Que mon coeur battrait à l'entendre
(Out of the Ruined Place)
De Moira KEELEY

Traduit de l'américain par Agnès
 

 

Chapitre 7




Père se réjouit d’avoir le cœur solide. Il avait commencé à s'en douter, mais être mis en face de la réalité le fit presque tomber par terre. Il se détourna pour lui cacher sa réaction. Il serra son sac médical de toutes ses forces et s’efforça de retrouver son calme.

- On dirait… on dirait qu’il va mieux, hasarda Catherine, qui se leva et se poussa pour laisser Père examiner Vincent.

- Oui, il a l’air beaucoup mieux.

Père prit le pouls de Vincent et mesura sa pression sanguine. Il avait du mal à respirer et son calme n’était pas revenu.

- Ses signes vitaux sont normaux.

- Allez-vous bien Monsieur ? Vous n’avez pas l’air bien.

- Oui, oui, mon enfant. Je suis tellement soulagé, c’est tout. Il était proche de la mort hier soir et maintenant… maintenant, son état s’est tellement amélioré. Je peux à peine y croire.

Père se retourna pour l’étudier, réalisant qu’elle pouvait parler maintenant, mais bien entendu cela était la moindre de ses surprises.

- Vous êtes si pâle vous même, mon enfant. Laissez-moi vous examiner.

Père ne la quittait pas des yeux, incrédule.

- Vous êtes passée par tant d’épreuves ces derniers mois, n’est-ce pas ?

Elle hocha la tête, ne voyant pas où il voulait en venir.

- Voudriez-vous me montrer vos mains.

Catherine s’exécuta, levant lentement ses deux mains fermées. Père les prit dans les siennes et très doucement les retourna et les ouvrit.

- C’est une vilaine brûlure à ce que je vois. Mais c’est en train de guérir. Et on peut toujours faire des greffes. Cela ne semble pas irréparable. Mais on parlera de cela plus tard. Vos mains sont froides. Vous ne devriez pas rester à genoux sur ce sol. C’est beaucoup trop froid et vous n’êtes pas habillée comme il faut.

Catherine baissa les yeux et prit conscience qu’elle portait la même robe depuis la veille, sa robe d’été blanche, le devant entièrement maculé du sang de Vincent, séché et raide maintenant.

- Je voudrais que vous fassiez quelque chose pour moi mon enfant. D’accord ?

Catherine acquiesça.

- Allez dans votre chambre et prenez quelques vêtements chauds avant d’aller aux sources. Choisissez la plus chaude que vous pourrez supporter. Vous avez besoin de vous réchauffer. Pendant ce temps je vais aller demander à William de vous envoyer un petit-déjeuner. Et je ne veux pas vous voir grignoter. Vous avez beaucoup trop maigri. Ensuite vous irez au lit et essayerez de dormir. Vous devez être épuisée.

Catherine tourna son regard vers Vincent, secouant la tête.

- Mais…

Père la rassura.

- Je ne vous demande pas de le laisser. Je veux juste que vous fassiez une pause pour vous réchauffer et vous restaurer. Quel bien cela lui fera-t-il s’il se remet et que vous tombiez malade à force de veiller sur lui ? Aucun, je vous assure.

Catherine était encore immobile, indécise.

- Il ne sera pas seul. Je m’en assurerai. Et Ca… Rose, comprenez-moi bien. Vous pourrez être auprès de lui autant que vous voudrez. S’il y a la moindre modification de son état, je vous envoie chercher immédiatement. Je vous le promets et je veux que vous me fassiez confiance.

Catherine répondit.

- D’accord.

Elle se pencha au dessus de Vincent, caressant ses joues avec le dos de sa main.

- Je ne serai pas loin, murmura-t-elle.

Les mots eurent un étrange écho dans ses oreilles comme si elle les connaissait, comme si elle les avait déjà entendus. Elle commença à enlever la cape de Vincent.

- Non, gardez-là.

Père la referma autour d’elle, puis tapota sur son bras affectueusement.

- Rose, puis-je vous poser une question ? Après qu’il soit tombé, a-t-il dit quelque chose ?

- Oui, un mot. Le nom de sa femme décédée.

- Vous voulez dire Catherine ?

- Oui, il a prononcé son nom : Catherine.

