QUAND JE REVIENDRAI

  (I Shall Emerge[2])

 De Becky Bain

Traduit de l'américain par Agnès

 

 

Chapitre 1

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Catherine se réveilla dans une lumière feutrée légèrement vacillante, sous des draps adoucis par de nombreux lavages. Ses doigts effleurèrent des coutures, là où la couverture avait été raccommodée. L’air lui apportait une odeur de cire et de terre humide. C’est un rêve, se dit-elle avec nostalgie. Elle garda donc les yeux fermés pour le faire durer. Mais le son assourdi des cliquetis métalliques s’imposa et elle se redressa brusquement sur son lit.

Ce n’était pas un rêve ! Un flot d’images lui revint d’un coup, celles de sa fuite éperdue depuis la côte Ouest, de son arrivée à New York la nuit dernière, et de la façon dont elle avait réussi à se faufiler finalement dans les tunnels, vers la sécurité.

Vers Vincent.

À  côté d’elle, le lit était vide, avec la marque d’une tête sur l’oreiller. La chambre était étonnamment calme. Soudain prise de terreur, le cœur battant à se rompre, Catherine sauta hors du lit et tira le rideau cachant une couchette.

Elle était inoccupée, les couvertures repoussées à la hâte. Nicolas n’était plus là.

  - Nick ? Nicky ?

Cela faisait trois ans, depuis sa naissance, qu’il ne s’était pas passé une minute sans qu’elle ne  sache avec précision où il était. Se sentir tout à coup dans l’ignorance, bien qu’elle sache être dans un endroit sûr, la paniqua.

Elle se retrouva dans le passage sans savoir comment. Il y avait tant d’endroits où un petit garçon pouvait se perdre dans ces tunnels, se rappelait-elle. Et elle n’avait aucune idée d’où il avait pu aller. Il pouvait être n’importe où.

  - Nicky !

Son hurlement, renvoyé en écho par les parois rocheuses et les voûtes avait une tonalité sauvage à la limite de la terreur.

  - Maman ?

En contraste avec ses cris, la réponse sembla presque un murmure. Elle tourna sur elle-même en direction de la voix.

Là, juste au coin, se tenait Vincent, avec Nicolas, perché en sécurité sur son bras. À  sa vue, son fils se tortilla pour descendre et Vincent le posa sur ses pieds. Il courut vers elle et elle se pencha pour l’attraper, enfouissant son visage dans le creux de son cou de bébé.

  - Nicky, Nicky.

Elle crut qu’elle allait se mettre à pleurer.

  - Ça va maman, lui dit-il dans l’oreille et sa petite main lui caressa l’épaule. N’aie pas peur.

Cette simple phrase et aussi le fait que Vincent était là devant eux à les regarder lui donna la force de relâcher sa prise sur son fils et de le reposer par terre. Elle avait compris ce qui s’était passé et sa crise de panique lui sembla une pure folie.

  - Désolé de t’avoir fait peur Catherine, s’excusa Vincent. Tu dormais, Nicolas avait faim, nous sommes partis prendre le petit-déjeuner. J’ai cru que tu aurais pensé qu’il était avec moi.

  - C’est ce que j’aurais fait, si j’avais pris le temps de réfléchir. Mais j’ai été prise de panique.

Elle serra ses bras contre sa poitrine pour en cacher le tremblement.

  - C’est très difficile d’arrêter d’avoir peur, avoua-t-elle dans un souffle.

  - Tu n’as plus besoin d’avoir peur, remarqua Nicolas l’air sérieux. Mon papa nous protégera.

Son assurance grave l’intimida et elle se rendit soudain compte qu’elle était dans un lieu public en simple chemise de nuit, les pieds nus sur le sol rude et froid.

  - Je le sais bien, dit-elle en lançant un regard rapide vers Vincent.

Mais celui-ci contemplait le petit garçon.

  - Il vaudrait mieux que je m’habille, ajouta-t-elle gauchement. Nicky restes-tu avec moi ?

Celui-ci attrapa la main de Vincent.

  - Je veux aller avec mon papa.

Elle interrogea silencieusement Vincent qui donna son accord d’un geste rapide de la tête en ajoutant doucement:

  - On sera dans ma chambre. Rejoins-nous quand tu seras prête.

