Que mon coeur battrait à l'entendre
(Out of the Ruined Place)
De Moira KEELEY

Traduit de l'américain par Agnès
 

 

Chapitre 4

 

 

 


Catherine se réveilla à la musique des tuyaux. Sûrement, il s’agissait d’un de ses rêves. Mais non, elle était seule dans son lit. Elle ouvrit les yeux et regarda autour d’elle. Elle avait sa propre chambre, son propre lit ! Était-ce possible ? Elle s’assit et examina son environnement, les cadeaux qu’elle avait reçus. Catherine s’était souvent demandé si elle était responsable de sa déchéance : quelles actes horribles avait-elle bien pu commettre pour devoir payer de cette façon ? Mais ce jour-là elle se posa également la question inverse. Elle avait du faire du bien, quelque chose de merveilleux pendant le cours de sa vie pour mériter une telle récompense. Elle était là chez elle, elle le savait au fond d’elle-même. Pourtant elle était consciente de n’être pour l’instant qu’une invitée, mais elle ne le ressentait pas ainsi. Elle se sentait là où elle devait vraiment être.

Elle avisa Elizabeth qui passait devant sa chambre avec un seau d’une main, une canne de l’autre. Elle se glissa hors du lit et lança le châle en crochet sur ses épaules avant de la suivre plus loin dans le passage. Elle frissonnait un peu, et pensa qu’elle mettrait un peu de temps à s’habituer à la température plutôt froide de l’air. Elizabeth se retourna et sourit en reconnaissant qui marchait sur ses talons.

- Vous voilà debout tôt, je vois. Bien mon enfant. Je vais vous montrer où est le puits.

Catherine prit le seau dans ses mains. Elizabeth accepta et elles poursuivirent leur chemin jusqu’au puits. Catherine pompa l’eau et la remonta jusqu’à la chambre d’Elizabeth où un feu avait été préparé et le petit-déjeuner était en route.

- Vous pouvez manger avec moi, si vous voulez. On dirait que Père a doublé ma ration. Ou si vous voulez, vous pouvez aller le prendre dans la salle principale. Mon menu est très simple vous savez.

Catherine s’assit. Elizabeth sourit.

- D’accord, voyons ce que nous pouvons grignoter ensemble.

Catherine examinait quelques uns des tableaux qu’Elizabeth avait rangés le long du mur au fond. C’étaient des images de New York peintes sur du carton, entourées de cadres découpés comme des cartes postales : Lincoln Center, Time Square, la statue de la Liberté.

- Vous regardez mes vues de la ville ? C’est effrayant ce que c’est ennuyeux de les peindre, mais elles se vendent. Il y a un de nos amis, marchand ambulant qui s'en occupe pour moi. On partage le bénéfice moitié, moitié. Il me paie en peinture et objets divers.

Catherine aurait bien voulu parler pour pouvoir poser des questions. Mais elle devait se contenter de ce que Elizabeth lui apportait comme explication.


Elle s’installa doucement et paisiblement. Fidèles à leur parole, les habitants respectaient son intimité. Elle et Elizabeth étaient isolées du reste de la communauté comme Catherine pouvait s’en rendre compte sur la carte dessinée par Mouse. Toutefois les sources chaudes utilisées comme bains par les femmes étaient très proches. Parfois, elle entendait leurs voix portées dans les tunnels, elle pouvait entendre les rires ou une mère appeler son enfant. C’était le matin que les femmes s’y rendaient, plus rarement tard le soir.

Catherine était habituée à des horaires bizarres. Elle avait travaillé jusqu’à trois heures du matin au restaurant. Elle prenait donc son bain avant l’aube et en profitait aussi pour faire la lessive. Toutes deux Elizabeth et elle se rendaient au bord d’un courant qui traversait l’espace vers une direction inconnue. Près des rives, de chaque côté, il y avait des cordes où les femmes et quelquefois des hommes accrochaient leur linge. Parfois, elle aurait bien aimé être parmi ces femmes dont le bavardage lui parvenait par le corridor. Mais elle se sentait timide. L’état de sans abri, lequel elle avait dû vivre, l’isolement qu’elle avait ressenti à l’HP, lui collaient encore à la peau. Elle marchait encore les yeux rivés au sol et portait son châle sur la tête lorsqu’elle s’aventurait dans les tunnels, en partie pour avoir chaud et en partie parce qu’elle ne se sentait pas bien sans son épaisseur protectrice.


Mais elle apprenait ce que c’était d’avoir quelqu’un de qui s’occuper. En dépit de ses dénégations, Catherine se rendait bien compte qu’Elizabeth avait besoin d’elle. Elle comprenait ce qui avait poussé Diana à être si protectrice à son égard. Elle commença à ressentir le même désir à propos d’Elizabeth. Quelqu’un qu’elle ne voyait jamais déposait régulièrement des provisions dans une boite en carton. Elizabeth pouvait encore faire la cuisine et prendre soin d’elle-même. Elle se débrouillait plutôt bien dans les limites de sa chambre. Mais elle avait parfois besoin d’aide en particulier avec ses peintures. Malgré ses yeux défaillants, elle n’avait pas abandonné son art. Elle s’en remettait à son instinct maintenant, mais le matin ses doigts étaient raides.

Catherine s’était mise à lui préparer ses mélanges, c’était elle qui vidait les tubes, plaquait la peinture sur la palette, répartissant les couleurs selon un ordre qui faisait qu’Elizabeth savait toujours laquelle choisir. Elle l’accompagnait vers les murs encore libres qu’elle décorait. Elle restait pour s’assurer qu’elle était installée pour la journée. Puis elle retournait dans sa petite chambre et ne la quittait plus avant Elizabeth n’ait besoin qu’elle l’aide à nettoyer, l’après-midi.


