Que mon coeur battrait à l'entendre
(Out of the Ruined Place)

De Moira KEELEY

Traduit de l'américain par Agnès
 

 

Chapitre 3

 

 

 

Il l’attendait lorsqu’elle descendit depuis l’accès situé au dessus de lui. Elle se sentait mal à l’aise mais déterminée.

- Je me suis réjoui de recevoir votre message Diana.

- J’ai avec moi une femme qui a besoin de votre aide Vincent. Elle avait l’intention de rester sur une terrain neutre

- Je comprends. Nous avons convoqué le Conseil et ils nous attendent dans la chambre de Père.

- Bien.

Et elle commença à avancer, Vincent sur ses talons.

- Et pour vous ? Tout a-t-il été bien ? demanda-t-il.

- Oui et vous ?

Il était difficile pour Vincent de répondre à cette question

- Aussi bien que possible, répondit-il. Un peu mieux ces temps derniers.

Cette réponse surprit Diana

- Vraiment, que s’est-il passé ?

-Je n’en sais rien, Vincent hésita. Vous savez, il y a des moments… vous connaissez ma peine. Pourtant dernièrement c’est comme si un voile s’était déchiré.

- On dit que le temps soigne toutes les blessures

- Peut-être, accorda Vincent. Mais il avait l’impression qu’il s’agissait d’autre chose. Quelque chose de bizarre qu’il avait ressenti depuis ce matin là dans le Parc. Mais comme il était incapable de dire quoi avec précision, il n’essaya pas de l’expliquer plus avant.


Le Conseil était rassemblé dans la chambre de Père. Mary était présente ainsi que Pascal, William, Kanin et bien sûr Père. Diana se sentit tout à coup nerveuse. Mais elle affronta la situation. Elle expliqua ce qui s’était passé, ce qu’elle savait de son témoin d’après son dossier médical et regarda droit devant elle quand elle eut terminé. Père prit la parole en premier.

- Et vous souhaitez amener cette femme ici ?

Diana confirma.

- C’est de loin l’endroit le plus sûr pour elle.

- Et nous, demanda William, serons nous en sécurité avec elle parmi nous ?

- Bien sûr. Est-ce que vous croyez vraiment que je vous le demanderais s’il en était autrement, se hérissa Diana.

- Diana, je vous en prie, William met le doigt sur un problème tout à fait pertinent, s’interposa Père. Elle a été deux fois internée en hôpital psychiatrique pour ce que nous en savons. Il a raison de poser la question.

- Rose est exactement comme vous et moi. Je suis sûre qu’il lui est arrivé quelque chose d’épouvantable. Les médecins d’ailleurs ne voient pas de raisons médicales à son mutisme.

- Vous pensez que celui-ci est dû à un traumatisme ? demanda Père.

- Oui.

- Bon. Dans ce cas, il existe des cas documentés dans la littérature médicale. Je l’examinerai. Si d’après…

- Je crains que vous n’ayez pas la possibilité de le faire. Elle a peur des gens, des médecins, des infirmières et de tout le personnel médical en général. Elle se débat quand elle se croit piégée et… elle mord.

- Elle quoi ? dit Père stupéfait.

- Elle mord, Père répéta Vincent avec un petit rire.

Tous se tournèrent vers lui et le fixèrent. A part de rares fois avec Jacob, Vincent ne riait plus jamais.

- Oui, mais c’est compréhensible vu les circonstances, ajouta Diana. Elle continua. Je vous l’ai dit, je ne crois absolument pas qu’elle soit folle ou même violente. Ce n’est pas ça. Elle est terrifiée. Elle ne peut supporter qu’on la touche, vraisemblablement suite à de mauvais traitements. Et elle n’a pas été dorlotée dans le genre d’endroits où on l’a enfermée ! Personne ne s’inquiétait de savoir de quoi elle avait peur ou comment elle se sentait, elle n’avait pas plus de droits qu’un animal dans un zoo. Et ce n’est pas le pire. Quand je l’ai rencontrée, elle était enchaînée, littéralement enchaînée à son lit.