 

 

Elle enfila des jeans et un sweat-shirt qu’elle prit dans un de ses sacs de voyage en nylon, et utilisa la vasque en porcelaine de chine pour se laver la figure et les dents avant de brosser ses cheveux. Ces dernières années, elle avait porté une douzaine de coiffures, ne conservant jamais longtemps la même. Mais aujourd’hui, elle se peigna comme elle le faisait autrefois avec une raie sur le côté dégageant une mèche souple et lisse. Ses cheveux eurent du mal à reprendre cette forme mais elle insista jusqu’à ce que le visage renvoyé par la glace ressemble à la Catherine qu’avait aimée Vincent, c’est à dire à celle qu’elle voulait désespérément être.

La chambre de Vincent n’était pas très éloignée et elle retrouva son chemin. Elle fit une pause sur le seuil ; Vincent assis par terre avec Nicolas leva les yeux.

  - Entre !

Et il confirma l’invitation en se levant rapidement afin de lui offrir un siège

  - Assieds-toi

Elle lui obéit en souriant timidement. Nicolas, absorbé par un objet posé sur le tapis, lui lança à peine un regard.

  - Tu n’as pas déjeuné, observa Vincent. Attends ici que je t’apporte quelque chose.

Catherine s’aperçut qu’elle avait faim.

  - D’accord, dit-elle.

Elle ne se tourna vers son fils qu’après que Vincent eut quitté la chambre de sa démarche empreinte, comme toujours de l’élégance pleine de grâce et de puissance qu’elle se rappelait si bien.

  - Avec quoi tu joues Nicky ? lui demanda-t-elle.

  - Des animaux, répondit-il en lui montrant un éléphant sculpté, pas plus haut que sa main. Mon papa me les a donnés.

Les principaux animaux du zoo étaient là : une girafe, un rhinocéros, un ours, un gorille, un lion, un zèbre. Leur facture était simple, le bois usé adouci par le frottement des doigts enfantins.

  - Ils étaient à mon papa quand il était petit, annonça fièrement Nicolas.

  - Je vois dit Catherine avec le respect qui s’imposait.

Elle ne pouvait s’empêcher de remarquer la façon dont Nicolas s’arrangeait pour placer l’expression« mon papa » pratiquement à chaque phrase. Il avait l’air d’être atteint d’un sérieux syndrome d’adoration de son héros. Quelques-uns uns des hommes qu’elle avait connus, comme Rick Stearns, avaient fait ce qu’ils avaient pu pour combler le manque dans la vie de Nicolas, mais elle n’était restée nulle part assez longtemps pour qu’une véritable relation puisse se développer. Elle savait que son fils avait besoin d’une figure paternelle, et qu’elle avait été jusqu’alors incapable de lui apporter

Et maintenant, pensa-t-elle en voyant le visage de Nicolas s’illuminer au retour de Vincent avec un plateau, elle lui avait fourni le meilleur père possible. Son propre père.

Vincent semblait tout autant fasciné par son fils. Catherine prit son temps pour avaler le petit-déjeuner qu’il avait apporté, du porridge brûlant saupoudré de sucre brun, une orange en morceaux, des tartines et de la confiture de fraise ainsi qu’un petit pot de café bien fort et fumant. Elle s’arrêta plusieurs fois pour observer Vincent et Nicolas jouer avec les petits animaux en bois.

  - Ils sont à moi maintenant ? questionna Nicolas.

  - Oui Nicolas.

  - D’où viennent-ils ?

  - Quelqu’un les a fabriqués pour moi, il y a longtemps.

  - Qui ? insista Nicolas, c’était quoi son nom ?

Vincent leva la tête vers elle pour accrocher son regard et elle lui sourit largement. C’était vraiment réjouissant de voir quelqu’un d’autre se faire prendre dans les mailles de l’insatiable curiosité de Nicolas.

  - Il s’appelait Robert, lui dit Vincent. Il me les a fait parce que j’étais triste.

  - Pourquoi ?

  - Parce que les autres enfants étaient allés au zoo et que j’avais dû rester ici.

  - Pourquoi pas toi ?

De nouveau Vincent leva les yeux vers elle, mais cette fois avec hésitation. Après que Catherine l’eut encouragé d’un léger mouvement de tête, il reporta son attention sur leur fils.

  - Nicolas, regarde-moi.