Que faisait Catherine entre-temps ? Elle écoutait les messages qui circulaient sur les tuyaux et s’efforçait de les déchiffrer. Elle s’aperçut qu’elle avait une bonne oreille car elle comprit assez vite les échanges les plus rapides. Elle s’entraînait à écrire avec l’étui de calligraphie que Vincent lui avait donné. Elle feuilletait le livre sur le langage des signes pour tâcher de comprendre la signification des différentes positions. Le livre était très abîmé, les feuilles étaient détachées par endroits et elle s’interrogeait sur les gens qui s’en étaient servi avant elle. Et les mots, eh bien les mots commençaient à prendre une forme intelligible. Ils se tortillaient bien encore un peu, les plus longs surtout, mais elle savait lire les plus courts.

D’autres fois, elle restait juste étendue sur son lit regardant sa chambre autour d’elle, simplement absorbée par son enchantement à être là. De temps en temps elle avait envie de marcher dans le Parc. Elle pouvait voir les sorties notées sur le plan de Mouse. Mais pas encore. Elle craignait de quitter la sécurité des tunnels, comme un chat échaudé qui reste des semaines blotti dans la maison à refuser de quitter son coin favori.


Ce fut le son de la musique qui l’attira loin des tunnels d’Elizabeth pour la première fois. Elle entendit quelqu’un qui jouait du piano magnifiquement. Elle avança vers les notes, la Sonate au Clair de Lune. Elle fut ainsi attirée vers une crypte spacieuse où il n’y avait que des chaises et un grand piano de concert. Un homme jouait. Il caressait les touches de ses doigts noirs, en artiste accompli. Une jeune femme, une enfant sur les genoux probablement âgée de moins de trois ans était assise non loin et l’écoutait. Catherine s’assit dans un tournant du tunnel, invisible pour le pianiste et son audience. Elle posa la tête contre le mur et ferma les yeux, la musique lui évoquant des endroits où elle était peut-être déjà allée. Elle n’en était pas certaine. Mais c’étaient de beaux endroits.

L’homme s’arrêta. La petite fille s’avança et il l’assit sur le siège, lui indiquant les doigtés pour jouer la comptine « Quand trois poules vont au champs». Il était aussi patient qu’elle se tordait en riant. Il plaça sa tête contre la sienne.

- Cathy, tu veux apprendre à jouer n’est-ce pas ?

- Oh oui Rolley, zézaya-telle.

- Alors fais un effort, ce n’est pas si difficile.

- Pour toi ! Elle le regarda tout sourire et éclata de rire. La femme arriva derrière eux et mis son bras autour du cou de Rolley.

- Un pour elle.

La femme riait elle aussi. Elle était belle avec de longs cheveux de lin et une voix douce. Il se leva, posa son bras sur la sa taille et ils laissèrent la petite fille taper sur les touches.

Ils s’éloignèrent pour s’installer sur les chaises que toutes deux occupaient auparavant et qui étaient tout près de l’entrée d’où Catherine écoutait. Il s’assit et elle se jeta sur ses genoux d’un air folâtre, embrassant son front, son oreille, sa joue. Il riait aussi son regard allant de la mini pianiste à la femme.

- Fillette, c’est pas bien. Ne peux-tu attendre ce soir ?

- Impossible, elle frotta son nez contre le sien. C’est toi qui es irrésistible.

- J’en savais rien. Mais il avait son bras autour d’elle lui souriant de toutes ses dents.

- Mais moi oui. Elle se leva, rapprocha une chaise de lui et s’assit dessus.

- Peut-être qu’on pourrait demander à Éléanor de faire la baby-sitter ce soir.

- Éléanor a sans doute ses propres projets. J’suis allé d’mander quelqu’ chose à Pascal ce matin et il n’était pas seul.

- Je sais. Je te l’avais bien dit. Ne trouves-tu pas qu’ils font un couple parfait ? Elle le regarda. On n’a qu’à demander à Mary donc.

- Lena, j’ sais pas quoi faire de toi.

- Sûrement que tu le sais.

Elle lui fit une grimace coquine, il semblait presque gêné.

- Je ne peux m’en empêcher. Elle s’assit, sur la défensive. À chaque fois que je te regarde…

Elle lui prit la main pour lui faire un baiser.

- C’est la même chose pour moi. J’ me demande à quoi je pouvais bien penser, comment j’ai pu faire, tournicoter tout c' temps sans toi. Quand j’pense… j’ voulais pas revenir et tu m’attendais ici. Si Vincent n’m’avait pas retrouvé… j’ai peur rien qu’d’y penser.

- Je me sens si triste quand je pense à Vincent. Toi et moi, Pascal et Éléanor… crois tu que ça lui fasse de la peine de voir les gens amoureux autour de lui ? Moi je ne pourrai pas le supporter à sa place.

- J’ sais pas. Mais j’ pense que Vincent est heureux d’nous voir. Ça lui rappelle des trucs. Il ne fait pas les choses à moitié, il nous aime.

Léna acquiesça.

- Tu dois avoir raison. Et il semble aller mieux ces temps-ci, non ?

- Ouais, ouais, j’ pense aussi.

- Est-ce que tu penses que c’est grâce à Diana ? Enfin je veux dire.. Elle a cessé de venir pendant quelque temps et maintenant qu’elle est revenue…

- Non. Il aime bien Diana, sûr. Mais pas d’amour. Il n’y a que Catherine. Il n’aimera personne d’autre que Catherine.