Catherine le quitta, la tête baissée, enveloppée dans la cape de Vincent. Elle croisa Jamie sans s’en rendre compte, plongée dans ses pensées. Celle-ci apportait un plateau à Père, mais elle se retourna sur elle-même pour voir Catherine.

- Ah vous êtes là, Père. Est-ce que c’était Rose ?

- Non, en fait oui, je suppose qu’on peut dire cela.

Jamie fronça les sourcils. Mais elle était trop inquiète au sujet de Vincent pour penser à Rose.

- Rébecca dit que Vincent va mieux.

- Oui. Tant pis pour le thé, Jamie, je dois convoquer une réunion du Conseil immédiatement.

- Que se passe-t-il Père ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

Père ne put s’empêcher de la serrer dans ses bras.

- Rien du tout, Jamie. Rien ne pourrait aller mieux. Nous avons eu un miracle.

- Il va réellement aller aussi bien qu’avant, Père ?

- Oui, oh oui ! Au delà de ce dont nous avions tous rêvé. Est-ce qu’ils sont encore tous dans la cuisine ?

- Oui.

- Très bien, très bien. Reste ici avec Vincent maintenant. Regarde le de près et signale le moindre changement avec un message. Il pourrait avoir besoin de l’avoir près de lui. Non, je pense qu’il est vraiment hors de danger maintenant. Et elle est si horriblement pâle..

Jamie le regarda avec perplexité alors qu’il se précipitait hors de la chambre vers la cuisine. Il n’y avait jamais vu autant de monde en même temps.

- Vous l’avez examiné Père. C’est vrai ? Il va bien ? Quand va-t-il pouvoir se lever ?

Les questions fusaient de toutes les directions. Père leva la main.

- Allez, allez, une question à la fois. Oui son état s’est amélioré depuis hier soir d’une façon que je qualifierais de miraculeuse.

Un grand soupir de soulagement s’entendit dans la pièce.

- Et, j’ai quelque chose d’autre à vous dire que je qualifierais également de miraculeux. Il s’interrompit. Quoique je ne sache pas comment c’est arrivé.

- Quoi, de quoi s’agit-il Père entendit-il de tous les coins de la pièce.

- C’est à propos de Rose, cette femme que Diana a baptisé Rose. Ce n’est pas son nom.

- Elle s’est rappelée qui elle était, demanda Mary ?

- Non, j’ai bien peur que non. Et c’est bien là qu’il y a un problème. Il va falloir le lui dire et le plus tôt possible. Cependant, j’aimerais en savoir davantage sur son équilibre psychique avant. Je ne voudrais pas la perturber davantage, en particulier pas après la nuit qu’elle vient de vivre.

Père semblait plus se parler à lui-même qu’aux autres. Olivia regarda autour d’elle avant de s’adresser à Père.

- Père, de quoi nous parlez-vous ? Nous ne comprenons rien à ce que vous dites.

- Moi oui. Peter se tenait sur le pas de la porte. Tu es sûr que c’est elle ?

Père se tourna vers lui.

- Oh, oui j’en suis sûr. Je viens de lui parler. Mais elle ne le sait pas.

- J’ai essayé de te le dire hier soir. Mais je pensais avoir été victime de mon imagination, continua Peter.

- Pour l’amour de Dieu, de quoi parlez-vous tous les deux ? s’écria William.

Père s’exécuta.

- La femme qui s’est tenue au pied du lit de Vincent toute la nuit, vous la connaissez tous. C’est l’une d’entre nous.

- Qui ? Qui est-ce ? Son nom Père, demandèrent-t-ils tous en même temps.

Il hésita.

- C’est Catherine, Catherine Chandler.

Tous accueillirent cette nouvelle en s’exclamant bruyamment. Père de nouveau leva la main.

- S’il vous plait.

Ils se calmèrent. Pascal qui était resté assis silencieux prit la parole.

- Mais ce n’est pas possible.

- Non, non, cela ne l’est pas, accorda Père. Pourtant le fait est que j’ai parlé avec elle, tenu ses mains, vu ses yeux quand elle le regardait.

Père ferma les yeux.

- Elle a changé. Et elle ne connaît pas son propre nom, mais ses sentiments pour lui ne se sont pas amoindris le moins du monde.

Chacun, de nouveau, éleva la voix pour poser des questions ou faire des commentaires. Père les regarda tous avant de reprendre la parole.