- Enchaînée ? répéta Vincent.

- Oui, enchaînée et droguée. Vous n’avez pas idée de ce qu’est cet endroit. C’est une maison de fous à l’ancienne, comme reconstituée. Aucune intimité, aucune dignité. Le bruit est incessant. Des portes de métal qui claquent, des gens qui s’activent dans tous les sens, les autres pensionnaires parlant, monologuant, hurlant. On ne peut pas s’entendre penser. Ils la piquaient sans arrêt contre sa volonté, avec des médicaments qui altéraient sa conscience. Ses mains étaient liées la plupart du temps. On l’a même soumise à des électrochocs.

Vincent ne souriait plus, il avait l’air nauséeux.

- Je comprends ce que vous nous dites, Diana, accorda Père. Ce genre d’endroits dont vous parlez, j’en ai vu moi-même. J’avais cru que la situation s’était améliorée depuis mon époque, je devais être exagérément optimiste. Généralement cela vient d’une insuffisance de moyens et de personnel. Ils trouvent plus simple de traiter les patients avec des médicaments plutôt que de faire un diagnostic pour chacun en particulier. Mais elle a été déclarée malade mentale. Vous comprenez ce que nous risquons.

Vincent se sentit forcé de parler.

- Père, nous ne pouvons pas non plus obliger cette femme à retourner dans cet hôpital. Cela reviendrait à une sentence de mort. Ils la tuent à petit feu là-bas.

Père fit un signe résigné. Diana profita de l’avantage.

- Je sais Père que c’est beaucoup vous demander. Vous savez tous que je suis plutôt douée pour voir sous la surface des choses. Je vous affirme qu’elle ne mérite pas ce qu’on lui a fait. La nuit où elle a été témoin de ce crime, elle a essayé de sauver la vie de cet homme. C’était aussi un gangster, et même un meurtrier. Mais Rose a risqué sa propre vie en se portant à son secours. Quel genre de personne est capable d’un geste pareil ?

- Quelqu’un de généreux et de courageux, répondit Pascal.

Diana se tourna vers lui, sentant qu’elle avait un allié.

- Elle veut nous aider à faire condamner ces hommes. Elle qui a si peur des gens qui marchent dans la rue, elle veut témoigner contre ces tueurs qu’elle sait être de vrais sadiques.

Tous restèrent silencieux un moment, réfléchissant à ce qui venait d’être dit. Puis Pascal demanda :

- Mais si elle tellement mal à l’aise parmi les gens, qu’est-ce qui vous fait penser qu’elle voudra devenir un membre de notre communauté.

- Il y a tant de cavernes ici et je sais qu’il y en a certains, En-Bas qui ne participent guère aux activités quotidiennes, répondit Diana. Je pense qu’elle pourrait vivre aux marges pendant quelque temps. Vous pourrez la surveiller à distance et petit à petit, pas à pas elle s’habituera à vous tous.

Pascal fit un signe approbateur sensible à la sagesse de cet argument.

- Ça pourrait nous aider à résoudre notre problème avec Elizabeth, intervint Mary.

Le regard de Diana alla des uns aux autres.

- Elizabeth ?

- Oui, expliqua Mary, c’est un des membres les plus anciens de notre communauté. Elle vit dans un tunnel proche de la surface. Elle est très jalouse de sa vie privée et son indépendance. Mais elle est de plus en plus invalide et n’y voit presque plus. Pourtant, elle ne veut pas déménager plus près de nous. Nous nous inquiétons tous. Si nous lui racontons l’histoire de Rose et arrivons à la persuader que celle-ci a besoin de son aide, celle-ci pourrait habiter non loin d’elle et Elizabeth ne serait plus si isolée.

- Il y a une petite grotte près de chez elle qui est inoccupée, remarqua Pascal.

On entendit l’objection de William

- Je ne sais pas.

Tous restèrent silencieux, balançant le pour et le contre.