- Je le pense aussi. En fait, je l’ai découvert assez vite. Quand je suis arrivée dans les tunnels au départ, je suis tombée amoureuse de lui. Vraiment. Mais il n’avait d’yeux que pour elle.

- Eh, fillette, tu veux m’ rendre jaloux et ça marche.

Lena jeta ses bras autour de son cou.

- T’as pas besoin. J’aimais Vincent, j’aime Vincent. Il a été le premier homme qui a fait preuve d’un peu de tendresse et d’attention à mon égard. Mais il ne m’a pas aimée en retour en tout cas pas de la façon que je voulais. Et je savais qu’il appartenait à quelqu’un d’autre. Tout était si confus pour moi. Je n’avais pas encore compris ce qu’était une vraie relation, ce que c’était que d’aimer et d’être aimée en retour. Je n’en n’avais aucune idée. Je ne pouvais même pas imaginer à quoi ça ressemblait. Jusqu’à toi. Et tu vois, je suis tombée amoureuse de nouveau. Ça arrive aux gens, Rolley. Peut-être que Diana n’est pas la bonne personne pour lui mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a personne. Peut-être cette nouvelle femme Rose…

- Et voilà la marieuse qui r’ssort.

Léna se leva et tourna autour de la chaise de Rolley

- Comme si ça n’avait pas marché entre Pascal et Éléanor !

- Apparemment, ça a marché. Mais si ça n'dure pas, j’ veux plus en entendre parler. Je t’ l’ai dit j ‘ veux pas m’ mêler des affaires des autres.

Elle s’assit de nouveau

- Mais je suis bonne à ça. Et je veux que Vincent soit heureux à nouveau. Je ne supporte pas de le voir si seul.

- Vincent n’est pas seul. Y’en plein qui l’aime et il a son fils, Lena.

- Je suppose mais il devrait avoir une femme pour l’aimer. Il le mérite.

- Tu sais ce que je pense ? Je pense que les gens sont comme des pièces de puzzle, un puzzle géant de millions de morceaux. Et ces morceaux, bon, quelques uns, plusieurs peut-être vont ensemble presque bien. Mais il n’y en n’a qu’un qui va parfaitement. C’était comme ça qu’étaient Catherine et Vincent. Et maintenant, je ne pense pas qu’il pourrait se contenter de quelqu’un qui lui convient presque, pas après ce qu’ils ont connu.

- Peut-être. Pourtant on ne sait jamais. J’aimerai que Père et Vincent m’autorisent à parler à Rose. Si quelqu’un peut savoir ce qu’elle ressent, c’est moi.

- Peut-être Léna, mais ça fait à peine deux s’maines. Elle viendra vers nous quand elle se sera repérée.

Léna se leva encore une fois et recommença à tourner en rond devant Rolley.

- Je ne sais pas si c’est vrai. Je me sentais tellement extérieure au début. Tous ces gens si bons et moi ? Je ne pensais pas une seconde qu’ils pourraient un jour m’accepter comme une des leurs.

- C’est parce que tu te sentais encore coupable, Léna. Et quelquefois j’ai l’impression que c’est encore le cas.

Léna jeta un coup d’œil à Cathy, qui jouait avec ravissement des sons de son invention sur le piano. Elle baissa la voix.

- Tu ne sais pas quelle honte ça représentait de vivre comme je le faisais. Et encore aujourd’hui, à chaque fois que j’y pense, je me demande même comment tu peux vouloir me toucher.

Rolley sauta sur ses pieds, et s’empara du bras de Léna.

- Ne m’ redis jamais ça. Jamais. Ce qui t’es arrivée étant gosse, c'n’était pas ta faute. Pas plus que c’était de not’ faute si Anthony et moi on n’avait pas d’maison et qu’on s’est retrouvés à l’orphelinat. Personne t’a donné la moindre chance quand t’étais p’tite. Ni à moi, jusqu'à maintenant. Regarde autour de toi la façon dont les mômes sont élevés ici. C’est comme ça qu’il faut faire. Pas comme pour nous. Tu n’as pas à te sentir coupable pour ce qui t’est arrivé.

Il l’attira vers lui encore plus près.

- Tu n’avais pas le choix. Personne ne te l’a donné.

Rolley la consolait embrassant son visage. Léna le regarda avec des larmes dans les yeux.

- Tu sais ce que je pense Rolley. Je pense que tu as raison pour les morceaux de puzzle. Et que tu es exactement le morceau qui me convient. Parfait, tu es parfait.

- Tu vas m’faire rougir fillette.

Il lui sourit et ils s’embrassèrent. Catherine avait été si intéressée par ce couple qu’elle ne s’était pas rendu compte qu’elle écoutait aux portes. Elle savait qu’elle n’aurait pas du. Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de sourire. Elle se leva doucement et s’en fut vers la quiétude des fresques. Elle ne pouvait s’empêcher de se sentir contente en venant s’asseoir près d’Elizabeth.

- Est-il déjà si tard, mon enfant ? Je me suis perdue dans le travail aujourd’hui.

Catherine pensait encore à Léna et Rolley, se souriant à elle-même. Qu’est-ce que cela faisait d’être si amoureux ?


Et Vincent, que ressentait-il ? Leur lien n’était pas revenu. Pourtant, il était sensible à la présence de Catherine. Il s’aperçut qu’il était de moins en moins enclin à quitter les tunnels la nuit parce que c’était là qu’il se sentait bien. Il se promenait dans les grottes en particulier près des fresques. Ces tunnels l’attiraient presque toutes les nuits. Il s’arrêtait devant un tableau en particulier : lui et Catherine de profil, face à face, les doigts entrelacés. Il s’appuyait sur le mur d’en face, heureux de sentir la fraîcheur dans son dos.