- Bon, je lui ai dit que nous allions lui procurer un bon petit-déjeuner. Qu’en dis-tu William ?

William regarda son fourneaux dont tous les brûleurs étaient en marche.

- Je dis que nous allons la nourrir, dit William en souriant de toutes ses dents. Et je dis que les émotions nous ont tous creusés. Allez, vous tous, il y a tout un tas de bonne nourriture qui vous attend.

Tout le monde rit. Olivia et Léna commencèrent à sortir la vaisselle du buffet.

- Est-ce que je peux lui apporter son petit-déjeuner, demandèrent Samantha et Éric en même temps. Les autres enfants comme en écho répétèrent la même question.

- Bon, bon. Ce sera vous deux puisque vous l’avez demandé en premier. Mais Éric, Samantha faites attention. Il ne faut pas le lui dire maintenant. Je voudrais lui parler d’abord pour voir si elle peut le supporter. Elle est très fragile en ce moment. Je ne veux pas lui causer une commotion.

- Oui, oui. On fera très attention, promirent-ils, alors que William chargeait un plateau.

- Bien.

Père baissa la voix pour s’adresser à Mary, Pascal et Peter alors que les habitants des tunnels commentaient l’incroyable nouvelle.

- La tâche qui m’attend ne m’enchante pas. Elle peut parfaitement avoir délibérément cherché à oublier tout ce qui lui est arrivé. Mais on ne peut attendre plus longtemps pour lui révéler son identité.

- Est-ce nécessaire de tout lui dire ? demanda Mary. Je suis sûre qu’elle sera contente de retrouver son nom, Vincent et son fils. Pour le reste…

- Oui, accorda Peter. Mais il faudra quand même lui dire comment elle en est arrivée à perdre tout cela. Elle voudra le savoir.

- Nous devons lui dire la vérité, c’est la seule possibilité, renchérit Père.

- Mais pas directement d’un coup, protesta Mary. Particulièrement si elle ne pose pas de questions. Ce que Gabriel lui a fait, c’est horrible. Ce serait cruel de le lui raconter.

- Mais tout cela a eu lieu, Mary. Elle doit le savoir, insista Père. Ainsi que toute son histoire en réalité. Elle trouvera le moyen de l'apprendre de toute façon. Diana et Joe Maxwell se sentiront obligés de l’informer. Le mieux c’est que nous le lui disions ici, là où nous pouvons prendre soin d’elle si cela la blesse trop.

Mary convint que Père n’avait pas tort.

- Pourquoi ne faisons-nous pas les deux, s’interposa Pascal. Lui donner une version brève et édulcorée des événements. Si elle s’en contente, laissons la. Si elle veut avoir des détails, alors nous lui en donnerons. Laissons la décider du genre de vérité qu’elle souhaite entendre.

Chacun réfléchit à cette proposition une minute. Finalement Peter approuva.

- Je suis d’accord avec Pascal. Mais je ne sais pas vraiment à quel point enrober la réalité. Je suis d’accord avec Mary aussi, nous courons le risque de lui faire vivre une crise émotionnelle. Il faut être prêt à faire face. Nous ne savons pas tout ce qui est arrivé non plus. Et même comment se fait-il qu’elle soit encore vivante ?

Père haussa les épaules.

- Vincent n’est pas médecin. Visiblement, il s’est trompé. Mais pourtant nous sommes tous allés aux funérailles. Tu as raison Peter. Il y a beaucoup de questions auxquelles nous ne pourrons pas répondre. Je pense que nous allons nous rallier à ta proposition Pascal. Je ne veux pas lui mentir, mais nous lui en dirons le moins possible, pour le moment en tout cas. Mais laissons-la reprendre des forces avant de lui raconter quoi que ce soit. Nous lui parlerons ce soir.

Tous furent satisfaits de cet arrangement. Ils se tournèrent pour bavarder avec les autres qui se montraient avides d’avoir plus de détails sur la conversation de Père et de Catherine.

***

Diana sonna à la porte de Joe et n’attendit pas pour enfoncer avec impatience une deuxième fois la sonnette. Elle arpentait le pallier devant la porte lorsqu’il ouvrit.

- Diana ? Mais vous savez l’heure qu’il est ?

- Non. Joe, quelque chose est arrivé.

Joe prit conscience du son de sa voix.

- Quoi ? Qu’est-ce qui est arrivé ?