- Je dois rentrer. Diana avait fait ce qu’elle avait à faire, elle ne pouvait plus qu’espérer. Je ne tiens pas à la laisser seule trop longtemps. Merci à vous tous de réfléchir à cette question.

- Je vous raccompagne Diana, proposa Vincent.

- On va discuter de tout cela entre nous et nous vous ferons connaître notre décision, ajouta Père.

Diana approuva avec gratitude. Vincent ramassa sa cape et la précéda dans les escaliers.

- Avez-vous remarqué comme Vincent s’est engagé en faveur de cette femme ? leur fit remarquer Pascal tandis que Vincent et Diana disparaissaient. Il s’arrêta.

- Il me semble que la meilleure façon d’aider Vincent…

- …est de faire en sorte qu’il aide lui-même quelqu’un d’autre, compléta Mary.

Tous deux se tournèrent vers Père.

- Ça pourrait bien être juste ce dont il a besoin, continua Mary. Apprendre à cette femme le langage des signes, à faire confiance. Il me semble qu’elle manque de sécurité. Nous pouvons lui donner cela Père. Nous avons eu bien des enfants perturbés, des enfants que le monde d’En-Haut trouvait trop gravement atteints pour pouvoir les aider. On ne peut pas refuser l’asile à cette femme pour la seule raison qu’elle est plus âgée qu’eux.

Père acquiesça, regardant autour de la pièce.

- Tu es resté bien silencieux Kanin. N’as-tu donc rien à dire ? s’étonna Père

- Quand Diana a évoqué l’asile, répondit l’intéressé, je n’ai pu m’empêcher de penser à ces sept mois passés en prison. Le bruit, le manque d’autonomie, la perte de dignité, tout ça me semblait familier. Je revoyais la violence des hommes autour de moi, leurs vies ruinées, leur absence de remords et bien sûr le danger qu’ils représentaient pour moi. Tant d’entre eux étaient dangereux, guettant le moment où je baisserais ma garde ne serait-ce qu’une minute. Et je me rappelais chaque jour, chaque minute ; tout ce que j’avais en tête était de revenir ici dans les tunnels. Quand ils m'ont relâché et qu’enfin j'ai marché vers l’entrée du Parc, puis quand la grille s'est ouverte et que j'ai jeté mon premier regard sur mon foyer, ce foyer, alors j’ai pensé que les portes de saint Pierre ne pouvaient pas être plus belles que celles que je venais de franchir. Vraiment c’est ainsi que doit être le Paradis.

Kanin fit une pause et avala sa salive visiblement avant de reprendre.

- Je dis qu’on doit la laisser venir.

Père regarda chacun d’entre eux successivement.

- Une deuxième voix en faveur de sa venue dit Pascal en levant la main.

Mary ajouta sa voix, et ensuite William fit de même.


-J’apprécie que vous soyez tournée vers nous avec ce problème, Diana. Nous ne vous avions pas vu depuis si longtemps. J’avais peur…

Diana finit sa phrase

- …que je ne sois trop embarrassée pour revenir.

Vincent confirma d’un geste.

- C’était vrai. Mais cette affaire est trop grave pour laisser mes sentiments interférer.

- Tant mieux. Quand vous êtes partie la dernière fois, vous ne m’avez pas laissé finir..

- Je vous en prie, vous n’avez pas besoin de vous justifier. Je suis désolée d’avoir agi ainsi. Je n’avais rien préparé, j’ai agi sur une impulsion. J’ai manqué d’empathie. Je ne le sais que trop.

Vincent la regarda gravement, hésita puis se lança.

- C’était hors de propos Diana. Mais je vous en prie ne croyez pas que je sois insensible à vos sentiments. Qu’une femme aussi courageuse, aussi dévouée aux autres et aussi belle que vous, puisse s’offrir à moi avec autant de sincérité et de passion, c’était quelque chose à quoi je ne m’attendais pas du tout. J’ai bien peur d’avoir manqué d'à propos et de n’avoir pas su quoi dire. Mais je voulais que vous sachiez ce que cela a signifié, ce que vous signifiez pour moi.

