable un jour de lire à nouveau ? Elle savait qu’elle en avait été capable car elle se souvenait de mots venus de livres. D’ailleurs elle ne se rappelait rien d’autre. Elle savait encore de nombreux poèmes. C’était même devenu une de ses occupations près de la fenêtre. Elle se récitait des mots, toutes sortes de mots en regardant au loin.

La plupart du temps toutefois, elle se contentait de regarder, de regarder et d’attendre. Elle savait qu’il y avait un local fermé à clé où les soignants changeaient leurs vêtements de ville contre leur uniforme de travail. La Saint-Valentin arriva et passa. Cette fois, ils avaient décoré le hall  avec des poupées de dentelle ridées et des Cupidons froissés qui semblaient dater du siècle dernier.

 ***

Elle était encore assise dans son coin, ne parlant à personne, tranquille comme une souris, ou un souriceau. Et l’heure arriva. Il y eut une bagarre entre plusieurs patients dans la salle commune. Un coup de poing partit, puis d’autres. Les responsables arrivèrent sur-le-champ de toutes les directions. La porte principale resta ouverte. Elle glissa doucement de sa chaise jusqu’au hall d’entrée. Elle avait repéré la porte d’où sortaient les soignants pour se rendre à leurs postes. Elle se retrouva dans le vestiaire ;  la plupart des casiers étaient cadenassés mais elle examina un par un  ceux qui n’étaient pas fermés. Certains contenaient des vêtements et finalement dans l’un d’eux elle trouva une tenue complète : manteau, écharpe, gants, chapeau, snow-boots. Euréka !

Elle se dépêcha d’enfiler les vêtements protecteurs par-dessus la  tenue de rigueur à l’hôpital et enfonça le chapeau très bas afin de cacher ses cheveux. Elle se dirigea vers la sortie. Un costaud derrière la grille était en train de lire un papier. Elle fit délibérément du bruit afin que l’homme lève les yeux.

     - Tu pars tôt ce soir, Dolorès !

Elle hocha de la tête, agita sa main dans un geste de salut tout en tournant la tête. Il déverrouilla la porte automatique et la laissa sortir. Elle fut surprise de s’apercevoir que l’établissement où elle avait été enfermée n’était pas occupé que par la psychiatrie. Le service où elle se trouvait n’occupait qu’un étage de l’hôpital. Elle entra dans l’ascenseur et appuya sur le bouton puis quitta l’immeuble par l’entrée des urgences. Elle était libre !

 ***

Ses pieds nageaient dans les snow-boots qui étaient censés être portés par-dessus des chaussures alors qu’elle n’avait que des pantoufles. La température glacée la fit frissonner. « Au cœur de la morte hiver ». Elle marcha rapidement pour s’éloigner de l’hôpital. Elle avait pensé à se débarrasser du manteau dès que possible au cas où son signalement aurait été communiqué aux patrouilles de police du coin. Mais il faisait trop froid. Elle devait prendre le risque, c’est pourquoi elle se tint à l’écart, s’esquivant dans l’ombre des immeubles et des ruelles. Ce n’est que le matin qu’elle trouva un container de vêtements pour les pauvres près d’une église. Elle fouilla dans un sac en plastique noir que quelqu’un avait jeté là rempli de vêtements dont on ne voulait plus et y trouva de quoi échanger son manteau, ou plutôt celui de l’infirmière. Celui-ci avait appartenu à un homme mais elle n’avait pas les moyens d’être difficile. Elle enfila aussi un vieux jean noir par-dessus son pyjama d’hôpital.

Elle repartit, encore dans aucune direction en particulier sans repérer son chemin. A l’aube, elle se trouvait dans une autre partie de la ville, marchant en direction du nord le long de Central Park Ouest. Le Parc était à sa gauche, des immeubles résidentiels à sa droite. L’un d’eux la fit hésiter, puis elle le dépassa. Elle n’avait nulle part où aller, personne à retrouver. Elle était libre mais complètement seule.

