Que mon coeur battrait à l'entendre
(Out of the Ruined Place)
De Moira KEELEY

Traduit de l'américain par Agnès
 

 

Chapitre 5

 

 


Elle ne faisait toujours pas d’effort pour s’intégrer au groupe. Trop d’insécurités, trop de peurs l’en empêchaient. Elle se sentait toutefois particulièrement solitaire, chose bizarre, quand elle était non loin d’eux, quand elle était assise au dessus de la chambre de Vincent et qu’elle les entendait parler ensemble. Quelquefois le fils de Vincent était endormi à l’arrivée des enfants mais pas toujours. Elle adorait entendre Vincent s’amuser avec lui. Des bouts de comptines, des lambeaux de chanson. Il lui arrivait d’improviser, inventant des voix pour les animaux en peluche. Catherine connaissait même l’accent de chacun. Si seulement elle avait pu être à côté d’eux !

La décision avait été prise à sa place bien qu’elle l’eut facilitée. Elle s’était habituée à des heures plus régulières et avait commencé à aller aux bains et à faire sa lessive en début de matinée juste avant les autres. Elle nettoyait ses affaires et celles d’Elizabeth quand elle avait remarqué que quelqu’un avait oublié un livre sur le sol d’ardoises. Elle ne voulait pas le prendre pensant que son propriétaire reviendrait le chercher. Mais c’était un livre d’enfant, plus facile à lire vraisemblablement que ceux d’Elizabeth. Et les illustrations étaient magnifiques. Le Jardin Secret. De sorte qu’elle s’assit par terre et commença à lire. Mary, Dickon, Colin. Toujours plus de vieux amis, même le rouge-gorge. Elle ne vit pas le temps passer et avait lu presque la moitié du livre quand elle entendit les autres arriver. C’était trop tard pour les éviter.

- Salut tout le monde. J’espérais qu’il y aurait quelqu’un. J’ai besoin d’un coup de main. Rose, n’est-ce pas ? Je suis Éléanor. J’ai entendu dire que vous et Elizabeth vous entendiez drôlement bien. C’est une bonne chose, Mary s’inquiétait beaucoup à son sujet. Si ça ne vous ennuie pas, vous pourriez vraiment m’aider. Non, non ne vous levez pas.

Éléanor était en train de dénouer le porte-bébé.

- C’est Luke et Cathy. Dites bonjour à Rose. Ne vous attendez pas trop à ce qu’ils vous répondent. Luke est le fils de Kanin et Olivia et Cathy la fille de Léna et lui, dit-elle en sortant le bébé du porte-bébé, c’est Jacob.

Se penchant pour le mettre dans les bras de Catherine, elle ajouta

- C’est le fils de Vincent.

Catherine entendit à peine la fin de la phrase parce que dès qu’elle sentit l’enfant dans ses bras, plus rien ne compta. Elle estima qu’il avait environ sept ou huit mois. Il avait les cheveux doux et couleur de miel et un visage large et charpenté. Son nez était adorable ave une bouche bien formée. Ce furent d’abord ses yeux qui captivèrent Catherine, des yeux bleus, d’un bleu qu’elle était certaine de n’avoir jamais vu chez aucun autre être humain. Ils lui rappelaient le cristal de roche qui était sur son buffet en beaucoup plus beaux. C’était le bleu le plus brillant et le plus doux qu’on pouvait imaginer. Jacob avait de grands yeux bordés de longs cils, l’iris était bordé d’une nuance plus foncée, qui mettait en valeur une pupille extraordinairement lumineuse.

Mais l’enfant n’attendit pas la fin de l’examen. Il rebondit sur ses genoux et commença ses propres explorations, pétrissant son visage avec ses doigts, sans égards pour ses yeux ou ses lèvres. Catherine souriait, prenant doucement ses mains pour les poser ailleurs. Ensuite il découvrit ses cheveux, il fit quelques essais et décida que c’était parfait pour le soutenir et suffisamment souple pour lui permettre de se balancer.

- Bon, je vois qu’il vous apprécie, observa Éléanor. Merci, vraiment. Olivia et Léna doivent se rendre En-Haut aujourd’hui. Un de nos amis s’est cassé la jambe et nous veillons sur lui à tour de rôle pour faire les courses, des trucs comme ça. Mais la lessive, elle aussi, doit être faite.

- Alors comment vous habituez-vous ? dit-elle en levant la tête de son ouvrage pour sourire à Catherine qui hocha la tête et sourit en retour.