Nicolas posa le tigre et regarda attentivement le visage de son père. Vincent leva la main vers sa joue pour montrer la fourrure épaisse, les étranges griffes.

  - Voilà la raison. J’aurais pu faire peur à quelqu’un.

Nicolas étudia la main, songeur pendant un long moment.

  - Non, dit-il finalement.

  - Non quoi ?

  - Je n’ai pas peur.

  - Mais ce n’est pas pareil pour toi, intervint Catherine, je t’ai parlé de ton papa depuis que tu es tout petit. Quelqu’un qui n’est pas au courant, peut avoir un peu peur.

Nicolas se tourna vers elle et la considéra avec une incrédulité évidente.

  - Comme qui ? la défia-t-il.

Ce fut au tour de Catherine de chercher le regard de Vincent.

  - Eh bien ! Comme moi, suggéra-t-elle.

Nicolas ouvrit de grands yeux.

  - Tu as eu peur de mon papa ?

  - Je l’ai surprise, dit Vincent, ça n’a pas duré très longtemps.

Nicolas la regarda pour obtenir confirmation et elle hocha la tête.

  - Pas longtemps du tout, acquiesça-t-elle.

  - Bon et ben moi je n’ai pas peur du tout, répéta Nicolas fermement avant de retourner vers les petits animaux.

Ils auraient constitué un intéressant tableau pour un observateur extérieur, s’amusa Catherine. Nicolas jouant avec les animaux, s’arrêtant de temps en temps pour poser une question. Vincent assis, fasciné à le regarder. Et Catherine de son côté contemplant Vincent.

Il lui était difficile d’empêcher la mélancolie de prendre le dessus. Personne ne pouvait se réjouir plus qu’elle de la façon dont Vincent et Nicolas s’étaient adoptés mutuellement. Mais elle se sentait d’une manière ou d’une autre laissée un peu de côté. Sans doute, après trois ans d’absence Vincent aurait bien pu prendre un moment pour la regarder, elle, non ?

Comme s’il devinait ses pensées, et selon ses souvenirs c’était tout à fait possible, il se retourna vers elle, avec un sourire fragile. Il devait être aussi mal à l’aise qu’elle, et cette simple pensée l’apaisa.

Nicolas demandait son attention

  - Maman ?

  - Oui ?

  - Je voudrais mon camion.

Il s’agissait d’un gros Tonka jaune

  - Ton camion est dans l’auto, Nick.

Dans le coffre pour être précise, parmi toutes les autres affaires qu’elle n’avait pu emporter avec eux la nuit précédente.

 Nicolas se leva.

  - Alors on va le chercher.

 Catherine jeta un coup d’œil à Vincent.

  - Pas maintenant Nick.

La lèvre de Nicolas commença à trembler.

  - Mais j’en ai besoin Maman, j’en ai besoin !

  - Je suis sûr que nous allons trouver un camion pour que tu puisses jouer, intervint Vincent d’une voix apaisante.

  - Maintenant ? demanda Nicolas avec enthousiasme.

Vincent la regarda pour voir ce qu’elle en pensait.

  - Si ta mère est d’accord.

Elle secoua la tête.

  - Je vais rester ici pour finir mon petit-déjeuner.

Main dans la main, le père et le fils quittèrent la chambre. Catherine prit sa cuillère  puis la reposa avant de repousser le plateau à peine entamé.

Nicolas lui avait rappelé l’existence de cette auto, encore garée dans la rue près de Madison Square Garden. Il y avait beaucoup plus que le camion jaune dans le coffre, une boite pleine de jouets, une valise de vêtements, un carton d’objets ménagers. Le siège-auto de Nicolas était encore attaché côté passager. Catherine avait eu du mal à obtenir tous ces biens et Nicolas adorait ses jouets.

Et il y avait l’auto elle-même. L’abandonner trop longtemps pourrait attirer l’attention. Son numéro de série les ferait remonter au Montana où elle l’avait achetée et où il était fort possible qu’on puisse alors faire le lien avec elle et sa fuite affolée de l’état de Washington il y a seulement quelques jours. Cela pouvait conduire ceux qui la poursuivaient, ici à New York.

Elle leva les yeux quand Vincent revint, suivi de près par Nicolas qui serrait dans ses bras un gros camion rouge.

  - Regarde mon nouveau camion, la pressa-t-il.