- Je sais Vincent

- J’espère que c’est vrai, Diana. Je ne veux pas que vous pensiez que je n’ai pas conscience du prix de ce que vous m’avez offert ou que je suis un ingrat, simplement parce que je ne peux pas l’accepter.

Tous deux baissaient les yeux, quelque peu gênés et mal à l’aise.

- Vincent, pensez-vous que, un jour … ? interrogea Diana.

A ces mots, il la regarda, secouant la tête doucement.

- Aux tout début de notre histoire Catherine et moi, quand je l’ai trouvée dans le Parc et ramenée ici pour être soignée, je me suis senti dès le premier instant irrésistiblement attiré vers elle. Je la laissais de temps en temps aux soins de Mary pour laisser un peu d’espace à ses propres méditations, et je ne faisais que penser au moment où je la retrouverais. Et ensuite, pendant que j'étais en marche pour retourner dans ma propre chambre je ne faisais qu'anticiper davantage, mon cœur était gonflé d’émotions qui m’étaient auparavant inconnues. J’avais lu des récits d’amour passionné dans les livres, mais ce n’étaient que des mots de peu de signification.

Avant elle, il y avait eu une autre femme, une jeune fille en fait, mais avec Catherine c'était entièrement différent. Certes j’avais connu une attirance, un désir essentiellement physique. Mais en ce qui concerne Catherine, chaque élément de ma personne, était en résonance totale avec la sienne. En un instant tout ce que j’avais lu dans les livres, les poètes, les sonnets de Shakespeare en particulier me sont subitement apparus dans toute leur clarté et m’ont coupé le souffle. Jamais je n’aurais pensé connaître moi-même un amour de cette sorte. De sorte que c’est le cœur empli de bonheur et avec une sensation de plénitude grandissante que mes pas me ramenaient vers ma chambre, même si ce n’était que pour veiller sur son sommeil. Être proche d’elle me suffisait.

Cette union que nous ressentions, dès le début, dans nos conversations, Catherine et moi nous donnait l’impression d’échanger quelque chose qui était au delà des mots, au delà de toutes les formes de communication que nous connaissions. Nous partagions une intelligence de l’autre, une fusion des esprits qu’aucun de nous deux n’avait jamais connu avec qui que ce soit d’autre, même pas avec ceux que nous aimions le plus. Pour chacun de nous il s’agissait d’une expérience nouvelle et merveilleuse. Cependant au fur et à mesure que passaient les jours, quelque chose d’encore plus fantastique a commencé. Catherine était devenue aussi désireuse de ma présence que moi de la sienne. Elle s’agitait en mon absence, attendait le bruit de mes pas et tendait l’oreille pour entendre ma voix. Elle ne me le disait pas , ce n’était pas nécessaire. Parce qu'alors qu’elle prenait conscience de mon approche, je ressentais non seulement ma propre joie, ma propre attente, mais la sienne aussi. C’est à ce moment que le lien entre nous se forgea et au fil du temps, il ne cessa de grandir et de se renforcer.

Ensuite, plus les jours passaient , plus ma vie s’ouvrait sur la joie et, je dois le dire, sur la douleur également, d’une façon qu’il m’est impossible d’exprimer. Diana, au dernier jour de ma vie je serai aussi désespérément amoureux de Catherine, aussi fervent, aussi fidèle que je l’étais quand nous marchions ensemble dans ces tunnels. Je ne sacrifie rien, ce ne sont pas les propos d’un martyr, je ne renonce à rien en continuant à ressentir ce que j’ai toujours ressenti pour elle. Ces deux années que nous avons eues ont dépassé tous mes rêves. Et les derniers mois que nous avons connu ensemble ont renfermé suffisamment d’amour pour me permettre de tenir une centaine de vies. Jamais je ne pourrai me donner à qui que ce soit d’autre, car tout ce que j’ai, tout ce que je suis capable d’offrir a déjà été donné, donné et accepté. Sa mort ne change rien, ne peut rien changer à cela. Mon amour pour elle est intact et inaltérable. Elle est encore maintenant tout pour moi. Je ne l’ai pas perdue, cela ne peut pas arriver Diana.