- Brr, cela doit vraiment être difficile de ne pouvoir parler. Dieu sait que je ne peux pas l’imaginer. Mais je crois qu’il y en a quelques uns qui aimeraient bien que cela m’arrive.

Elle rit.

- Vous savez, vous et moi on va bien ensemble. J’aime parler et j’imagine que êtes douée pour écouter.

Éléanor frottait les différentes pièces qu’elle sortait de sa bannette.

- Jacob est un petit chou, n’est-ce pas ? Je l’ai souvent. Vous savez avec Vincent comme père célibataire.

Vincent ? Catherine avait manqué cela tout à l’heure. C’était le fils de Vincent ?

- Et bien sûr, Vincent est toujours appelé pour des tas de travaux, du fait de sa force. Il peut faire le travail de cinq hommes. Eh ! les enfants ! Vous vous approchez trop du bord. Je ne veux pas vous voir mouiller vos chaussures.

Éléanor avait fini de frotter et commença à rincer le linge. Elle baissa la voix.

- Ils sont en train de faire une nouvelle chambre pour Rolley et Léna comme cadeau de mariage. C’est une surprise. C’est gentil non ?

Les deux enfants s’approchèrent de Catherine et restèrent près d’elle à l’examiner.

- Qu’est-ce qui est arrivé à tes mains ? demanda Luke.

- Luke, tu n’es pas poli, le gronda Éléanor.

Catherine avait presque oublié ses mains. Jacob évidemment était trop jeune pour les remarquer. Elle les leva pour les montrer à Luke. Elle mima des flammes et ensuite mit une main dans le brasier imaginaire avant de la ressortir à toute vitesse.

- Tu vois, lui dit Éléanor, elle les a brûlées. C’est pour cette raison que William vous dit toujours de ne jamais vous approcher du fourneau.

- Est-ce que ça fait mal demanda Luke. Catherine fit signe que oui.

- Je suis désolée, ça fait encore mal ?

Catherine leva deux doigts légèrement écartés et haussa les épaules.

- Tu es jolie, dit Cathy tout en s’approchant pour caresser les cheveux de Catherine.

Catherine faillit s’écarter mais accepta le contact.

- Merci, fit-elle avec sa bouche de la façon la plus distincte possible.

- De rien répondit Cathy.

Éléanor attrapa Luke et inspecta sa figure avant de la frotter avec un peu d’eau.

- C’est mieux.

Elle lui sourit, lui fit un baiser sur la joue, le retourna et le renvoya vers sa compagne.

- Regarde, il y a quelque chose dans l’eau, s’exclama Luke et tous deux coururent au bord pour observer une chaussure égarée qui flottait.

- Désolée, dit Éléanor, j’espère qu’ils ne vous ont pas ennuyée.

Catherine secoua la tête. Éléanor commença à essorer sa lessive et à l’étendre sur les cordes les plus proches d’elle.

- Vous allez vous plaire ici Rose. Je suis la dernière arrivée avant vous. Cela fait juste… combien de mois attendez voir, Oh, je ne sais plus. Mais j’ai l’impression que c’est ma maison depuis toujours. Et le plus bizarre, c’est une des amies de la communauté qui m’a parlé de cet endroit et dès qu’elle a commencé à me dire la façon dont chacun vit ici, je l’ai crue. Ça ne me semblait pas du tout invraisemblable. Vous savez pourquoi ?

Éléanor arrêta son travail et se tourna vers Catherine.

- C’est parce que je croyais en un endroit comme celui-ci. J’avais toujours cru, toujours cru que c’était possible, qu’il devrait y avoir un endroit de ce genre. Où chacun a confiance en chacun, prend soin des autres et leur accorde de la valeur. Un lieu où les gens se parlent au delà de leurs différences, honnêtement mais respectueusement. Où on vous encourage toujours pour trouver ce qui serait le mieux et ensuite pour le réaliser. Ici chaque personne va à la rencontre de l’autre. c’est vraiment comme ça. J’aimerai le crier à la face du monde, prouver qu’on peut le faire, le prouver au monde entier.

Éléanor se tut et se sourit à elle-même.

- Je vous avais bien dit que j’étais trop bavarde. Elle se retourna pour poser les dernières pièces de linge sur le fil.

- Voilà, c’est fini.

Elle regarda un moment les deux autres enfants jouer non loin du courant.