Diana entra dans l’appartement sans ménagements et se remit à faire les cent pas.

- C’est ma faute, Joe. Je n’ai pas fait suffisamment attention. J’ai oublié que ce gang n’était pas un gang ordinaire. Je ne m’attendais pas à ce qu’ils soient si organisés. Ils nous ont suivies, Joe. Ils ont suivi Rose.

- Est-ce qu’elle…

- Elle est vivante et n’a pas été blessée. Vincent est venu à son secours. Mais il pourrait bien avoir sacrifié sa vie. Il a reçu une balle, en pleine poitrine.

Joe s’assit lourdement.

- Je suis désolé, Diana. Vraiment. Qu’est-il arrivé aux hommes qui ont fait ça ?

- Ils sont morts.

- Je ne peux pas dire que cela me chagrine de l’entendre. Diana, où est-ce arrivé ?

- Là où ils habitent. Et ne demandez pas où sont les corps car ils ont disparu, dégagés définitivement.

- Vous et Cathy, tant de secrets !

- Vous n’en n’avez pas idée Joe. J’ai besoin d’aller à votre bureau pour consulter quelques dossiers.

- Oh, attendez. Je suis vraiment désolé de ce que vous me dites au sujet de Vincent. Vous aviez raison au sujet de sa protection. Mais je dois vous le demander. Si Vincent ne survit pas, que se passera-t-il pour Jacob ?

Diana lui lança un drôle de regard et répondit doucement.

- On s’occupera de lui.

Joe inspira avant de poursuivre.

- Pensez-vous pouvoir identifier les tireurs ?

- Peut-être. Mais ils seront toujours morts demain et tout de suite, il faut que je trouve quelque chose d’autre.

- Quoi ?

- Je vous en prie, contentons-nous d’y aller.

- Pensez-vous que j’ai le temps de m’habiller d’abord ? dit Joe montrant qu’il ne portait qu’un peignoir.

- Ouais Joe. Ça pourrait être une bonne idée, dit-elle sérieusement, trop distraite pour voir le moindre humour dans la situation.

Ils hélèrent un taxi, et restèrent assis en silence tout le long du chemin. Quand ils arrivèrent, Joe offrit de faire du café.

- Bonne idée.

- Vous pensez que vous allez trouver ?

- J’en suis sûre.

Diana se rendit d’abord dans le bureau de Joe et prit un dossier sur son bureau. Puis elle alla aux archives. Ce ne fut pas long. Elle apporta les deux dossiers dans la salle de conférence. Joe la suivit avec le café. Il avala une gorgée en faisant une grimace.

- Ouh, c’est chaud. Avec de la crème, sans sucre, c’est ça ?

Il tendit une tasse à Diana. Celle-ci laissa un dossier ouvert sur la table et se rapprocha de la fenêtre, posant sa tête sur la vitre.

- Je vous conseille de vous asseoir Joe

Il la regarda avec stupéfaction, posa son café sur la table avant de s’asseoir.

- Vous me faites vraiment peur, Diana.

- Ce n’est pas mon intention. Mais ce que j’ai à vous dire… C’est invraisemblable. Il faut que vous vous prépariez à entendre quelque chose d’incroyable.

- Ça n’a pas l’air bon.

Elle lui fit face.

- Mais ça l’est Joe. C’est mieux que bon, mieux que mieux, dit-elle, souriant intérieurement à sa plaisanterie.

Il la regarda avec accablement

- Regardez ce dossier en face de vous.

- C’est le dossier de votre témoin.

- Oui et notez la date de sa première hospitalisation.

Joe s’exécuta, puis se pencha pour mieux voir. Un frisson lui parcourut la colonne vertébrale. Mais il refusa de faire le lien.

- Maintenant, regardez où elle a été internée. Regardez le plan Joe. C’est à moins de deux kilomètres de la morgue municipale.

Joe, la bouche sèche eut du mal à prononcer sa question.

- Donc ?

Diana se pencha sur la table et ouvrit un autre dossier, un dossier très épais. Elle le feuilleta jusqu’à une page contenant une copie de la photo d’identité du dossier professionnel de Catherine. Elle fit glisser le dossier au travers du bureau. Joe le regarda. Prenant sa tasse, il réalisa que sa main tremblait. Il la reposa.