Je n’aspire pas à la mort, je dois prendre soin de mon fils et l’élever. Mais quand mes derniers jours approcheront, mes dernières heures, j’espère ressentir la même joie, la même anticipation que nous ressentions au tout début de notre amour quand nos cœurs se disaient l’un à l’autre que notre bien-aimé était proche.


Vincent s’était détourné, la tête appuyée sur la paroi. Diana posa sa main sur son dos.

- Je suis désolée Vincent. Je ne voulais pas que vous vous sentiez obligé de m’expliquer tout ça. En fait, j’aurais dû le savoir. C’est juste que c’est tellement facile de vous aimer !

Vincent se retourna vers elle profondément ému. Ils s’étreignirent. Diana recula, le regardant rêveusement, puis elle se retourna et grimpa l’échelle vers l’ouverture au dessus d’elle.


Vincent retourna chez Père.

- Nous avons décidé d’accueillir Rose, Vincent.

- J’étais sûr que vous ne voudriez pas ni ne pourriez tourner le dos à cette femme.

Il sourit à tous ceux qui étaient là

- On la surveillera à distance, comme Diana l’a conseillé. Mary et moi allons parler à Elizabeth. Si elle n’est pas d’accord, nous pourrons toujours nous arranger autrement.

- Le jugement de Diana a fait ses preuves, pensa Père à voix haute. Si elle estime que nous pouvons faire confiance à cette femme, c’est une garantie suffisante.


Vincent attendit le tout début de la nuit. Il escalada sans bruit le mur jusqu’à la terrasse de Diana, et laissa un mot pour elle. Mais alors qu’il allait partir, il s’arrêta. Quelque chose l’attirait ici.

Elle vient, ma douce, mon âme
Plus léger que l'air fût son pas

Tennyson encore flottait dans l’air. Vincent se tint coi un instant puis disparut le long de l’immeuble.

Diana avait attendu cette lettre et la trouva peu de temps après. Elle savait qu’ils ne la laisseraient pas tomber. Elle rentra pour partager la bonne nouvelle avec Catherine.

- On ira demain. Mais avant, vous avez besoin de vêtements, un minimum. On ira faire des courses.

Catherine avait l’impression que Diana en avait fait suffisamment pour elle aujourd’hui.

- Ne vous inquiétez pas. C’est la ville de New York qui paye. Vous êtes un témoin important Rose.


De nouveau son interphone se manifesta. Elle s’y attendait. Elle n’avait pas répondu au téléphone. C’était Joe. Elle descendit pour le rencontrer, elle ne voulait pas qu’il inquiète Rose.

- Mais bon dieu, qu’est-ce vous êtes en train de faire, Diana ? Vous n’aviez pas le droit de prendre en charge cette femme.

- C’était mon devoir, Joe. Ils étaient en train de la remettre sous sédatifs. Elle n’aurait pas tardé à n’avoir plus aucun souvenirs de nouveau.

- Ouais, bon. Quelles sont vos intentions maintenant ?

- Rien à faire, c’est arrangé. Elle part dans un endroit où nul ne pourra la retrouver et où on ne lui fera aucun mal.

- Ah laissez moi deviner. Vous l’emmenez dans l’endroit le plus sûr et le meilleur qui soit sur Terre.

- C’est ça. C’est ce que je vais faire.

- Et Vincent ? Est-ce qu’elle sera en sécurité auprès de lui.

- Plus qu’en sécurité. Elle vivra sous sa protection, comme chacun là-bas. C’est Vincent, j’en suis sûre qui a convaincu les autres de l’accueillir.

- Et où se trouve cet endroit exactement ?

- Encore une fois, Joe, je ne peux pas vous le dire. Légalement ils n’ont pas le droit d’être là où ils sont.