Car en ces instants, il sentait la chaleur de sa peau sous la fourrure. Son cœur battait de plus en plus vite. Ses vêtements lui semblaient lourds et embarrassants, il avait des impatiences dans les doigts. C’était comme si son sang était sorti de ses veines et inondait tout son corps, de façon irrépressible, aussi épais et bouillant que la lave. Il quittait alors ce niveau et descendait jusqu’à la piscine sous les chutes. Arrachant ses vêtements, il plongeait sous les flots, là où il savait qu’ils étaient le plus froid. Il cherchait à plonger aussi profond qu’il le pouvait, retenant son souffle, repoussant l’onde de ses bras puissants, sentant la poussée sur son corps nu. Quand ses poumons ne pouvaient retenir l’air plus longtemps et qu’il avait l’impression qu’ils allaient éclater, il refaisait surface, aspirant l’air à grandes goulées rejoignant le bord à la nage. Il se glissait hors de l’eau, tremblant légèrement et se secouait.

Allongé sur la roche fraîche, il laissait l’eau s’égoutter de sa fourrure, il se laissait envahir par la paix et le calme ; sa nervosité calmée par l’eau froide, il renouait avec la sensation du contentement. Il ne comprenait pas ce qui se passait, mais il en était reconnaissant. Heureux d’apprécier plus encore la présence de son fils, et de voir dans les yeux des gens qu’il aimait qu'ils semblaient moins inquiets à son sujets, heureux de n’être plus torturé par la culpabilité de n’avoir pas su empêcher la mort de Catherine.


Ce fut la musique de nouveau qui poussa Catherine à aller plus loin dans ses explorations. Elle marchait dans le tunnel des fresques lorsqu’un des tableaux l’intrigua particulièrement. Un homme et une femme de profil. Lui, portait une longue cape noire, ses cheveux flottants cachant ses traits. Elle, le regardait dans les yeux, et cette femme ressemblait, avait presque l’air, mais pourquoi, d’être elle-même. C’est alors qu’elle entendit au loin le raclement des instruments à corde. Les sons ne semblaient pas aussi professionnels que ceux du piano, mais ils étaient agréables. Ce devait être le concert auquel avaient fait référence les tuyaux.

Catherine, maintenant, comprenait pratiquement tout ce qu’ils transmettaient. Elle savait que Pascal, avait à cœur d’offrir un agenda sonore et qu'il rappelait quotidiennement aux enfants ce qu’ils avaient à faire. Elle retourna dans sa chambre chercher la carte de Mouse. Elle pensait pouvoir trouver son chemin guidée par la musique. Elle la fourra dans poche, ainsi que des allumettes et un petit bout de chandelle, jeta son châle sur sa tête et sortit.


Elle suivit la musique et parvint dans le tunnel au dessus de la chambre de Père où elle s’assit pour voir les enfants jouer de tout leur cœur. Elle faillit applaudir lorsqu’ils eurent terminé. La soirée avait à peine commencé et les enfants attendaient l’heure du dîner. Les plus vieux discutaient entre eux pour savoir si Vincent finirait ou non le livre ce soir. Elle savait de quoi ils parlaient. Elle avait entendu l’appel chaque soir sur les tuyaux. Elle étendit la carte et alluma la petite bougie qu’elle sortit de sa poche. Au dessus de la chambre de Vincent, il y avait un tunnel semblable à celui de Père. Ce n’était pas loin. Catherine voulait entendre cette lecture aussi. Elle partit en reconnaissance, trouva la chambre de Vincent. Elle prit un instant pour regarder l’intérieur, observa le lit, le berceau, l’armoire sculptée, la lampe Tiffany, l’ensemble hétéroclite des objets que Vincent avait recueilli depuis son enfance. Elle sourit. Cette pièce semblait contenir bien plus que des meubles. Elle s’assit non loin de l’ouverture.

Lorsque Vincent retourna dans sa chambre, il s’aperçut de sa présence ; tout au moins il sut que quelqu’un était là. Il borda Jacob dans son berceau.

Et ma poussière même encore
Battrait au doux son de ses pas
Et fleurirait rouge et violet
Fussé-je depuis cent ans mort.

Il tenta de voir de nouveau dans le tunnel au dessus de lui. Puis il secoua la tête, en soupirant. Il prit le livre qu'il avait l'intention de terminer ce soir et le feuilleta. Les premiers des enfants arrivèrent, adolescents ou sur le point de le devenir. Il s'assit à sa place habituelle, son fauteuil repoussé, le dos contre le mur le plus éloigné. Si Catherine avait regardé dans le studio à ce moment, elle n'aurait pas pu le voir depuis son point d'observation.

Le reste des enfants s'installait. A un moment, Catherine perçut à plusieurs reprises le son d'une voix basse qui retint son attention. Elle se surprit à tendre l'oreille pour essayer d’en distinguer les doux accents au milieu du bavardage des enfants. Bientôt elle put l’entendre clairement et distinctement. Il commença à lire et elle fut captivée. Basse, douce et chaude. Elle ferma les yeux pour écouter. Sonore, rocailleuse. Elle se laissa engloutir, elle n’entendait pas seulement avec ses oreilles, mais passant à travers sa peau, les mots remontaient les flot de son sang, jusqu’à la moelle de ses os. Elle les ressentait de tout son être. Elle en était sûre. Elle n’avait jusqu’à présent rien entendu d’aussi beau. Vincent commença.

1802. – En ce mois de septembre, j’ai été invité à dévaster dans le nord les landes d’un ami et1, commença Vincent.