- C’est une photo de mon témoin, Joe. C’est la femme que j’ai appelée Rose.

- Ce n’est pas parce qu’elle lui ressemble…

- Non Joe, elle ne lui ressemble pas. C’est elle. Elle a une cicatrice, juste ici près de l’oreille.

Joe ouvrit la bouche pour parler, puis la referma.

- Mais ce n’est pas de cette façon que je l’ai su. Enfin… pas ce matin. Quoiqu’en fait, je pense que je l’ai su depuis le début. Je crois que dès que je l’ai vue, le premier jour, étendue là ligotée et droguée, j’ai su que je la ramènerai là bas, près de lui.

Diana retourna près de la fenêtre, regarda dehors l’aube qui approchait.

- Mais il y a une chose que je ne savais pas en fait. Quand je l’ai rencontré, lui, je pensais que leur relation était singulière à cause de lui. Parce qu’il n’était comme personne d’autre, je pensais que leur lien venait de lui. Mais je me trompais. J’ai pensé qu’il l’aimait plus qu’elle ne l’aimait, que c’était son amour à lui qui était si extraordinaire, si spécial. Mais cela venait d’elle autant que de lui, peut-être même encore plus d’elle car elle devait renoncer à tant de choses pour l’aimer. Et je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui aime plus que Catherine aime Vincent.

Joe resta assis, perdu dans ses propres pensées.

- Quel heure est-il à votre avis ? demanda-t-il.

- Je ne sais pas. Il commence à faire jour.

Joe se leva.

- Je dois passer un coup de téléphone, je dois des excuses à quelqu’un.

- Qui ?

- Jenny Aaronson. Elle m’appelé, je ne sais pas, il y a un mois environ pour me dire qu’elle avait vu Catherine au Metropolitan Museum. Je lui ai dit que la seule explication était qu’elle était folle.

Joe examina Diana.

- Vous êtes sûre de vous maintenant, c’est bien elle ?

- Aussi sûre que vous êtes Joe Maxwell

- Mais comment ?

- Je dois découvrir ce qui est arrivé, interroger le chauffeur de l’ambulance, le médecin légiste, tous les employés de la morgue. Il y a une explication à tout ça, une erreur ou un acte délibéré de dissimulation. Je pense que je vais commencer par là. Mais vous savez, je ne suis pas sûre que cela m’intéresse vraiment. Quelle importance ?

Diana abandonna son poste près de la fenêtre et traversa la pièce en direction de la porte.

- Ce qui compte c’est elle et Vincent de nouveau ensemble. C’est tout.

Joe lui prit le bras pour la regarder dans les yeux.

- Vous savez, je me suis trompé. J’aurais juré que vous et Vincent…

- Pas Vincent. Juste moi. Et je me suis rendue compte bien avant ces événements que cela ne sert à rien de vouloir quelque chose qui est hors de votre portée.

Joe sourit. Cette dernière remarque n’était-elle pas à son intention ?

- Je dois la voir dit-il.

- Je sais. J’organiserai quelque chose. Mais elle ne s’éloignera de lui pas tant qu’il sera dans cet état.

- Alors c’est moi qui irai vers eux.

- Je ne sais pas. Laissez-moi y réfléchir. Donnez votre coup de téléphone. Je vais à la morgue.

Il tenait encore son bras. Il l’embrassa brièvement sur les lèvres avant de la lâcher. Elle le regarda un instant, puis se retourna et sortit.

***

Catherine fit exactement ce que Père avait dit. Elle se réjouit d’enlever la robe couverte de sang, témoin de l’horreur qu’elle avait vécue. L’eau chaude des sources lui fit du bien et fit disparaître les traces de cette nuit à genoux sur le sol dur. Elle s’aperçut qu’en fait elle avait faim. Quand elle retourna dans sa petite chambre, Éric et Samantha venaient d’arriver avec le plateau. La nourriture chaude la réconforta mais pas autant que le chaud accueil que lui firent les enfants. Ils la forcèrent à s’asseoir sur son lit, pendant qu’ils arrangeaient tout pour elle, posant une serviette sur ses genoux, pelant l’orange donnée par William. Elle rit à leurs ferventes attentions.

Mais où était donc Elizabeth ? Elle le leur demanda.

- Elle a été dans la cuisine un bon moment cette nuit, lui dit Éric. Puis elle est retournée dans sa chambre avec Mary. Elle y est certainement encore.