- Ce sont des squatters ?

- On pourrait le dire comme ça.

- Je vois. Encore un peu, chacun ira de sa propre interprétation ou plutôt ignorera la loi selon ses besoins. Je peux comprendre pourquoi ces gens sont vos amis Diana. « Dis moi qui sont tes amis, je te dirais qui tu es ».

- Je ne vous ai pas entendu regretter mon coup de feu sur Gabriel.

- Vous ne me l’avez pas dit ! Et pour l’amour du Christ, Diana ne me le répétez jamais. Je suis le procureur général bon sang.

- Mais vous êtes aussi mon ami. Vous savez que c’est vrai Joe. Quoique vous disiez, je sais que je peux vous faire confiance. Et vous savez aussi que pouvez me faire confiance. On va envoyer sur la chaise électrique deux tueurs de flic ou du moins les mettre derrière les barreaux pour un bon bout de temps. J’en fais une affaire personnelle. Jésus Machuca était un de mes amis. J’étais présente à son mariage, au baptême de sa fille… et puis à son enterrement. Vous n’êtes sans doute pas toujours d’accord avec moi mais vous savez que je fais ce que j’ai à faire. Vous faites votre travail et je fais le mien. Tout ce que nous pouvons faire, c’est prier pour faire toujours ce qui est juste, et bien. Ce en quoi je crois, c’est la Justice et vous aussi.

Joe ne pouvait s’empêcher de sentir qu’elle avait raison. Il lui faisait confiance. Impulsivement, il la prit dans ses bras et la serra.

- Seigneur, j’espère que vous savez ce que vous faites.

Ils restèrent ainsi quelques instants. Soudain mal à l’aise ils se séparèrent. Diana remonta en haut pour préparer un lit pour Catherine sur son sofa.


Elles passèrent la matinée à rédiger le témoignage de Catherine. Diana apprit de nouveaux détails. Dans l’après-midi, elles allèrent dans les magasins acheter des affaires de toilettes, un nécessaire à couture, des choses et d’autres. Elles s’arrêtèrent dans une pizzeria pour le dîner. Ensuite à la grande surprise de Catherine, elle se rendirent dans une impasse. Diana déposa ses sacs et fit signe à Catherine de faire comme elle. Elles poussèrent une vieille porte rouillée qui conduisait au sous-sol d’un immeuble.

- Je sais que ça a l’air bizarre. Je vous emmène dans un endroit qui ne ressemble à rien de connu. C’est en dessous, sous les rues, sous le métro même. C’est un lieu sûr. Je vous en prie, n’ayez pas peur.

Catherine fit un signe, elle n’avait pas peur. Elle essayait d’y voir dans cet espace noir, sinistre et qui sentait le renfermé ; peut-être aurait-elle dû avoir peur, mais ce n’était pas le cas. Elles descendirent des marches étroites, ouvrirent une trappe dans le sol et descendirent encore à l’aide d’une antique échelle métallique scellée dans le béton. Une odeur de roche, d’eau dormante, de terre fraîchement retournée les assaillit. Catherine regarda autour d’elle une fois en bas et vit un rayon de lumière venir de quelque-part. Son cœur se gonfla. Elle eut envie de chanter et danser. Elle ramassa ses sacs et suivit Diana dans un tunnel. Celui-ci les emmenait vers la faible lueur au loin. Elle suivait de tout son cœur. Au bruit d’une déflagration soudaine dans les tréfonds, elles s’arrêtèrent.

- Ça doit être Mouse, sourit Diana. Quelquefois, ils font des excavations pour ouvrir de nouvelles chambres. La dynamite, c’est son boulot, son boulot favori, je crois.