- Bon. Ç’était un plaisir de vous rencontrer. Merci d’avoir tenu Jacob. J’espère que ça signifie qu’on vous verra davantage. Voilà, je le reprends.

Éléanor se pencha et tendit les bras à Jacob attendant qu’il vienne. Mais il ne bougea pas et continua à jouer avec la rose suspendue au cou de Catherine. Celle-ci se raidit. Elle réalisa tout à coup qu’elle ne voulait pas le laisser partir et qu’elle pourrait même faire n’importe quoi pour l’en empêcher. Mais elle ne pouvait pas retenir ainsi le bébé de quelqu’un autre. Que penserait sa nouvelle amie ? Elle penserait qu’elle était vraiment folle. Catherine se fit violence et tenta de tendre Jacob à Éléanor. Le bébé commença alors à pleurer, non pas à pleurer, à hurler. Il s’accrocha au cou de Catherine. Elle ne put s’empêcher de le serrer fort dans ses bras et de poser des baisers sur sa tête.

- Je n’y crois pas. Il n’a jamais fait ça avant. Même pas avec Vincent. Quelquefois, il s’agite un peu quand on le prend au début, mais il ne pleure jamais. Il est habitué. On se le passe comme un ballon de football. Je veux dire que parce qu’il n’a que Vincent, on s’occupe toutes de lui à tour de rôle.

Éléanor avait d’abord été surprise de la réaction de Jacob, mais elle se mit à regarder Catherine avec curiosité aussi. Elle s’assit à côté d’elle pour l’étudier puis elle fit remarquer doucement.

- Vous avez perdu un enfant, n’est-ce pas ?

Catherine la regarda stupéfaite. C’était vrai. Elle ne savait pas comment elle le savait. Mais c’était vrai, elle en était certaine. Elle essaya d’arrêter ses larmes, mais elles coulèrent sur son visage.

- Ne pleurez pas. Ça va aller. Mary aussi en a perdu un. Elle en parle quelquefois.

Éléanor s’arrêta et ajouta encore plus doucement.

- Moi je n’en parle jamais. J’ai perdu mon fils avant qu’il ne naisse.

Catherine regarda l’enfant dans ses bras et ensuite Éléanor. Même si elle avait pu parler, elle n’aurait su quoi dire. Éléanor s’installa plus confortablement près de Catherine et la contempla alors qu’elle berçait Jacob comme elle s’était mise à le faire. Il était blotti dans ses bras balancé d’un côté et de l’autre.

- Voulez-vous savoir ce que j’ai découvert à propos du chagrin, demanda Éléanor.

Catherine opina.

- C’est qu’il ne faut pas le laisser vous envahir, mais il est impossible de s’en débarrasser. Il faut apprendre à vivre avec sans espérer le faire disparaître car cela ne marche pas. Quand on commence à l’accepter comme une part de sa vie, alors on peut essayer de le laisser à l’arrière plan. Quand je suis arrivée ici, j’ai commencé par envier les mères des plus jeunes enfants, Léna et Olivia. Mais comme nous faisions davantage connaissance, je me suis rendue compte combien c’était destructeur. Et j’ai découvert qu’en les aidant à s’occuper de leurs bébés, je me sentais mieux. Puis quand Vincent est revenu avec Jacob, je me sentis très touchée. Catherine était morte juste après lui avoir donné naissance. Je ne sais même pas si elle a pu le tenir dans ses bras. Cela a ravivé tout mon chagrin. Ensuite je me suis dit que Jacob et moi nous pourrions nous aider l’un l’autre. Et c’est ce qui s’est passé. C’est comme ça que je vois les choses. Si vous y travaillez vraiment, à accepter, peut-être que vous n’arriverez pas à effacer la tristesse, mais vous pourrez vous sentir bien quelquefois, ou satisfaite et même après heureuse de nouveau. Alors la vie continuera pour vous.

Jacob s’était endormi. Cathy et Luke vinrent près d’Éléanor pour lui dire qu’ils avaient faim.

- Mais c’est que je dois nourrir ces enfants. Vous savez quoi ? Léna meurt d’envie de vous rencontrer. Pourquoi ne viendrions-nous pas pour le petit-déjeuner demain, on ferait une razzia dans la cuisine tôt et on viendrait vous apportez à Elizabeth et vous des petits pains. Ensuite on pourrait passer la journée ensemble … et je sais que demain nous aurons Jacob… Vincent et les autres n’ont pas fini encore leur projet. Qu’en pensez-vous ?