Au début, les mots n’avaient aucun sens mais quand il lut : Je me sentis soudain poussé à revoir Thrushcross Grange… Elle connaissait cet endroit, elle le connaissait aussi bien que si elle y avait elle-même vécu. Au fur et à mesure qu’il avançait dans la lecture, elle devint de plus en plus excitée en découvrant les noms des personnages, de vieux amis revenaient à la vie. Nelly Dean, Mr Lockwood, Hareton Earnshaw. Tous de vieux amis. Chers vieux amis. Ce que Catherine ne se rappelait pas, c’est que cela avait été le roman favori de sa mère et que son nom venait du goût de sa mère pour cette histoire. Quand Mme Chandler était mourante, elle avait lu ce livre à sa fille, ce fut la dernière chose qu’elle lui donna. Et au cours de son adolescence, Catherine le lut et le relut, en mémorisant de longs passages, comme un souvenir chéri de sa mère. Mais même si elle l’avait su, elle n’aurait pas été préparée pour ce qui arriva ensuite. Elle écoutait avec joie et émerveillement les mots familiers prononcés par cette voix enchanteresse et se retrouva plongée dans la narration.

Mais quand il lut : Je fus mandée à Hurle-Vent environ quinze jours après que vous nous avez eu quittés, dit-elle ; j’obéis avec joie à cause de Catherine. Catherine ! Le mot l’atteignit directement et la traversa, suspendant sa respiration, la faisant trembler de tous ses membres, remplissant ses yeux de larmes et l’affectant de façon incompréhensible. Était-ce à cause de lui ? Catherine était le nom de sa femme. Rose était au courant de sa perte. Était-ce sa voix profonde et mélodieuse qui l’émouvait au point de se sentir solidaire de son deuil ? Quand elle y repensa plus tard, elle ne trouva pas d’autre explication. Mais là assise au dessus de lui, manquant d’air, tremblante, elle se sentit bouleversée, profondément bouleversée à l’expression de ce nom par la bouche de cet homme.

Vincent perdit le fil de sa lecture un instant. Ses yeux instinctivement attirés par l’entrée au dessus de lui. Sa conformation particulière lui faisait percevoir des choses qui échappaient aux autres hommes. Il avait toujours été bon juge des émotions des autres. C’est ce qu’il se raconta. C’est ainsi qu’il s’expliqua l’incident après le départ des enfants quand il s’efforça de comprendre comment l’agitation de cette femme inconnue qui était venue pour l’écouter, avait pu s’infiltrer en lui.


Catherine fut désolée d’entendre les derniers mots. Elle aurait pu boire ses paroles toute la nuit. Elle avait l’impression de s’éveiller d’une transe. Elle redevint lentement consciente de son environnement. Mais les mots et la voix vibraient encore en elle comme des fragments d’étoiles. Les enfants se mirent à poser des question, à discuter de ce qu’ils venaient d’entendre. Samantha demanda la première :

- Pourquoi Heathcliff, s’il aimait Catherine aussi fort, pouvait-il traiter sa fille comme ça ?

Vincent sourit.

- Je me rappelle avoir posé exactement la même question à Père quand il nous lut le livre pour la première fois. Je ne l’avais pas compris alors et en vérité je le comprends encore moins aujourd’hui, depuis que je suis père moi-même. Je ne pouvais pas me représenter comment il pouvait prétendre aimer la mère et être si cruel avec la fille. Cela n’allait pas et ne va toujours pas avec ce que je sais de l’amour. Mais je vais vous donner la réponse de Père. La jeune Catherine rappelait à Heathcliff ce qu’il pensait être la trahison de sa mère. Elle était le fruit d’une union de sa bien-aimée avec un rival qu’il détestait. Elle portait en elle le souvenir de tout ce qu’il avait perdu, de tout ce qu’il n’avait pu avoir. C’est tout ce que je peux vous donner comme explication.

- Mais Heathcliff adorait Catherine, n’est-ce pas. Je veux dire, il a essayé de creuser sa tombe et tout ça.

-Oui, ajouta Samantha, et qu’est-ce tu penses du fait qu’il pensait à elle à chaque seconde de sa vie ?

Catherine était fasciné par les avis de Vincent et par son honnêteté envers les enfants. Il prenait leurs questions très au sérieux. Ce fut une véritable discussion, où chaque point de vue était pris en compte avec équité. Il prenait la parole d’une façon lente et mesurée qui ajoutait du poids à ses propres opinions. Finalement ils lui demandèrent son avis sur la relation de Heathcliff et Catherine.

- Je ne qualifierais pas d’amour ce que Heathcliff et Catherine Earnshaw ressentaient l’un pour l’autre. Tous deux étaient trop égoïstes pour approcher l’amour véritable. Mais ils ressentaient de la passion l’un pour l’autre, une obsession peut-être, mais pas de l’amour. Si en définitive Catherine Earnshaw avait aimé réellement Heathcliff, aurait-elle épousé un autre homme pour un peu d’argent et une position sociale ? Et si Heathcliff avait vraiment aimé Catherine, il aurait désiré son bonheur même après son départ. Non je ne crois pas en un amour qui est capable de détruire ce qu’il aime le plus au monde

- Mais ils ne sont pas réellement détruits, parce tous les deux sont revenus en fantômes. Est-ce que tu crois aux fantômes Vincent ? demanda Geoffrey

- Je ne suis pas sûr de vouloir répondre à cela, réfléchit Vincent. Je vais juste dire que je n’en n’écarte pas la possibilité.

Ce thème engagea la discussion dans une nouvelle direction. Vincent les laissa se questionner quelques instants avant d’annoncer que la soirée était bientôt finie. La nouvelle fut accueillie avec des grognements et des soupirs de protestation. Catherine eut envie de se joindre à eux. Elle ne tenait pas plus qu’eux à voir la veillée se terminer. Mais elle se leva, couvrit sa tête de son châle.