  - Il n’est pas à toi Nicolas, lui dit gentiment Vincent. Il est à Luke qui te l’a prêté mais il faudra le rendre quand tu auras fini de jouer avec.

Nicolas changea de visage.

  - Mais je le veux, murmura-t-il.

  - Tu as tes propres jouets, Nick, lui dit Catherine d’une vois persuasive. Rappelle-toi quand tu jouais avec les jouets de Jeremy et qu’il jouait avec les tiens.

Nicolas agita le menton.

  - Bon, eh bien, c’est exactement pareil ! Luke veut bien que tu joues avec son camion parce que le tien n’est pas encore là.

  - Où est le mien ?

  - Je te l’ai déjà dit. Il est dans l’auto.

  - Tu ferais mieux d’aller le chercher, décida-t-il avant de se baisser pour remplir la benne du camion rouge avec les animaux de bois.

Catherine se tourna vers Vincent.

  - Il a raison tu sais. Je dois m’occuper de cette auto.

Un instant, elle crut qu’il allait protester.

  - Très bien dit-il finalement. As-tu besoin d’aide ?

Catherine rechignait à mettre quelqu’un d’autre qu’elle-même en danger. Mais il y avait tant de choses dans cette voiture qu’elle ne pourrait les déplacer en un seul voyage. Et revenir une deuxième fois serait vraiment prendre un gros risque. Elle accepta.

Vincent se rendit près d’un tuyau à l’extérieur de sa chambre pour taper un message. Quelques instants plus tard un jeune homme se présenta.

  - Voici Timothée, annonça Vincent.

Timothée avait la vingtaine, mince et sec, un regard âpre dans ses yeux noirs. Catherine était sûre qu’il avait entendu parler d’elle depuis son arrivée inattendue la nuit dernière, mais, et c’était tout à son honneur, il ne la dévisagea pas. Il inclina la tête poliment dans sa direction et se tourna vers Vincent.

  - Catherine a besoin d’aide, expliqua Vincent.

Timothée montra son accord.

  - Bien sûr. De quoi s’agit-il ?

  - Elle t’expliquera.

Sans un mouvement, Vincent se retira de la conversation la laissant s’organiser seule avec Timothée.

  - Ma voiture, dit-elle mal à l’aise. Il y a des choses..

  - Bien sûr, déclara Timothée. Où êtes-vous garée ?

  - Je vais aller avec vous, dit-elle. Il y en a trop pour une seule personne.

  - Zak viendra avec moi, proposa Timothée.

La tentation était forte. Cela lui fit un choc. Rester ici en sécurité, pendant que d’autres allaient s’exposer en haut.

  - Non dit-elle faiblement, je vais y aller.

Elle se retourna vers Nicolas qui s’était arrêté de jouer et la regardait les sourcils froncés.

  - Je dois aller à l’auto, Nick, dit-elle pour récupérer ton camion et le reste de nos affaires.

Il la regarda d’un air inquiet.

  - Je ne veux pas y aller.

Elle lui sourit.

  - Ce n’est pas nécessaire.

  - Je veux rester avec mon papa, insista-t-il.

Elle regarda rapidement Vincent.

  - C’est une bonne idée. Toi tu restes avec ton papa. Je reviens bientôt. D’accord.

  - Okay.

Et il retourna aux animaux et au camion.

Non sans jeter un regard en arrière, elle suivit les pas de Timothée, qui avait déjà quitté la chambre. La voix de Nicolas la fit s’arrêter.

  - Ne pars pas longtemps, Maman, lui ordonna-t-il.

Elle aperçut la même adjuration dans les yeux de Vincent et se forçant à sourire, leur répondit à tous deux.

  - Ne vous inquiétez pas, ce ne sera pas long.

 

 

L’effort à fournir pour sortir à la lumière du jour faillit lui causer une commotion. Elle avait bien pensé qu'elle aurait peur, mais cela la prit avec violence. Un sentiment de dépression total. Elle fit une pause pour aspirer une bouffée d’air et Timothée se retourna.

  - Ça va ? lui demanda-t-il avec une certaine brusquerie.

Elle acquiesça et repoussa sa terreur.

  - OK.

Timothée l’avait conduite à une entrée différente de celle qu’elle avait utilisée la nuit précédente. Une fois dans la rue, il s’arrêta.