Catherine était ravie. Elle n’avait toujours pas envie de rendre Jacob, mais savoir qu’ils allaient passer la journée du lendemain ensemble rendait les choses bien plus faciles.

Elle fit attention à ne pas le réveiller en le passant de son épaule à celle d’ Éléanor. Elle partirent ensemble le long du premier couloir puis se séparèrent. Catherine agita les mains jusqu’à ce qu’elle ne les voie plus.


Ils étaient presque arrivés à la fin des Grandes Espérances. Catherine se tenait au dessus de la chambre ce soir là, avec le cœur plus léger. Elle avait fait les premiers pas pour devenir l’une d’entre eux. Vincent était en train de chanter une berceuse à Jacob, quand elle s’installa dans son coin habituel. C’était si paisible, presque familier. Elle se dit que c’était peut-être une bonne chose qu’elle ne sache pas ce qui lui était arrivé. Parce qu’elle se sentait heureuse en cet instant, vraiment heureuse. Les événements de sa vie antérieure ne pouvaient la toucher, pas dans un endroit où les gens se comportaient les uns avec les autres avec tant de gentillesse, et de compréhension, et, elle devait se l’avouer, pas dans un endroit où il était, Lui.

Les sentinelles signalèrent que Diana venait d’arriver En-Bas et qu’elle se dirigeait vers la chambre de Vincent. Elle se tint debout dans l’entrée, l’écoutant lire. Vincent termina le chapitre et dit aux enfants qu’il continuerait le lendemain soir. Les enfants n’étaient pas d’accord mais Vincent resta ferme.

- Mais il n’y a plus qu’un chapitre, se plaignirent-ils.

- Oui mais imaginez le suspens. Comment cela va-t-il se terminer ? Reverra-t-il Estelle de nouveau ? Que se passera-t-il si cela arrive ? Allez maintenant, tous dehors. Ne donnez pas l’impression à mon invitée qu’on n’est pas content de la voir.

Ce rappel à l’ordre suffit à les faire filer sans autre commentaire. Une fois qu’ils furent seuls, Diana posa le sac de courses qu’elle portait et s’approcha de lui.

- Je ne voulais pas vous interrompre. Vous savez que vous auriez pu continuer. Cela me plaisait.

- Bon, alors je vous prêterai le livre dès que nous l’aurons fini.

- Oh, mais ce ne sera pas la même chose que de vous l’entendre lire, sourit Diana avant de rougir. Non elle n’allait pas se laisser aller à des sentiments qui ne pouvaient que la laisser insatisfaite.

Catherine s’était levée. Elle prit un peu de temps pour rattacher sa chaussure puis commença à s’éloigner.

- J’étais venu vous parler de Rose, dit Diana à Vincent.

Il sourit, regarda en l’air.

- Elle est juste en train de partir.

Catherine sursauta et tourna sur elle-même. Il savait cela ? Il savait que tout ce temps elle l’avait écouté lire chaque soir. Depuis combien de temps ? Mais elle n’allait pas rester pour le découvrir. C’était censé être une conversation privée et elle se dépêcha donc d’aller vers sa propre chambre.

Diana tourna son regard en l’air puis de nouveau vers lui.

- Vous l’avez donc rencontrée ?

Vincent secoua la tête.

- Non. Elle écoute depuis la galerie supérieure, chaque soir.

Diana accepta la réponse. Cela ne la surprenait pas. Sa voix était aussi ensorceleuse que celle d’une sirène. Facile de se détourner de son chemin pour l’écouter, facile de na pas voir les nuages au dessus de sa tête.

- J’ai des nouvelles pour elle, mais je pense que vous devriez le savoir en premier. Nous avons arrêté les deux hommes que nous soupçonnions d’être responsables du meurtre dont Rose a été le témoin cette nuit là sous le pont. Nous avons arrangé une reconnaissance par témoins pour demain.

- C’est une nouvelle, une bonne nouvelle. Peut-être ensuite pourra-t-elle dépasser tous ces événements. Tout sera plus clair dans son esprit je pense.

- Je pensais que vous m’aviez dit que vous ne l’aviez pas rencontrée.

Vincent regarda ses pieds.

- Non, mais… vous savez, souvent je peux ressentir … les sentiments des autres. Bon, de toute façon ce soir, elle semblait contente. Je pourrais me tromper. C’est juste une impression de ma part.