- Mais on n’a pas encore choisi un autre livre, protesta Geoffrey

- C’est vrai, lui accorda Vincent. Je pensais peut-être à Moby Dick.

- Oui, mais il y a des passages vraiment barbants, se plaignit Zack, est-ce qu’on ne pourrait lire que les bons morceaux ?

- Pourquoi pas Les Grandes Espérances, intervint Éric.

Catherine pensa que quelqu’un avait du lui donner un coup de coude, parce qu’il hurla.

- Ouh ! Qu’est-ce j’ai fait ?

Peu après, elle entendit Vincent.

- Tout va bien Samantha, je pense que nous devons une visite à Pip et Estella. Il promena son regard autour de la pièce. Personne ne disait quoi que ce soit. Les Grandes Espérances, c’est d’accord donc.


A regrets, Catherine retourna dans sa propre chambre. Jamais elle ne manqua une soirée après cela. Au fur et à mesure que les jours passèrent, elle commença à penser de plus en plus tôt à la veillée à venir. Elle emprunta quelques uns des livres d’Elizabeth et essaya de se concentrer pour se réapprendre à lire. Elle s’entraînait à écrire et elle ne pouvait s’empêcher de penser à son offre de lui apprendre la langage des signes. Elle pouvait faire cela. Elle pourrait lui écrire un mot et lui demander son aide. Ce serait banal pour lui. Il n’avait pas besoin de savoir combien sa voix lui faisait battre le cœur ou la façon dont elle rêvait de lui chaque nuit.


Elle ne savait même pas à quoi il ressemblait. Elle essayait de l’imaginer et les choses étant ce qu’elles sont, elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’un homme avec une voix si extraordinaire ne pouvait ressembler à aucun autre. Il devait y avoir quelque chose de différent en lui, quelque chose de rare sur son visage ou dans sa tournure.

Il lui arrivait de quitter les tunnels la nuit. Elle le savait. Les sentinelles se signalaient les unes aux autres les allées et venues des habitants au départ et au retour. Elle écoutait chaque nuit l’annonce de sa sortie. Elle se surprit à rester éveillée et à attendre, inquiète son retour. Il lui semblait que ses excursions dans le monde d’En-Haut étaient de plus en plus courtes. Elle s’en réjouissait. Elle trouvait sa présence En-Bas rassurante. En fait, plus que cela elle la trouvait nécessaire.

Elle ne s’endormait que quand il était de retour sain et sauf dans les tunnels, et alors elle rêvait. Les visions de cauchemars qu’elle avait auparavant avaient disparues. Ses rêves étaient imprégnés des sons des tunnels : le murmure permanent des tuyaux, la chute de l’eau qui cascadait dans les passages souterrains, et quelquefois, même les remous lointains de la Chambre des Vents atteignaient son refuge. La voix de Vincent, sa voix dominait tous les autres sons. Sa profondeur, son timbre. Elle pouvait dans le même moment calmer ses nerfs et stimuler ses sens. Des phrases, éloquentes comme des bras forts, des mots chauds et enveloppants comme des mains, des effleurements comme des vibrations sonores, des vibrations sonores comme des effleurements, les sens interchangeables. Une voix comme une sensation. Le son en pénétrait profondément son esprit, la voix de Vincent.

Elle se réveillait dans le feu du rêve, son nom sur les lèvres, respirant fort, flottant dans les airs quelque part au dessus d’elle. Elle sentait le martèlement de son cœur et si elle les posait sur ses mains sur sa poitrine même à travers leur peau rude, elle pouvait sentir son cœur bondir contre sa cage thoracique. Prisonnière, son propre cœur l’emprisonnait avec des sentiments qu’elle n’avait pas demandé à ressentir et qu’elle ne pouvait pas contrôler.


De la sorte comment pouvait-elle lui demander de lui apprendre quoi que ce soit. Comment pourrait-elle être capable de lui cacher tout cela ? Elle se languissait du désir de partager sa compagnie, de se lover comme un chat satisfait dans sa chambre, de l’écouter lire, de le regarder jouer avec son petit garçon. Mais elle était sûre de se trahir. Ce n’était pas comme si cela pouvait lui apporter le bonheur. Ce n’était pas comme s’il pouvait répondre à ses sentiments de la même façon qu’elle-même réagissait à son existence. Il n’y avait qu’à regarder les femmes qu’il avait repoussées : Léna avec son joli visage, sa belle voix et ses façons chaleureuses ; Diana, une femme magnifique, forte et compatissante. Il n’y avait que Catherine pour contenter son cœur. Et elle Rose, qu’avait-elle à offrir ? Une femme à l’esprit cassé avec des poussées violentes, une femme sans passé et un futur très incertain. Et ses mains, cela pouvait sembler stupide à côté de ses autres défauts de les prendre en compte, mais Catherine ne pouvait s’empêcher de faire la grimace en les regardant. Elles étaient en train de guérir mais avec de très vilains stigmates. Ses paumes étaient décolorées, fanées, elles tiraient sur le bout des doigts. Plier ses mains légèrement leur donnait une apparence noueuse et presque l’air de griffes. Des larmes inopportunes coulaient le long de ses joues sur ses membres répugnants. Elle ne pouvait s’en empêcher. Quel homme pourrait jamais être ému par ces mains là ?