  - Où est votre auto ?

  - Par ici, montra-t-elle avec sa main et Timothée se remit en route de son pas élastique, à ses côtés.

À  proximité du lieu exact, elle s’arrêta. Timothy aussi.

  - Que se passe-t-il ?

Elle agita la main d’un geste impatient.

  - Attendez.

Par bonheur, il ne posa pas d’autres questions. Au contraire, il se glissa dans une encoignure de porte et croisa les bras.

Catherine regarda attentivement la voiture. Elle ne semblait pas avoir été visitée depuis qu’elle l’avait laissée là. Elle observa également les environs, inspectant la rue et les gens. Personne ne semblait s’attarder. Personne ne montrait d’intérêt envers elle ou le véhicule. Personne n’était visible à la fenêtre des immeubles environnants, bien qu’elle sache combien cela pouvait être trompeur. Elle inspira profondément.

  - Attendez-ici, murmura-t-elle à l’intention de Timothée.

Celui-ci fit signe qu’il avait entendu et resta où il était pendant qu’elle s’approchait de l’emplacement. Sa présence rassurante lui manqua. Elle avança sur le trottoir, l’œil toujours braqué sur la rue et les immeubles et dépassa l’auto sans s’arrêter. Encore aucun signe de surveillance. Un peu plus loin, elle rebroussa chemin. Personne ne sembla lui prêter attention ni même la regarder. Cette fois elle s’arrêta à la bonne hauteur.

Elle avait déjà sorti ses clefs et ouvrit le coffre avant de jeter un autre coup d’œil autour d’elle. Elle s’était découverte maintenant et s’ils étaient en train de la surveiller, ils ne tarderaient pas à arriver. Mais cette fois, elle ne se laisserait pas attraper. Elle regarda la circulation dans la rue. S’ils venaient, elle tenterait sa chance en se jetant dedans. À  cette heure de la journée, le trafic était rapide et sauter entre les voitures était risqué. Elle pourrait être tuée. Cela n’avait plus d’importance maintenant. Nicolas était en sécurité et personne ne la prendrait. Personne ne la droguerait ni ne l’emprisonnerait.

Elle déglutit pour se donner du courage. Aucun signe n’indiquait encore qu’elle avait été repérée et au bout d’un moment, elle se pencha dans le coffre, en sortit une robuste boite en carton qu’elle posa sur le trottoir. Suivit une autre boite puis une valise qui avait beaucoup servi. Elle ferma le coffre et ouvrit la portière côté conducteur. Il aurait été plus facile de sortir le siège enfant depuis la portière passager mais la voiture l’aurait empêchée de surveiller la rue, un risque qu’elle ne voulait pas prendre.

Elle se glissa prudemment à l’intérieur de l’habitacle et déboucla la ceinture. En forçant un peu, elle tira le siège par la portière et le posa par terre à côté de la voiture. Elle mit le contact et descendit la vitre de quelques centimètres avant de claquer la porte.

Personne ne s’était encore manifesté. Prenant son courage à demain, elle fit un signe à Timothée, qui émergea de son encoignure et se rapprocha. Elle transporta le siège enfant de l’autre côté pour le poser sur l’une des boites et ramassa le tout. Timothée fit glisser la deuxième boite dans un seul bras afin de libérer son autre main pour la valise.

  - Prête ? lui demanda-t-il en regardant la voiture. Ce n’est pas fermé à clef.

  - Je sais.

Il regarda à l’intérieur.

  - Vous avez laissé les clefs.

  - Ça aussi, je sais.

Elle lui sourit sans joie et commença à s’éloigner. Après un instant d’hésitation, Timothée la suivit.

Ils avaient à peine atteint la sécurité des tunnels, qu’elle laissa tomber son fardeau pour se retourner vers l’extérieur.

  - Est-ce qu’on a été suivis ? demanda-t-elle la voix tendue et anxieuse.

Timothée se débarrassa de sa propre charge et regarda longuement la ruelle pour estimer la situation.

  - Non, on n’a pas été suivis.

  - Vous en êtes sûr ?

  - Aussi sûr que possible.

Il l’observa d’un œil critique et poussa du pied la valise sur le côté.

  - On peut tout laisser là. Quelqu’un viendra les prendre plus tard.