Diana sentit une morsure de jalousie. Mais elle se réprimanda. Quelle importance si cette femme obtenait ce qu’elle n’avait pu avoir. Voulait-elle vraiment le voir vivre tout le reste de sa vie seul, juste parce qu’il ne l’avait pas choisie elle ? Sans équivoque aucune, la réponse était non. Elle tenait trop à lui. S’il pouvait rencontrer l’amour de nouveau…

- Pascal m’a dit qu’Éléanor avait rencontré Rose aujourd’hui, reprit Vincent.

- Vraiment ?

- Oui. Il paraît qu’elle et Jacob se sont beaucoup plu l’un à l’autre. Je pensais… J’étais en train de penser que quand vous allez revenir demain, vous pourriez revenir ensemble En-Bas pour écouter la fin des Grandes Espérances. Je pense que Rose se sentirait plus à l’aise pour nous rejoindre si vous étiez avec elle. Dites lui que cela ne donnera pas lieu à une entrée spectaculaire. Toutes les deux, vous pourriez même arriver en avance et vous installer avant les autres.

- C’est une bonne idée Vincent , je le lui proposerai.

- Diana, il faudra la prévenir auparavant à propos….Vincent balaya d’un geste son torse, … de moi. Elle n’est pas au courant. Elle est très vulnérable et je ne veux pas lui faire peur.

- Ça ne sera pas un problème. Même si elle ne vous a jamais vu, elle est venu ici tous les soirs pour vous entendre lire Vincent. Elle sait qui vous êtes.

Vincent baissa les yeux, haussa les épaules, espérant qu’elle avait raison.

- Vous même, vous semblez aller mieux, Vincent. Il y a quelque chose de différent en vous. Je ne vous avais jamais vu comme ça auparavant.

- C’est probablement le cas, Diana, mais je pense que vous vous trompez sur la source de ce bien-être. Je n’en n’ai parlé à personne. Je ne sais même pas par où commencer.

- Dites moi.

Il approuva lentement et commença à se déplacer autour de la pièce pour rassembler ses idées.

- C’est elle, c’est Catherine. Elle est là, là dans ces tunnels. Je peux la sentir tout le temps maintenant, sa présence m’enveloppe, elle est en moi… D’une façon ou d’une autre, elle a trouvé son chemin pour revenir vers moi. Je ne me l’explique pas, mais je sais que c’est réel. Cela me tient dans un état d’expectation permanente.

Vincent reprit son souffle.

- Cela a changé chaque particule de l’air qui m’entoure, comme une tempête électrique où l’on voit l’éclair un instant et où l’on retient sa respiration en attendant le craquement du tonnerre et que cela ne vient pas. Et je sens…

Il s’arrêta, releva la tête en soupirant bruyamment.

- C’est un tel soulagement de la sentir proche, une bénédiction.

Des larmes coulaient le long de ses joues

- Bien sûr, il y a des moments où je me languis de sa présence physique, où je voudrais la toucher, la tenir… Mais alors je me rappelle comment c’était avant que je ne recommence à la sentir. Je suis si reconnaissant qu’elle ait trouvé sa route jusqu’ici. Je ne vais presque plus sur sa tombe. J’ai essayé, mais quand je vais En-Haut, c’est comme si chaque pas loin d’ici m’éloignait d’elle. C’est comme si elle me criait de revenir. Et quand je suis ici, quand je marche dans les tunnels la nuit, il y a des moments où j’ai l’impression que je vais la voir juste devant moi. Et à chaque tournant, je crois qu’elle sera là, qu’elle se retournera et qu’elle tendra sa main vers moi. Je l’ai vu en esprit des centaines de fois, ces dernières semaines.

Vincent laissa retomber sa tête, étranglé par les larmes. Diana se rapprocha et l’entoura de ses bras.

- Vincent. Oh Vincent, fut tout ce qu’elle put dire.

Elle resta un peu avec lui, pour lui donner le temps de se reprendre. Elle aurait voulu pouvoir l’aider, mais elle ne comprenait pas ce qui se passait. Ce qui était en train d’arriver à Vincent n’était compatible avec rien de connu. Elle n’avait aucune explication à offrir. Non pas qu’il en demandât une. Il était sûr que Catherine était auprès de lui et en fait, que ce soit vrai ou non, il n’y avait pas à s’en mêler si cela lui apportait quelque réconfort. Ce n’est pas comme si il allait faire appel à un médium pour convoquer les esprits. Mais pourtant cela la troublait.