Les deux premiers jours furent les plus durs. Elle s’aperçut qu’elle n’était pas la bienvenue dans la partie de la ville qui lui semblait la plus agréable. La police, les milices privées de sécurité et même les portiers d’immeubles n’avaient aucune intention de laisser des individus bizarrement vêtus flâner dans les quartiers les plus fréquentés. Elle était sans arrêt refoulée vers les zones les moins sûres et se laissa dériver loin des quartiers chics. C’est là qu’elle trouva des soupes populaires, des églises, et des centres d'accueil hors d’atteinte ailleurs. Elle survécut aussi bien qu’elle le put. Quelques hôpitaux et cantines laissaient des boites de lait et de jus d’orange intentionnellement près des portes de service et des restaurants abandonnaient le fond des marmites et le pain rassis aux sans abris si terriblement nombreux dans la ville.

Durant la première semaine, elle fut attrapée et entraînée dans une ruelle par un homme qui tenta d’abuser d’elle. Il s’était trompé de victime. Elle lui lança une bouteille de bière vide à la tête et l’abandonna en sang sans un regard en arrière. Cela lui apprit une chose : mieux valait ne pas se faire remarquer, garder la tête baissée et ne pas regarder qui que ce soit dans les yeux.

Elle remarqua que les jeunes qui zonaient autour des boutiques pour voler portaient tous le même sweat-shirt sombre avec une capuche. De la sorte, encapuchonnés et les manches tirées sur les mains, ni le marchand ni les honnêtes citoyens ne pouvaient vous identifier par la suite, pas même dire votre race ou votre sexe. C’était bien ce à quoi elle aspirait, l’anonymat, l’invisibilité.

Dès qu’elle le put, elle obtint un de ces vêtements d’une des femmes dévouées aux miséreux qui tenait une permanence au coin de la rue pour distribuer des habits chauds et tenter d’apporter un peu de réconfort. Celle-ci essaya de parler à Catherine, mais Catherine n’avait plus de mots et de toute façon qu’aurait-elle pu faire pour l’aider ?

 ***

Catherine avait passé quelques-unes unes de ses premières nuits vraiment froides dans les abris que l'on trouve un peu partout dans les quartiers les plus pauvres. C’étaient des endroits bruyants où l’on devait affronter la violence. Ils lui rappelaient l’aile psychiatrique de l’hôpital. Elle ne les fréquentait que les nuits où le vent soufflait violemment autour des lieux où elle se pelotonnait frileusement ; dans les moments où elle pensait mourir de froid, quand son nez et ses pieds s’engourdissaient et que ses mains étaient si raides qu’elle avait l’impression qu’elle ne pourrait jamais se réchauffer.

La plupart du temps, elle errait dans la cité, son manteau boutonné jusqu’au cou, laissant seulement dépasser la capuche de son sweater tiré sur son visage, les manches tombant sur ses mains, fondue dans l’ombre, un être anonyme, un rien du tout dans une ville pleine de gens de toutes sortes. Elle cherchait un emploi, mais n’arrivait pas à imaginer pour quoi on pourrait juger utile de la payer.

Ok, une chose. Mais elle n’allait pas faire cela ! Les femmes de cette profession se réunissaient en groupe aux coins des rues. Elle passait souvent auprès d’elles. En général, elles l’avaient ignorée sauf depuis le jour où l’une d’elle s’était écroulée suite à une overdose dans une ruelle. Catherine, ne pouvant appeler le 911 elle-même, courut au coin de la rue, attira les femmes vers leur camarade. Une ambulance put ainsi être appelée rapidement.

Ensuite, elles eurent toutes un mot gentil pour elle lorsqu’elle passait près d'elles, de son allure discrète. Parfois, elles lui achetaient un sandwich et un soda au traiteur du coin. Elles la taquinaient, lui disaient qu’elles pourraient l’aider à s’en sortir, qu’elle n’avait qu’à vendre ce qu’elles vendaient. Catherine se contentait de sourire et de hocher la tête. Bien sûr, toutes pensaient qu’elle était simple d’esprit, pas bien dans sa tête et elles en étaient désolées. Car malgré leurs propres difficultés, elles sentaient bien que celles de Catherine étaient pires que les leurs et elles prenaient la peine de le lui manifester. Leurs façons de parler, les mots dont elles usaient l’horrifiaient parfois, mais elle était amusée et touchée par leur intérêt.