  - J’ai besoin des jouets de Nick, cria presque Catherine. Elle s’arrêta, confuse, consciente d’être au bord de l’hystérie.

Timothée ne sembla rien remarquer.

  - Je vais les porter, dit-il et soulevant le carton pour le caler dans ses bras, il prit le chemin qui menait à la chambre de Vincent.

 

 

Vincent avait Nicolas sur ses genoux et lui lisait une histoire. Catherine sentit son cœur battre d’émotion à la vue des deux têtes blondes penchées ensemble sur le texte. Vincent finit sa page et ferma le livre. Nicolas descendit de ses genoux et se précipita à travers la chambre.

  - Tu es partie longtemps lui dit-il d’un ton accusateur alors qu’elle le soulevait.

  - Pas très longtemps, objecta-t-elle. Je t’ai manqué ?

Il hocha la tête.

  - Mais mon papa m’a lu une histoire, dit-il.

  - Bien.

Elle regarda Vincent dont les yeux vinrent à sa rencontre avec chaleur. Il se tourna ensuite vers Timothée qui se tenait encore bien droit près de la porte.

  - Elle a laissé les clefs dans la voiture, lui rapporta Timothée. Elle veut qu’on la vole, je crois.

Vincent questionna du regard Catherine qui opina.

  - Je me suis débarrassée de toutes mes voitures de cette façon, ajouta-t-elle avec détachement.

  - Elle était terrorisée pendant tout le temps où nous avons été en haut, continua Timothée. Elle n’a même pas voulu me laisser aller jusqu’à la voiture pour commencer. Elle avait peur qu’on ait été suivis.

Catherine serra les lèvres, contrariée et embarrassée par le rapport un peu cavalier de Timothée qui s’exprimait comme si elle n’était pas là.

  - Merci Timothée, se contenta de répondre Vincent.

Timothée salua de la tête et se retira.

Il y eut un court et embarrassant instant de silence avant que Catherine ne se penche sur la boite que Timothée avait laissée par terre.

  - Regarde, Nick, dit-elle. Ce sont tes jouets.

Nicolas s’exclama joyeusement et commença à sortir ses favoris et à les étaler sur le tapis. Catherine leva les yeux, s’attendant à un sourire attendri de Vincent sur son fils, mais en fait, c’est elle qu’il regardait d’un regard indéchiffrable qui l’inquiéta.

Envahie d’une soudaine appréhension ce qui, d’une certaine façon était pire que la peur qu’elle venait d’éprouver en affrontant le danger physique, elle s’avança vers lui. Il recula pour l’attirer loin des oreilles de Nicolas.

  - Tu étais en danger ? lui demanda-t-il doucement.

Catherine s’efforça de rendre son haussement d’épaule dégagé.

  - Je ne sais pas. Probablement pas

  - Mais peut-être que oui.

  - Peut-être, lui concéda-t-elle.

  - Timothée est un très bon observateur, dit Vincent. Il n’aurait pas dit que tu étais terrorisée si cela n’avait pas été le cas.

Elle acquiesça à regret.

  - Je ne m’attendais pas à avoir aussi peur, admit-elle.

  - Et pourtant tu n’as pas laissé Timothée t’accompagner jusqu’à la voiture.

  - Ils ne savent rien sur lui, dit-elle.

  - Qui ils?

  - Eux. Ceux qui me poursuivent. Lui.

  - Gabriel, il sembla presque cracher le nom, et ses hommes de mains.

Elle confirma, s’efforçant de se souvenir de ce qu’elle lui avait dit la nuit dernière juste après être arrivée. Lamentablement peu, elle en avait bien peur. Vincent prit un air sévère.

  - Tu n’aurais pas du y aller.

Froissée, elle leva le menton.

  - Je devais le faire.

  - Tu aurais pu abandonner cette auto. Cela n’avait aucune importance. Tu t’es mise en danger.

  - Ç’a avait de l’importance, l’interrompit-elle, conscience de lever la voix, mais incapable de s’en empêcher.

De l’autre côté de la chambre Nicolas cessa de caresser son chien en peluche tout usé pour les regarder.

Vincent battit en retraite de façon perceptible, mais Catherine put voir ce qu’il lui en coûta.

  - En quoi ? demanda-t-il d’une voix faussement calme.

Nicolas retourna à sa boite.