Mais chaque problème en son temps. Il faudrait qu’elle essaye de venir En-Bas plus souvent. Pour l’heure, elle devait se concentrer sur la confrontation du lendemain. Elle attendit qu’il soit remis et se leva. Mais il l’arrêta. Il regarda le sol puis bien en face, lui dit :

- Merci Diana… pour tout.

- De rien, Vincent.

En le quittant, elle réalisa qu’elle serait heureuse de le voir heureux quelques soient les circonstances. Elle l’aurait aimé mais il resterait un rêve, c’est tout. Tout à coup, elle pensa à Joe. Cela l’arrêta sur place. Curieux la façon dont l’esprit travaille de temps en temps. Curieux, comme on était parfois incapable de voir des évidences.


Catherine était assise sur son lit quand Diana entra dans son petit gite Elle tenait dans ses mains le cristal d’azur en pensant au bébé qui avait les yeux les plus bleus et les plus beaux du monde.

- Salut Rose.

Catherine se leva

- Vous avez repris du poids. Laissez-moi vous regarder. Je vous amène un cadeau, investissement du département de police. Diana sortit une robe d’été blanche. Elle a déjà servi, je pense. On l’a portée. Je l’ai vue dans une vitrine d’un de ces magasins qu’on appelle « vintage » et qui pour moi ressemblent à des magasins de seconde main.

Catherine regarda longuement la robe puis Diana.

- Dior, fit-elle de sa bouche muette.

- Oui, confirma Diana. C’est ce que la vendeuse m’a dit.

Diana était surprise. Elle n’aurait jamais deviné que cette robe était de Dior si cela n’avait pas été écrit au dessus en lettres de néon.

- Vous ne croirez jamais le prix qu’elle en demandait. Je l’ai marchandée. Je lui ai demandé qui elle était pour vendre ça à ce prix. C’est une si petite taille, lui ai-je dit qu’aucune femme convenablement nourrie au cours de cette année ne pourrait rentrer dedans et personne possédant la somme qu’elle en demandait ne pouvait être affamé à ce point là.

Catherine éclata de rire et tint la robe devant elle.

- Oh et j’ai trouvé des chaussures et un sac pour aller avec. J’ai acheté un peu de maquillage aussi. Ne me regardez pas comme cela. Ce n’est pas pour rien que je me suis donné tout ce mal.

Diana s’assit et fit signe à Catherine de faire de même. Elle lui parla de la confrontation.

- Le fait est Catherine qu’ils ont pris les services d’un avocat très cher, un très bon avocat. Je veux dire bon par ses compétences, pas dans le sens humain du terme. Il semble que le trafic de drogue leur ait rapporté gros. En tout cas, l’avocat attend demain une sans abri, une malade mentale, une clocharde aux chaussures trouées et traînant une carriole derrière elle. Quand vous allez apparaître, habillée comme cela, cela va démolir tout son jeu.

Les deux femmes se sourirent en signe de connivence. Diane se leva pour partir, après lui avoir dit à quelle heure elle l’attendait le lendemain matin. Mais elle resta encore un moment, étudiant Rose et réalisant que les titillements qu’elle lui faisait ressentir parfois au fond de la cervelle devenaient de plus en plus forts.

Comment savait-elle pour la robe ? Et ses manières, elle les avait déjà remarquées. Très raffinées, distinguées, à vrai dire des manières de femme riche. Peut-être qu’elle ne l’était pas mais qu’elle avait travaillé pour des gens fortunés. Ça pourrait être une explication. Peut-être.

Encore autre chose. Elle avait vu la lumière dans les yeux de Rose lorsqu’elle lui expliquait la ligne de défense de l’avocat. Des collègues. Deux poules complotant contre le renard. Deux poules d’expérience, des poules qui connaissaient la musique. Décidément elle n’y comprenait rien.


Diana était juste en train de grimper vers le monde extérieur quand elle entendit un message par les tuyaux. C’était Rose informant Éléanor qu’elle ne serait pas au rendez-vous demain matin. Elle lui demandait si elle voulait bien reporter au surlendemain. Diana devina plus qu’elle ne comprit la signification des vibrations. Le message était frappé d’une main sûre et rapide. Rose devait apprendre très vite… à moins… à moins qu’elle n’ait déjà connu ce langage.. Mais non, c’était impossible. Impossible ?