 ***

Elle finit quand même par trouver un emploi. Un jour qu’elle se tenait dans une ruelle là côté de la porte arrière d’un restaurant, elle fut témoin du renvoi d’un plongeur. Il avait été pris en train de fumer un joint à côté de la porte de la cuisine et viré sur-le-champ par le gérant furieux et vociférant. Catherine prit son courage à deux mains et immédiatement s’approcha de l’homme pour lui faire comprendre qu’elle pourrait laver la vaisselle.  Elle fut mise à l’essai.

C’était un travail dur. Mais Catherine découvrit qu’elle était dure à la tâche. L’une des serveuses la surnomma « Chica » le premier jour, faute de disposer d’un nom approprié. Pourquoi pas ! Le gérant lui donnait son argent tous les soirs. Elle était enchantée, enfin elle gagnait de l’argent. Elle aurait aimé avoir un lit où dormir, mais lorsqu’elle loua une chambre dans un des hôtels minables du coin, il y avait tant de puces dans le lit qu’elle s’était réveillée le matin couverte de démangeaisons. Elle arrivait tôt au restaurant pour pouvoir se laver les cheveux dans l’évier à tout faire et retournait dormir dehors, dans le métro, partout où elle pouvait trouver un endroit approprié.

Au bout d’une semaine, elle recommença à chercher une chambre. Elle avait remarqué lors de ses déambulations les hôtels de la 94e rue. C’étaient surtout des étudiants étrangers qui les occupaient pour de courts séjours. Catherine fut étonnée de s’apercevoir qu’elle comprenait le français presque couramment ainsi qu’un peu d’italien et d’allemand. Même le danois ne lui était pas totalement étranger. Où avait-elle appris tout cela ?

Ces hôtels étaient bon marché et le confort y était sommaire. Il fallait partager la salle de bain mais tout était propre. Pour Catherine, c’était le paradis et lorsqu’elle avait réussi à réunir suffisamment d’argent, elle s’y rendait et restait jusqu’à ce que le temps de réservation soit complètement épuisé, jouissant des draps propres du lit et des douches chaudes qu’elle prenait à plusieurs reprises.

 ***

Tout ceci ne dura que quelques semaines. Un soir, le propriétaire du restaurant vint dans la cuisine. Entre deux âges, la voix sonore, il était bedonnant et chauve, ses rares cheveux plaqués en raies sur son crâne. Tout le monde à la cuisine, les chefs comme les serveurs savaient qu’il ne fallait pas toucher Catherine. Elle sursautait violemment si l’on s’approchait trop. Mais elle était tranquille et travaillait dur, toujours prête à rendre service. Tous la respectaient et gardaient leurs distances. Le propriétaire qui ne venait qu’occasionnellement ignorait tout cela, ou peut-être ne voulait-il pas le savoir. Alors que Catherine travaillait, il s’approcha d’elle par derrière et posa ses mains là où il n’aurait pas du. Catherine tourna le tuyau de sorte  que le jet fumant de vapeur l’atteignit au visage. De plus se retournant d’un coup, elle abattit sur sa tête le grand plat qu’elle tenait dans ses mains, envoyant valser des éclats de faïence ainsi que son agresseur qui s’écroula contre un comptoir avant de tomber sur le sol à demi-conscient.

Lorsqu’elle se reprit un peu et regarda autour d’elle, l’aide de cuisine la fixait bouche bée. Sa première pensée alla à la police. Ils allaient l’appeler et découvrir qu’elle n’était qu’une fugitive. Elle allait encore être enfermée. Elle se précipita vers la porte, personne ne l’arrêta. Elle comprenait tout à coup pourquoi on l’avait internée en psychiatrie. Elle s'était posé des questions là-dessus,  mais d’abord l’homme dans la ruelle puis celui-ci… elle était dangereuse.

Elle s’accroupit dans une ruelle. Si elle avait pu, elle aurait pleuré mais les larmes étaient inaccessibles. Lorsqu’elle s’était réveillée à l’hôpital, elle s’était interdit ce luxe. Et depuis elle ne savait plus. C’était mieux comme cela,  mieux valait être insensible que ressentir trop profondément les choses.

Que faire maintenant ? Ils allaient la rechercher, mais comme elle n’avait pas de nom cela allait être difficile. Peut-être le propriétaire se contenterait-il de la bonne leçon qu’il venait de recevoir. En fait, elle ne le pensait pas. Elle n’osa plus rôder dans ce coin de peur d’être reconnue et arrêtée.