Loin au dessous d’elles, Kanin, Vincent, Jamie et d’autres maniaient la pelle. Le sol trembla sous leur pied quand la contribution de Mouse au projet explosa dans la paroi rocheuse. Est-ce bien ce que ressentit Vincent ?Il n’en était pas sûr du tout, parce tout son être était comme entré en vibration. Il s’immobilisa, silencieux ; Tennyson encore

Que mon cœur battrait à l'entendre
Même du fond d'un lit de terre


Près de la surface, Diana s’arrêta à un croisement, elle avait trouvé ce qu’elle cherchait. Elle se pencha et ramassa une grosse pierre. Elle dut attendre car quelqu’un était déjà en communication. Catherine fit un pas en direction du tuyau. Elle le caressa de ses mains, mais ses bandages l’empêchaient de sentir quoi que ce soi. Elle se pencha et posa sa joue contre le métal pour en sentir les vibrations. Diana la regarda avec stupéfaction. Elle fut encore plus étonnée quand elle vit le visage de son témoin manifester des émotions contradictoires, tristesse et joie, paix et trouble. Ce qui titillait la cervelle de Diana était en train de devenir lancinant. Que se passait-il avec cette femme ?

Le cliquetis avait cessé. Diana en profita pour taper son propre message. Elle n’était pas très à l’aise avec langage des tuyaux mais elle en savait assez pour envoyer un texte simple. Elles attendirent en silence pendant quelques minutes, chacune perdue dans ses pensées. Un homme habillé dans une sorte de robe de moine vint à leur rencontre. Il ne dit pas grand chose, son visage était caché par une capuche. Il tenait une lanterne au dessus de sa tête. Il les guida dans de noirs tunnels, la lanterne ne faisant que faire apparaître des ombres fantomatiques sur les parois. Diana et Catherine trébuchèrent une fois ou deux mais continuèrent d’avancer. Finalement elles pénétrèrent dans un espace légèrement mieux éclairé et purent distinguer des peintures sur les murs de chaque côté d’une galerie.

Les images dansaient autour d’elles alors qu’elles continuaient leur chemin, les éclats de la lanterne leur donnant l’impression d’être accordées avec elles. Quelques une de ces peintures étaient prosaïques, d’autre bizarres et pleines de fantaisie. Un gratte-ciel de New York qui ne semblait pas vraiment droit, une vielle femme noire remuant quelque chose dans d'un chaudron, un homme tenant un bébé lion. Catherine ne percevait que vaguement toutes ces images. Elle avançait comme dans un rêve. Cet endroit lui faisait un drôle d’effet. Vraiment un endroit bizarre, c’était sûr. Elle avait l’impression que son cœur allait éclater tellement il battait fort.


Ils atteignirent bientôt leur destination. L’homme murmura un adieu et disparut. Catherine sentait l’odeur de la peinture à l’huile. Elles pénétrèrent dans une vaste caverne, peu éclairée où une femme âgée se tenait assise près d’une cuisinière. Catherine leva la tête pour suivre loin au dessus d’elles le tuyau d’évacuation de fumée qui finissait dans un trou noir. La pièce était confortable et garnie d’objets dont Catherine pensa que c’étaient des articles venus des boutiques cadeaux des Musées de tous les environs. Il y avait un grand lit garni de patchworks faits-main et de couvertures en crochet. Sur une longue table était répandus des gouaches, des brosses, des bouteilles de préparation et de solvant, des palettes et des tubes recouverts de vêtements. Diana salua la femme, se présentant ainsi que Catherine.

- Je vous attendais mon enfant. Approchez-vous. Mes yeux ne sont plus ce qu’ils étaient. Ça ne va pas, je ne peux pas vous voir correctement, je vois les formes comme des ombres maintenant. Mais asseyez-vous confortablement. J’ai entendu dire que nous allons être voisines.

Diana parla à Elizabeth du langage qu’elle avait mis au point pour parler avec Catherine.

- Ça ira pour commencer. Je suis sûre que nous pourrons améliorer tout ça, dit Elizabeth pour rassurer Catherine.