Diana arriva très tôt le lendemain matin. Catherine était déjà prête, assise sur son lit, dans les mains le miroir donné par les enfants. Diana la regarda se maquiller. Elle n’avait certainement pas appris ces touches au comptoir de Woolworths. Plutôt chez Bergdorfs ou dans un salon d’esthétique. Catherine se leva. Elle portait son sweat-shirt noir à capuche par dessus sa robe. Il faisait trop froid dans les tunnels pour ne pas se couvrir. Mais elle l’enleva pour montrer à Diana. La robe blanche et sans manches convenait parfaitement à sa petite silhouette. Ses cheveux, longs maintenant, étaient attachés en une queue de cheval bien nette. Cette femme était née pour cette tenue.


Le lieutenant de Diana les attendaient quand elles entrèrent dans les quartiers de police. Il fut stupéfait lorsque Diana fit les présentations.

- Rose, voici mon patron, John Murphy. Murphy, c’est Rose.

- Vous aviez raison Diana, cette dépense valait le coup. Vous êtes très belle Rose. Et après une pause, il ajouta, nous apprécions infiniment ce que vous faites aujourd’hui.

Catherine regarda Diana. Elle aurait voulu dire que c’était elle qui était en dette envers eux. Tous trois montèrent l’escalier pour se rendre dans la salle aux miroirs sans tain. Diana ne s’était pas trompée sur la réaction de l’avocat. Il chercha des yeux le témoin de Diana.

- Maître Stephenson, n’est-ce pas ?

Diana avança franchement, lui tendant la main.

- Diana Bennett.

Déconcerté, il secoua la main tendue.

- J’aimerai vous présenter Rose, témoin de l’accusation.

Il en bégaya presque de surprise. Mais il se reprit dans la minute, sans faire mine de ne pas savoir comment attraper la balle au vol. La situation empira. Diana et Catherine étaient devenues si douées dans la communication non verbale, que cette dernière avait oublié de lui dire qu’elle avait réappris à écrire. On lui avait demandé de signaler le numéro du premier sujet - il s’agissait de Queue-de-cheval, qui n’en n’avait plus cependant. Il portait les cheveux courts. Chaque homme dans la file portait des verres foncés. Catherine se demanda à quel point elle lui avait brûlé les yeux. Elle leva le nombre approprié de doigts. L’avocat refusa de le prendre en compte pour une raison ridicule. Catherine fit signe qu’elle voulait un papier et un crayon et écrivit : « le numéro trois est l’homme qui a ordonné le meurtre de la victime décédée et de moi-même, il est aussi l’homme qui, auparavant, m’a poussée dans le feu et causé ces brûlures sur mes mains. ».

Catherine montra son texte d’abord à une Diana stupéfaite et ensuite à son patron, puis elle se tourna et le tendit à l’avocat de la défense. Il prit l’air sceptique, mais elle persista en lui agitant sous les yeux ses mains brûlées. Il recula. Diana fit tout ce qu’elle put pour ne pas éclater bruyamment de rire.

- Je vous suggère d’envisager une négociation, lui dit le lieutenant Murphy. Mais je préfère vous dire que lorsque nous les tiendrons pour l’exécution des officiers Ramirez et Machuca, et nous les tiendrons, Daniel Webster lui même ne pourra plus rien pour eux. Pour eux chance a tourné, et qu’ils pourrissent en enfer.

Et vous aussi pour avoir essayé de les sortir de là ajouta-t-il en son for intérieur. Les deux hommes campaient sur leur position et se regardaient fixement.


Diana et Catherine étaient toutes deux d’humeur guillerette en quittant les locaux de police. Elles firent signe à un taxi. Mais elles l’abandonnèrent, après s’être énervées du trafic du centre, et décidé que la journée était trop magnifique pour être perdue dans un taxi surchauffé. Elles s’arrêtèrent à une cabine téléphonique. Diana appela Joe.

- Alors, vous voulez bien passer nous prendre pour ce déjeuner que vous m’avez promis ?

- Impossible Diana. J’ai été en conférence toute la matinée avec le Premier Adjoint au Maire et nous n’en n’avons pas fini. Mais on m’a parlé. J’ai entendu dire que votre témoin a de l’allure. J’ai aussi entendu qu’elle a damé le pion de Stephenson.

- Les nouvelles vont vite.

- Surtout quand elles sont bonnes. Passez la moi.

- Elle ne peut pas parler Joe.

- Mais elle peut m’entendre.

- OK.

Diana tendit le téléphone à Catherine qui le posa sur son oreille souriant de toutes ses dents à Diana.