Elle arrivait habituellement dans le corridor au dessus de la chambre de Vincent après son retour mais avant l’arrivée des enfants. Il savait qu’elle était là. Il était hors de son état émotionnel habituel, non pire, c’est comme si son être entier avait été sorti de son axe. Il ne savait pas ce qu’il ressentait ni d’où cela venait. Il sentait une part des émotions de Catherine mais pas comme auparavant. Un soir en particulier il avait failli la suivre. Ils avaient bien avancé dans le livre. Cela arriva quand Vincent lut le passage où Pip déclare son amour à Estelle. Pip est perdu, il sait qu’elle va se marier avec un autre, pourtant il déverse son cœur, il n’y a aucun amour-propre dans la façon dont il l’aime. Vincent interpréta ce paragraphe de façon si poignante que Catherine crut sentir son cœur se briser en deux rien qu’à l’écouter. Elle n’essaya pas de retenir ses larmes.

Vincent resta calme pendant la séance de lecture. Il congédia les enfants tôt et la sentit s’éloigner. Il arpenta sa chambre, marcha jusqu’au pied de l’échelle, faillit grimper et la suivre. Il voulait lui parler, la réconforter. Il sentait ses larmes, sa tristesse. Il soupira, retourna s’asseoir, rapprocha son journal. Mais il s’aperçut qu’il était incapable d’écrire. Il se leva de nouveau avec irritation, traversant à grandes enjambées la pièce. Il imaginait la réaction de cette femme, s’il arrivait derrière elle et l’accostait, seule dans un couloir sombre, lui ! Finalement il sortit Jacob endormi de son berceau et l’emporta chez Père.


Père était déjà calé dans son propre lit, en train de lire.

- Est-ce que cela vous ennuierais de surveiller Jacob Père ? Vincent déposa Jacob dans un berceau près du lit, identique à celui de sa propre chambre.

- Tu vas En-Haut ?

- Oui, je ne serais pas long. J’ai besoin d’air.

- Tu as l’air troublé ce soir, quelque chose va mal ?

Vincent secoua la tête.

- Non, non, pas vraiment. Il rapprocha un siège du lit

- Je pensais à Rose. Père pensez-vous que nous ayons raison de la laisser s’isoler ainsi ? Je crains qu’elle ne se replie de plus en plus sur elle-même.

- Diana n’est-elle pas venue la voir ?

- Pas ces dernières semaines. Elle a été très occupée.

- Mais tu restes en contact avec elle ?

- Oui.

- Tant mieux. J’ai trouvé que c’était vraiment dommage qu’elle ait cessé de venir nous voir.

- Moi aussi. Diana et moi avons toujours tenu beaucoup l’un à l’autre. J’avais peur que ce qui s’est passé ne détruise complètement notre amitié.

- Cela ne m’étonne pas qu’elle soit revenue. Diana avait juste besoin d’un peu de temps pour dépasser le chagrin et la gêne causés par ton refus. Je savais qu’elle en était capable. Regarde ce qui s’est passé avec Léna. Elle tient toujours terriblement à toi.

- Léna tient terriblement à nous tous. Elle est très reconnaissante d’être ici.

- Bon. Je pense qu’on peut dire la même chose de Rose. Je ne m’inquièterais pas Vincent. J’ai parlé à Elizabeth. Elle pense que Rose s’adapte merveilleusement. Elle lui a été d’une grande aide et Elizabeth m’a dit qu’elle était en train de s’attacher énormément à elle. Rose a essayé d’apprendre à lire. J’ai cru comprendre qu’elle est plongée pendant des heures dans les livres qu’elle lui a prêtés. Cela fait à peine un mois, Vincent. Donne-lui encore un peu de temps. Je suis sûr qu’elle prendra contact si elle en ressent le besoin.

- Peut-être. J’espère

- Pourquoi cette soudaine inquiétude ? S’est-il passé quelque chose ?

- Pas vraiment. C’est juste que… Est-ce que vous saviez Père, qu’elle vient m’écouter lire le soir ?

- Je l’ignorais. Tu ne me l’avais pas dit.

- En fait elle ne se joint pas à nous. Elle s’assoit dans le passage au dessus de ma chambre. Et elle semblait plutôt abattue cette nuit.

- Comment tu le sais ?

- Je le ressens.

- Tu le ressens ? Que veux-tu dire ? Père regarda Vincent attentivement . Comme avec Catherine ?

- Non !! répondit un peu trop vite Vincent. Pas comme cela. Plutôt comme je sens Léna ou Diana, une espèce d’empathie, je suppose.

- Je vois. Tu te rends compte, j’espère, que tu cites deux femmes qui t’ont voué un attachement romantique ? Crois-tu que …

- Je ne pense pas qu’on puisse dire cela. Bien sûr, elle est seule et elle l’est depuis un temps indéterminé. Je pense qu’elle est très vulnérable. Mais Père je n’ai aucune raison de penser qu’elle sait…

Vincent posa ses mains et les regarda.

- À ton sujet ?

- En fait, elle ne m’a jamais vu. J’en suis sûr et cela m’inquiète.

- Vincent, tu exagères l’effet que produit ton aspect.

- Je ne crois pas, lui répondit Vincent doucement.

- Bon. Pourquoi ne demande-tu pas à Diana de le lui dire lors de sa prochaine visite ?

- C’est ce que je vais faire.

Les deux hommes restèrent un moment silencieux.

- Vincent, depuis ton expérience avec Lisa, tu as développé une vision de toi-même qui te fait du mal et n’est pas conforme à la réalité. J’ai souvent souhaité pouvoir supprimer cette journée de ta mémoire.

- Je l’aurais bien voulu moi aussi. Père, j’ai toujours eu envie de vous le demander. Pourquoi avoir fait partir Lisa après ce qui est arrivé ? Vous ne croyez pas que cela aurait été mieux pour moi, pour nous deux si nous avions pu en parler ensemble après coup ?