Et Vincent, quelles nouvelles ?

- Tout le monde dit qu’il va beaucoup mieux l’informa Samantha.

C’était ce qu’elle voulait entendre.

- Je vais essayer de dormir un peu, leur dit-elle.

Éric et Samantha reprirent le plateau pour revenir à la cuisine, triomphants, tandis que les enfants et même quelques adultes s’attroupaient autour d’eux pour savoir comment Catherine avait mangé.

***

Son sommeil fut agité. Ses pires cauchemars étaient revenus ainsi qu’un nouveau pour la tourmenter. Elle se tenait sur un toit en chemise d’hôpital. Elle était en train de tomber, Vincent la rattrapait mais elle savait qu’ils étaient perdus l’un pour l’autre. Elle était étendue dans un lit et il la quittait, sortant par la porte-fenêtre. Il se retournait, la regardait, des larmes plein les yeux. Elle essayait de l’appeler pour lui dire de revenir. Mais elle en était incapable. Elle se réveilla en sursaut, en criant son nom. Elle rejeta ses draps. Elle se doutait qu’elle n’avait pas dormi longtemps mais elle ne pouvait plus se reposer. Elle avait besoin d’être près de lui, à côté de lui.

Catherine endossa la cape de Vincent et se hâta le long des corridors. Elle était presque arrivée et en train de traverser une intersection quand elle croisa un jeune homme. Celui-ci la regarda en pleine face alors qu’elle le dépassait. Il s’arrêta immédiatement, pétrifié, contre la paroi du tunnel. Catherine le reconnut.

- Mouse ? lui dit-elle.

Il ne répondit pas, mais continua à la fixer, effaré, blanc comme un linge. Vincent ! Elle ne pouvait penser qu’à lui alors qu‘elle se précipitait vers sa chambre. Elle s’arrêta net à la porte, manquant presque de tomber de soulagement. Il était étendu, aussi paisiblement endormi que lorsqu’elle l’avait quitté. Elle sentit l’air pénétrer de nouveau ses poumons. Elizabeth et une autre femme étaient assises à le surveiller. L’inconnue se leva de son fauteuil et tendit sa main à Catherine.

- Bonjour, ma chérie. Je suis Mary. Vous n’avez pas beaucoup dormi, n’est-ce pas ?

Le femme la regardait avec ce que Catherine ne pouvait manquer de reconnaître comme de l’affection.

- Je n’ai pas pu, lui répondit Catherine qui hésita un peu avant de lui toucher la main.

- Bien, pas de problème mon enfant. Nous nous sommes efforcées d’organiser quelque chose de confortable pour vous, ici.

Elizabeth tendit également sa main à Catherine.

- Elizabeth ! Catherine se sentit légèrement abasourdie.

- C’est bon d’entendre enfin votre voix, mon enfant. Elizabeth lui tapota le dessus de la main.

Catherine s’aperçut que la chambre avait été arrangée. On avait poussé près du lit de Vincent et juste à sa hauteur un large divan. La table avait été garnie d’un service à thé qui ressemblait à un samovar de Russie, des tasses, de l’argenterie ; quelques biscuits. Un feu avait été allumé dans le brasero et la chambre était chaude et accueillante. Elles s’étaient donné vraiment du mal et, semblait-il, pour elle. Elle fut invitée à s’asseoir sur le sofa. Elle prit place à côté de Vincent et le regarda avec émerveillement. La plupart des couvertures qui le recouvraient avaient été enlevées ainsi que la perfusion de son bras. A peine vingt heures auparavant, elle n’avait pas idée de son apparence, du moins le croyait-elle, mais elle était déjà habituée à lui.

Le jeune homme, Mouse apparut dans l’ouverture de la porte, suffocant. Il regardait Catherine d’un air ahuri, quelque chose de fou dans le regard.

- Mouse, le rappela à l’ordre Mary d’un ton sévère.

Catherine tourna la tête pour le voir par dessus son épaule. Mary se tourna vers elle et secoua la tête dans la direction de Mouse avec insistance.

- Mouse, Père doit te parler. Tu a été parti toute la matinée. Vas-y maintenant.

- Étais en bas. Besoin de voir Narcissa. Demandé un médicament pour Vincent. Mouse sortit une petite ampoule noire attachée à un lacet. Mais Narcissa a dit aussi qu’on n’en n’aurait pas besoin.