- Hey petite. J’ai entendu que toutes les deux vous avez gagné le match. Je voulais juste vous dire merci. J’aurais du être là aujourd’hui mais j’ai eu un rendez-vous impossible à annuler. J’aimerai bien déjeuner avec vous deux plus tard cette semaine si possible. Dites le jour, choisissez le lieu. Dites à Diana que j’irai même dans un végétarien si elle veut.

Catherine avait commencé par sourire, puis elle eut l’air d’être sur le point de fondre en larmes. Diana observa le changement, Catherine bougeait les lèvres comme pour parler, elle regardait fixement le téléphone comme si celui-ci pouvait lui expliquer ce qu’elle était en train de ressentir. Diana reprit le téléphone et prit rapidement congé de Joe.

- Qu’est-ce qu’il y a Rose ?

Catherine se gratta la tête et regarda Diana avec accablement avant de hausser les épaules. Elles se mirent en route. Le printemps était magnifique, la journée était chaude comme en été.

- Bon je suppose que nous devons nous trouver de quoi manger, observa Diana.

Elles prirent place dans un restaurant turc. Diana commença à parler de l’invitation de Vincent. Le visage de Catherine s’illumina immédiatement, tout le reste oublié.

- Vous êtes allée écouter les lectures de Vincent

Catherine hocha la tête.

- Il y a quelque chose que je dois vous dire au sujet de Vincent. Il m’a demandé de vous prévenir…

La prévenir ? Catherine tout à coup se sentit embarrassée et inquiète.

- Vincent ne ressemble pas aux autres hommes. Il est… différent. Ce n’est pas qu’il soit difforme en fait. Ce n’est pas … mais c’est un peu ça. Il a peur que son apparence ne vous effraie.

Catherine se mordit les lèvres. Vincent l’effrayer ? Ses yeux se remplirent de larmes, mais elle souriait. Diana la regarda. Donc, elle aussi. Bon, qui pouvait l’empêcher ?

- Aucune importance, n’est-ce pas, ce à quoi il ressemble, ce que sont ses caractéristiques physiques. Parce que rien ne peut l’empêcher d’être qui il est. Diana sourit elle aussi. Je le sais bien. C’est juste que Vincent ne le sait pas, lui, ajouta-telle en riant.

Leurs plats arrivèrent. Quand on est à Rome… Elles arrachèrent des morceaux chauds du pain plat avec leurs doigts pour le tremper dans les sauces épicées. Elles gloussaient comme des gamines. La journée était splendide, Catherine venait d’identifier ses deux agresseurs et ce soir, elle allait rencontrer Vincent. Le monde était merveilleux.

C’est sans doute pourquoi Diana ne remarqua pas la gamine aux longs cheveux noirs qui se dirigeait vers une cabine téléphonique à leur passage ou l’homme habillé en gardien d’immeuble qui fut derrière elles le temps d’un pâté de maison ou deux avant de s’éloigner, ou encore le jeune homme qui déjeunait deux tables plus loin. La journée était splendide. Rien ne pouvait aller mal aujourd’hui.

Elles regardèrent derrière elles en arrivant dans la ruelle qui conduisait à une entrée dans les tunnels. Deux hommes en costumes, à l’air d’hommes d’affaires, déambulaient devant elle. Ils s’arrêtèrent chez un traiteur. Personne d’autres n’avait été visible alentour depuis un bon moment. Les deux femmes stationnèrent une minute pendant que Diana étudiait la foule. Catherine sortit sa veste à capuche de son sac et l’enfila. Elles descendirent l’allée. Diana aida Catherine à soulever le couvercle de la bouche d’égout.

- J’ai un peu de paperasse à rattraper. Vous n’avez jamais utilisé cette entrée. Pourrez-vous retrouver votre chemin ?

Catherine fit un signe de la tête, mimant la frappe d’un message.

- Oui, je vous ai entendue hier soir. Vous êtes drôlement bonne sur les tuyaux. Je pense que vous pourrez demander de l’aide si c’est nécessaire. Je serais en bas moi aussi dans deux heures. Ensuite nous irons rendre visite à Vincent et à Jacob et nous pourrons l’entendre lire la fin des Grandes Espérances.

Catherine sans prévenir la serra dans ses bras. Diane n’en revenait pas mais elle en fut contente. Elle lui dit à plus tard et remit le couvercle en place. Diana leva les yeux. Personne. Elle prit nonchalamment un pas de promenade jusqu’au bout de la ruelle et le long du pâté de maison.

Chapitre 6

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