 ***

Elle s’était relevée et avait pris la direction du sud de la ville, à l'opposé. Elle descendit la 7e avenue et s’approcha de Central Park une heure avant l'aube. Elle s'arrêta sur le large trottoir qui longeait le parc et distraitement passa ses doigts dans les fissures des gros blocs de pierre.  Ceux-ci avaient probablement été mis là plus de cent ans auparavant. Le parc était désert à cette heure. Les arbres nombreux et variés se tenaient droits et silencieux. Les réverbères hauts et minces semblaient venus d'un autre siècle. Leur lumière vive et brillante renvoyait des ombres étranges sur la roche sombre et froide qui dominait le sentier tortueux. Elle prit le chemin le plus près de Central Park Ouest et passa sous le pont de pierres et briques couvert de graffitis étroitement mêlés qui enjambait le passage. Elle dépassa le terrain de jeu où se trouvaient les hippopotames de pierre sur lesquels les enfants grimpent pendant la journée. Elle dépassa la mare qui s'écoulait dans le lac.

Vingt blocs plus au sud, Vincent qui rentrait dans les tunnels, s'arrêta près du mur de l'entrée et regarda vers le parc. La nuit se terminait, les lieux ne lui appartenaient plus. « Seul sur le seuil ». Il pouvait entendre les oiseaux le mettre en garde contre l'arrivée du soleil. Pourtant, il se tint là silencieux, aux aguets, détestant l'idée de s'en aller. Ce n'était pas l'odeur des fleurs, l'odeur pénétrante et lourde des lilas tout juste fleuris flottant dans l'air qui le retenait là. Tout à coup et d'une façon tout à fait inexplicable, il se sentait en attente de quelque chose, quelque chose qui venait vers lui, quelque chose qui était au-delà de l'espoir, plus fort que tout. Il se rappela un poème de Tennyson et crut que c'était l'odeur du printemps qui le lui avait évoqué. Vincent inspira une dernière bouffée de l’air de la nuit expirante, puis se tourna et pénétra dans les tunnels alors que l'aube inondait le ciel matinal. Vingt blocs au-dessus de lui, Catherine s'arrêta, s'assit sur un banc du parc et écouta le poème qui chantait dans sa tête.

Une larme splendide est tombée
De la fleur de la passion à l'entrée
Elle vient, ma colombe, ma chère
Elle vient, ma vie, ma destinée
La rose rouge crie "Elle approche!"
La rose blanche pleure "Trop tard!"
L'alouette écoute "J'entends!"
Et le lis murmure "J'attends."
Elle vient, ma douce, ma tendre
Fût son pas plus léger que l'air
Que mon cœur battrait à l'entendre
Même du fond d'un lit de terre
Et ma poussière même encore
Battrait au doux son de ses pas
Et fleurirait pourpre écarlate
Fusse-je depuis cent ans mort.

 

Les premiers joggers avaient commencé à sortir, et les lève-tôt promenaient leur chien. Les allées étaient encore fermées et Catherine profitait du calme de cet endroit pourtant si proche des rues de la ville. Cette ville ! Elle se tenait debout devant la Grande Pelouse, figée devant la vue qui s'offrait à elle. Le Théâtre Delacourt et le Château Médiéval étaient derrière elle. Le jardin de Shakespeare. Elle était certaine d’avoir vu là des spectacles, d’avoir entendu le New York Philharmonic Orchestra, mais oui, il jouait là sur cette grande pelouse. Elle écoutait la musique tandis que le soleil levant la réchauffait.

Ce n’était pas réellement un souvenir. Elle ne pouvait se rappeler dans quelles circonstances elle l’avait entendue, c’était plutôt la sensation diffuse d’être déjà venue auparavant. Elle se retourna et se dirigea un peu plus au sud vers la Montagne, une zone secrète et sauvage du Parc. Elle s’étendit sur une des roches massives s’endormit là. Le soleil était presque à son zénith lorsqu’elle s’éveilla. Elle se leva et se dirigea à l’est vers la Cinquième Avenue. Elle trouva à s’asseoir derrière le musée et s’installa confortablement pour compter l’argent qui lui restait.