Il se mit à gambader dans la chambre avec un sourire qui sembla insensé à Catherine.

- Vois bien pourquoi. Vincent a déjà tout ce qu’il faut.

Mouse vint prendre la main de Vincent et la frotta contre sa joue.

- Vas-y maintenant, Mouse le gronda Mary. Va voir Père.

- Ok bon, OK super.

Et se tournant vers Catherine :

- Croient qu’ils doivent expliquer à Mouse. Mais Mouse sait déjà. Ni l’un ni l’autre peut partir sans l’autre. Devront partir ensemble. Pas trop tôt, dit Mouse à bout de souffle. Encore longtemps, des années et des années.

A la stupéfaction de Catherine, le jeune homme se pencha vers elle et lançant ses bras autour d’elle, la serra à l'étouffer. Il recula, et la lâcha non sans lui avoir mouillé les joues et le cou de ses larmes qu’il ne pouvait empêcher de couler. Catherine était trop étonnée pour réagir. Il sourit d’un air naïf, regardant tour à tour le plancher puis elle, juste avant de s’enfuir de la chambre.

- J’ai toujours dit qu’il était bizarre, énonça Elizabeth comme un constat

Encore stupéfaite, Catherine opina.

- Oui.

- C’est un bon gars pourtant, continua Elizabeth. Il est toujours disponible quand on a besoin de quelque chose. Et vraiment le monde serait vraiment ennuyeux si nous étions tous pareils, n’est-ce pas ?

Catherine sourit à Elizabeth.

- Je suppose, convint-elle.

- Chérie, j’espère que cela nous vous ennuiera pas, commença Mary, Père et Peter voudraient vous rencontrer avec nous ce soir dans la chambre de Père. Vous vous êtes beaucoup inquiétée pour Vincent et nous pensions… nous sommes tous d’accord, que vous devriez connaître un peu son histoire.

- Oui j’aimerais bien. J’ai …des questions.

- Nous essayerons d’y répondre. Et nous avons pensé que vous aimeriez en savoir plus sur la mère de Jacob.

- La femme de Vincent, dit Catherine.

- Non, ils n’ont jamais été mariés. Elle s’appelait Catherine.

- Oui, j’ai entendu parler d’elle, par ci par là. J’aimerais en savoir davantage. Son fils est magnifique.

- Oui en effet. Il lui ressemble beaucoup, sauf les yeux bien entendu.

Mary examina le visage anxieux de Catherine. Elle avait changé, et plus qu’un peu. Elle était plus mince, elle avait vieilli, son visage s’était marqué. Mais Mary la trouva aussi belle que jamais. Et elle savait qu’aux yeux de Vincent, elle semblerait encore plus belle parce qu’il l’aimait.

- Elle est née et a grandi à New York, commença Mary. Ses parents faisaient tous deux partie d’une riche et vieille famille de la ville. Elle était fille unique. Pendant toute son enfance, sa mère s'est battue contre un cancer, sans que Catherine le sache. Elle s’absentait pendant de longues périodes pour des séjours à l’hôpital au cours desquels on expérimentait de nouveaux traitements. Ils n’en parlaient jamais à Catherine, je suppose qu’ils pensaient que ce serait mieux pour elle d’être épargnée. Pour cette raison sans doute, Catherine a toujours eu peur du noir. C’est probablement l’impression qu’elle avait : qu’on la laissait dans le noir. Puis sa mère est morte. Elle avait tout ce qu’elle voulait sur le plan matériel, mais…

- On dirait qu’elle a été une enfant bien solitaire, observa Catherine.

- Oui, c’est le sentiment que j’en avais quand elle parlait de sa vie. Son père a fait de son mieux, mais il était très occupé. Je connais un peu ce monde moi-même, ajouta Mary. Avant que je ne vienne habiter En-Bas, je travaillais comme gouvernante dans des familles comme celle de Catherine. J’essayais, dans la mesure de mes moyens, de transmettre des valeurs à mes pupilles. Je leur faisait faire des lectures comme les Raisins de la Colère, La Jungle, je les emmenais près des soupes populaires voir comment certaines personnes devaient vivre. Quelquefois cela avait un impact, en général plutôt non. Ces enfants étaient élevés comme des privilégiés et n’avaient conscience de rien d’autre. Mais Catherine, je ne pense pas que Catherine ait jamais été comme cela. Elle était très sensible, avait une compréhension instinctive des autres. Sans doute, le chagrin qu’elle avait éprouvé avait-il développé en elle des qualités qu’on ne trouve pas chez la plupart. On pourrait sans doute dire qu’elle s’est un peu égarée en devenant adulte. Elle a suivi les traces de son père et l'a rejoint dans son cabinet. Mais elle avait toujours ce feu en elle, sourit Mary. C’est ce que Peter dit quand il parle d’elle. Il l’a connue toute sa vie.