L’espace d’Elizabeth était long et bas. Au bout, il y avait un petit corridor qui donnait presque immédiatement sur une autre chambre bien plus petite avec une entrée évasée. Elizabeth les conduisit à cette alcôve dans laquelle un lit avait été installé pour Catherine. Non loin, il y avait une petite table ronde sur laquelle était posé un chandelier en laiton terni garni d’une bougie faite à la maison. En face, un vieux buffet en bois qui avait connu des jours meilleurs. Mais une dentelle blanche garnissait son étagère supérieure, tenue en place par un gros morceau de cristal de roche bleu. Il y avait aussi un peigne, une brosse et un miroir dont les revers étaient décorés de pierres colorées et de coquillages collés, un travail d’enfants.

- Ce sont les filles qui ont fait ça pour vous, l’informa Elizabeth. Chacun a participé à sa façon. Ils ont circulé par ici comme un troupeau de pies-jacasse. Vous n’imaginez pas le chahut qu’ils ont fait !

Il y avait aussi un magnifique patchwork aux couleurs pastel fait à la main et plusieurs pièces d’habillement. Une robe, une chemise de nuit, un châle au crochet, une paire de mitaines, une veste brodée. Et une aquarelle représentant le carrousel dans le parc était accrochée au dessus du lit. Sur le lit une grande carte était pliée sur elle-même ; chaque pli représentait un niveau des tunnels avec des portraits criards de tous les habitants, leurs noms écrits dessous : Père, debout près de sa bibliothèque, Vincent assis près de sa table, penché sur son journal, sa crinière cachant son visage, Mary assise sur un rocking-chair… Était aussi représenté un grand rongeur dans une caverne avec « Moi » écrit dessus.

- Ça doit être Mouse, rit Diana. Et ça, ça aussi vient de Mouse.

- La carte, oui, répondit Elizabeth. C’est lui qui l’a faite et personne ne connaît les tunnels mieux que lui.

Sur l’oreiller, un petit pendentif en bois sculpté, une tige et deux feuilles entourant un bouton de rose à peine éclos.

- Kanin a sculpté la rose et Mouse l’a montée pour vous.

Catherine lança un coup d’œil à Diana et Elizabeth, profondément touchée. Elle eut un peu de mal avec la fermeture, mais réussit à accrocher la rose à son cou.

- C’est adorable réussit-elle à mimer avec sa bouche à l’intention de Diana qui savait de mieux en mieux lire sur les lèvres.

Catherine examina chaque cadeau avec des signes de tête et des sourires à Diana et Elizabeth. Puis elle remarqua des objets à moitié poussés sous le lit. Quelque chose comme un courant accéléra ses bras et réchauffa sa poitrine. Elle se pencha pour les ramasser et les posa sur ses genoux.

-C’est de Vincent, dit Elizabeth quand Diana les décrivit à Elizabeth.

- C’est un livre sur le langage des signes. Peter le lui a donné il y a des années pour qu’il puisse l’enseigner à Laura ; il y a aussi un étui à calligraphier. Ce n’est pas neuf, il manque des plumes et les bouteilles ne sont pas pleines, mais Vincent a pensé que vous aimeriez peut-être les avoir. Il voulait que je vous le dise quand vous auriez été installée. Quand vous vous serez accoutumés à nous tous, il sera heureux de vous aider à apprendre à écrire ou à vous exprimer ou les deux si vous voulez.

- Je ne savais pas que Vincent connaissait le langage des signes, remarqua Diana.

- Et aussi bien qu’il parle, souria Elizabeth.

- Comment est-ce possible ! s’interrogea Diana.

Catherine ne se souvenait pas avoir pleuré. Elle pensait ne pas être davantage capable de pleurer que de parler. Mais en cet instant elle pleura. Elle s’assit sur son nouveau lit, serra les livres et l’étui contre cœur et s’épancha de tout son saoul. Elle aurait voulu dire à Diana combien elle était reconnaissante. Diana qui le savait déjà, s’assit à ses côtés.

- Vous êtes en sécurité, Rose, réellement en sécurité. Ici chacun prend soin des autres. C’est ce qu’ils ont voulu vous dire.

 

Chapitre 4

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