- Si bien sûr. Crois-moi, nous en avons discuté Mary et moi des heures. Et avec Lisa aussi. Mais on ne pouvait pas lui faire confiance Vincent. Elle rejetait la faute sur toi seul, bien que Mary l’ait mise en garde de façon répétitive à propos de sa conduire déplacée.

- Vraiment ?

- Oh oui. Mary se rendait bien compte de ce qui était en train de se passer. Lisa faisait des mines devant tous les garçons. Devin et toi inclus. Elle disait des niaiseries à l’un une semaine et les susurrait à un autre la semaine suivante. Un de ses thèmes favori était qu’un jour elle pourrait danser devant des rois et des reines mais qu’elle ne danserait que pour lui, le gars qu’elle tentait d’aguicher.

- C’est ce qu’elle m’a dit à moi aussi.

- Cela ne me surprend pas. Mary m’avait averti de ses manigances. Elle était sûre que la conduite de Lisa aboutirait un jour où l’autre à une bagarre entre deux ou plus des garçons. Mais évidemment, ils avaient eu l’occasion de voir le monde et étaient capable de reconnaître le flirt de Lisa pour ce qu’il était. Toi non malheureusement. Tu étais confiné En-Bas. Tu l’as prise au mot. Quoi qu’il en soit Mary et moi craignions qu’il n’y ait des conséquences bien plus graves qu’un peu riffifi.

Vincent approuva.

- C’est une dure leçon que celle qu’elle a eu à apprendre.

- Je ne pensais pas à elle mais à toi. Vincent, depuis ton enfance tu ressens la douleur d’être unique. Essentiellement parce que tu ne pouvais bénéficier de la même liberté que les autres garçons qui se rendaient En-Haut. Mais ici nous te traitions tous exactement comme les autres. De sorte qu’ici au moins, tu ne te sentais pas différent. Mais tout a changé à partir de ce jour, notamment la façon dont tu t’es vu toi-même. Je crois que tu as commencé à te considérer comme une sorte de monstruosité.

- C’est bien possible.

- Tu a souffert de cette terrible crise peu après l’incident. J’ai toujours pensé que ce qui s’était passé avec Lisa en avait précipité l’apparition, au moins en partie. À ce moment là je ne pouvais plus lui faire constater le préjudice qu’elle t’avait causé. Mary était allée jusqu’à suggérer à Lisa que même si elle ne se sentait pas particulièrement responsable, elle pourrait au moins s’excuser pour atténuer ton sentiment de culpabilité et ta peine. Lisa avait refusé. C’est alors que nous avons décidé que le mieux était qu’elle s’en aille sans te revoir.

Vincent était adossé, les doigts pressés les uns contre les autres, ses mains supportant son mention

- Je ne sais pas Père. Je me demande si cela n’aurait pas été un meilleur choix de laisser la situation évoluer d’elle-même. Je pense que vous avez toujours sauté trop rapidement sur des solutions à ma place.

- Je crois que c’est vrai, concéda Père. Je pense à la façon dont j’ai résisté à l’idée de ta relation avec Catherine au début. J’avais peur que cela ne finisse comme avec Lisa, avec toi frustré et esseulé désirant quelque chose que tu ne pourrais jamais avoir.

- Vous aviez tort au sujet de Catherine.

- Oui, je le reconnais. Je ne savais pas alors combien elle était courageuse, et combien profondément vous étiez attachés l’un à l’autre. Je suis content de pouvoir te dire à quel point je me suis trompé sur elle.

Vincent se leva, posa sa main sur la jouer de Père et posa un baiser sur le dessus de sa tête.

- J’essaierai de ne pas vous déranger quand je reviendrai chercher Jacob. Vincent se dirigea vers la porte.

- Vincent, tu avais tort aussi. Tu as laissé la cicatrice de ce jour là s’enkyster bien plus profondément que n’importe laquelle de celles que tu as laissées à Lisa. Même l’amour et le respect de tous ici, même l’affection de Léna et Diana et surtout l’amour de Catherine, aucune de ces preuves n’a réussi à te convaincre que tu n’étais pas, pas plus qu’aucune part de toi n’était, et même que tu n’étais en rien proche d’un monstre. Tu es un homme que nous aimons tous énormément.

Vincent contempla Père, la tête penchée d’un côté, un sourire incertain sur les lèvres, secouant la tête.

- Nous en parlerons demain matin Père.


Pour la première fois depuis ce jour dans le Parc, il ne se sentait pas bien. Il quitta les tunnels par la porte de jonction avec le Parc. Il n’était pas seul, quelques noctambules avaient organisé un concert près du kiosque à musique. Une bande de musiciens avec de longs dreads et des tee-shirt de couleurs battaient un rythme envoûtant sur un tambour d’acier. Les sons résonnaient à travers tout le parc. En temps normal, il eut écouté avec plaisir cette musique fruste et entraînante, mais cette nuit ses nerfs étaient tendus. Leur ressort était trop près de leurs limites, pour qu’il puisse apprécier les morceaux de bravoure improvisés.

Il retourna En-Bas, essayant de trouver un but à ses pas hasardeux. Ce ne fut pas long. L’air ici était tranquillisant. Il baignait dans la sérénité. Une fois de plus il fut attiré par les fresques. Il serait patient. Il attendrait pour parler à Rose que Diana l’ai informée de son anormalité. Et quoique ce soit qui était dissonant aujourd’hui redeviendrait juste de nouveau. Il le savait, cela flottait dans l’air.

1 Traduction de Francis Delebecque 1847

Chapitre 5

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