- Peter, c’est le médecin qui a soigné la blessure de Vincent près de l'Abysse ?

- Oui. En fait, Catherine était destinée à autre chose, quelque chose de différent. Je crois qu’elle était un peu mélancolique, déprimée sans savoir pourquoi et à la recherche d’un idéal. La façon dont elle avait été élevée ne lui avait pas vraiment appris comment faire pour devenir une personne à part entière, une personne dont elle pourrait être fière. Mais tout a changé quand elle a été agressée et abandonnée dans le Parc.

- Agressée ?

- Oui, par deux ou trois hommes. Ils l’avaient prise pour quelqu’un d’autre, et ils lui ont tailladé le visage avec un rasoir.

La main de Catherine alla vers sa cicatrice.

- C’est horrible.

- Oui, c’était horrible. Mais… Vincent l’a trouvée cette nuit là et l’a ramenée En-Bas. Nous l’avons soignée ici et personne n’a plus fait pour elle que Vincent. Il est resté pratiquement sans arrêt à ses côtés.

- Il lui a sauvé la vie.

- Oui. Et il l’a aidée à voir de quoi elle était capable. Après cela Catherine a compris qu’elle pouvait mettre tout son savoir au service de causes plus nobles que celles de grosses entreprises attachées à leurs profits. Elle est devenue adjointe du procureur général et a contribué à l’emprisonnement de nombreux criminels.

- Comme Diana ?

- Oui, comme Diana. Elles se ressemblent en plus d’un point.

- Étaient-elles amies ?

Mary s’arrêta, cherchant le visage de Catherine.

- Non, elles ne se connaissaient pas.

Catherine parut perplexe et Mary réalisa qu’elles abordaient des eaux dangereuses. Elle en avait dit assez. Que Père et Peter reprennent l’histoire où elle l’avait laissée. Elle se pencha.

- Vincent a l’air beaucoup mieux que la nuit dernière.

L’attention de Catherine ainsi divertie, elle se tourna vers lui.

- Oui. Pensez-vous qu’il va se réveiller bientôt ?

- Peut-être. Mais en fait ça pourrait prendre un peu de temps. Il a perdu beaucoup de sang. Il faut laisser à son corps le temps de guérir.

Elles furent interrompues par Olivia et Léna qui arrivaient. Léna s’approcha de Catherine, en se contenant avec peine.

- Hello, je suis Léna. Je suis si heureuse de vous rencontrer.

- C’est comme si je vous connaissais déjà, dit Catherine en lui souriant. Léna sembla surprise. Se rappelait-elle ? Non. Catherine expliqua qu’elle les avait entendus parler Rolley et elle, alors qu’elle était venue l’écouter jouer.

- Je ne voulais pas être indiscrète. Je suis désolée.

- Oh, pas de problème, rit Léna. Tout le monde nous a vus comme ça J’ai du mal à cacher mes sentiments, parce qu’ici ce n’est pas nécessaire. Et vous pouvez demander à Rolley de jouer pour vous de temps en temps. Il aime ça. Ça lui prouve qu’il a quelque chose à donner.

- Nous venons juste de quitter la chambre d’Éléanor. Jacob est endormi. Mais nous avons pensé que quand il se réveillerait, nous pourrions l’amener ici pour qu’il soit près de Vincent et vous pourriez le prendre un peu. Ça vous irait ?

- Ce serait merveilleux, dit Catherine en souriant aux anges.

Catherine était étonnée et enchantée de toute cette confiance offerte. Les femmes commencèrent à quitter la chambre. Elles pensaient que Catherine avait envie de rester seule avec lui pour lui parler. Et qu’est-ce qui pourrait faire plus de bien à Vincent que cela ?


Chapitre 8

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