Bon, si elle avait réussi à trouver un boulot, elle pouvait en trouver un autre. Elle se sentait pleine d’espoir. Un saxo jouait pour les passants sous le pont près d’elle et elle l’écouta captivée. Puis elle remarqua un petit badge rond qui faisait une tache rouge sur le sol. Elle le ramassa et sourit. Il portait un M majuscule. Était-ce la couleur du jour ? Elle regarda autour d’elle et vit des passants portant la même petite broche rouge, la contremarque donnée lors de l’achat du billet. Pourquoi pas ?

Catherine quitta la Cinquième Avenue. Elle se sentit en danger mais personne ne la remarqua. Elle s’arrêta  à une boulangerie allemande. Le pain torsadé n’était pas bon marché mais il était gros. Catherine s’était habituée à se nourrir de peu. Assise sur les marches du Musée, elle fit son déjeuner du bretzel. Ramassant le grand sac soi-disant de marque, acheté  à un vendeur à la sauvette pour cinq dollars et qui contenait tous ses biens, le passant à son épaule, elle accrocha le badge, passa ses doigts dans ses cheveux et pénétra dans le Musée. Les gardiens vérifièrent son sac sans la regarder puis la poussèrent à l’intérieur.

Elle savait exactement où elle voulait aller, vers la droite directement dans la section égyptienne. Chaque pas lui était familier. Elle passa tout le début de l’après-midi près du temple de Dendur, puis se rendit à l’étage au département des peintres européens. Ici aussi, elle savait où aller, au-delà de la Petite Ballerine de Degas dans la salle Van Gogh. Là, elle s’assit sur la banquette et regarda autour d’elle les cyprès, les tournesols qui faisaient battre son cœur, un enfant apprenant à marcher.

Pour la deuxième fois de la journée, elle contemplait la beauté et les merveilles de la ville. Certes, elle n’avait ni maison, ni amis, elle n’était qu’un des innombrables parias de cette cité, mais ici entourée de quelques-unes unes des œuvres les plus importantes du monde, elle se sentait riche, aussi riche que les visiteurs qui passaient près d’elle élégants et bien vêtus. Elle regarda l’autoportrait dans les yeux.. Vincent était pauvre aussi, presque aussi abandonné qu’elle-même, sauf par Théo et pourtant il savait voir la beauté du monde. Elle fit le tour de la salle pour tout voir et sourit à la vision de la signature aux lettres hardies, Vincent. Le nom résonnait en elle.

Catherine resta dans le musée pratiquement jusqu’à l’heure de la fermeture. Au moment où elle sortit, une visite privée commençait, réunissant un grand nombre de visiteurs. La tête baissée, comme toujours, elle poursuivit son chemin vers la porte. Une femme à la mode la croisa puis s’arrêta toute pâle. Catherine en sortant entendit un homme derrière elle demander :

     - Jenny, Jenny, ça ne va pas ? 

Elle ralentit et se retourna. Il y avait quelque chose dans le visage de cette femme qui lui serra le cœur. Elle se hâta pourtant de descendre les marches puis, alors qu’elle retournait dans le Parc elle se demanda si elle n’aurait pas mieux fait de s’arrêter. Cette personne la connaissait peut-être, il devait bien y avoir des gens qui l’avaient connue. Mais elle continua, inquiète, angoissée. Que lui était-il arrivé ? Pourquoi avait-elle toujours si peur de tout ?

 Elle erra sans but, se trouva finalement à l’entrée du zoo, regardant les animaux de bronze au-dessus d’elle : un hippopotame, un ours, une chèvre et d’autres animaux formant une ronde sur la tour d’horloge. Elle les imagina tournant, virevoltant tandis que le singe tout en haut tapait sur la cloche géante ; puis à sa grande surprise la cloche commença à sonner et les animaux firent exactement ce qu’elle avait pensé ! Elle rit et battit des mains. Comment pouvait-elle être si effrayée par la vie et si joyeuse en même temps ? Assise sur un banc, elle attendit l’heure suivante pour voir les animaux danser de nouveaux.

Était-elle venue ici étant enfant ? Elle en était sûre. Il y avait quelque chose de magique dans cet endroit, quelque chose de l’innocence enfantine. Finalement elle se leva et traversa le Parc en direction du sud, passant près du bassin où les enfants faisaient naviguer des bateaux, il se faisait tard et petit à petit le parc était rendu aux oiseaux et aux écureuils. Elle aurait bien aimé rester mais il était temps pour elle aussi de bouger.

 

Chapitre 2

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