  - Bien que j’aie utilisé une fausse identité et payé en liquide, il est possible que la voiture permette de remonter jusqu’à moi, dit-elle. Ils peuvent me trouver. Vincent, même ici.

  - C’est pourquoi tu espères que la voiture sera loin lorsqu’ils la trouveront, dit-il lentement.

Elle approuva.

  - Ça brouille mes traces.

Il la regarda attentivement pendant un moment, de son expression impénétrable puis baissa les yeux.

  - Pardonne-moi, murmura-t-il.

  - Pour quoi ? lui demanda-t-elle, sincèrement stupéfaite.

  - Pour m’être autorisé à te dicter ta conduite. J’ai oublié que nous n’étions plus ce que nous avons été l’un pour l’autre. Je n’ai pas le droit…

Elle tendit sa main spontanément et toucha la sienne.

  - Si, tu en as le droit, dit-elle doucement. Je sais que les choses ont changé, Vincent, je sais combien de temps est passé et que tous deux avons subi ces épreuves, séparément. Je sais que nous ne pourrons jamais retourner en arrière. Mais quoique nous soyons ou deviendrons l’un pour l’autre, tu es le père de Nicky. Tu as tous les droits pour poser des questions à propos des dangers courus délibérément par sa mère.

Vincent regarda Nicky qui s’était rapproché du lit pour coucher une rangée d’animaux en peluche sous une couverture en patchwork fanée.

  - Peut-être.

  - De toute façon, continua-telle pour le soulager, tu n’as pas à t’inquiéter. Je ne retournerais pas en haut, pas avant longtemps. Elle s’arrêta pour y penser et sa voix s’adoucit encore. Peut-être même que je n’y retournerai jamais.

Il la regarda de nouveau d’un air surpris.

  - Mais tu aimes ce monde Catherine, tu l’as toujours aimé.

Elle secoua la tête.

  - Plus maintenant, murmura-telle. Aujourd’hui il me terrorise.

Il la considéra gravement

   - Tu es en sécurité ici, lui rappela-t-il. Et tu es la bienvenue pour tout le temps que tu voudras.

Elle réussit à composer un sourire à son intention.

  - Je sais.

Vincent de nouveau tourna son regard vers Nicolas.

  - Beaucoup d’entre nous t’attendent pour saluer ton arrivée, dit-il. Père se demandait si une petite réunion sans façon dans sa chambre ce soir n'était pas le moyen le plus facile.

Catherine y réfléchit. L’idée de faire face à tant de bons vœux en même temps la rendait nerveuse, mais ce serait pire de passer outre et d’avoir à raconter son histoire une douzaine de fois par jour, à chaque fois en fait qu’elle rencontrerait quelqu’un de nouveau.

  - D’accord, consentit-elle. Est-ce que Peter sera là ?

  - Je sais que Père lui a envoyé un message ce matin, répondit Vincent. Je suis sûr qu’il sera là.

  - Par où entrera-t-il ?

Vincent hésita.

  - Je n’en sais rien. Est-ce que cela est important ?

  - Ça se pourrait. On peut le relier à moi.

  - Peter est venu ici de nombreuses fois depuis que tu nous as quittés. Il ne s’est rien passé.

La voix de Vincent était calme mais sa stupéfaction clairement visible. Catherine regarda le sol.

  - C’est différent maintenant.

  - Pourquoi ?

  - Parce que je suis ici.

La pensée que Gabriel pourrait forcer et explorer ces tunnels lui faisait froid dans le dos. Nicolas leva les yeux de ses jouets.

  - N’aie pas peur Maman, mon papa nous protégera.

Elle réussit difficilement à dompter sa peur

  - Je le sais, Nicky dit-elle avec un petit sourire.

Vincent jeta un coup d’œil vers Nicolas.

  - Il sait dit-il surpris.

  - Oui

  - Vous êtes … connectés ?

Elle secoua la tête.

  - Non, pas comme nous l’étions. C’est différent. Moins fort, je pense. Mais quand je suis près de lui, il perçoit mes sentiments. Il est ton fils après tout. Elle eut un petit rire. Je dois me battre parfois pour ne pas lui faire peur.

Il la regarda comme s’il la voyait pour la première fois.

  - Tout a été doublement difficile pour toi, observa-t-il. Cette vie que tu as du mener.

Elle approuva, non sans réticence.

  - Quelquefois.

  - Mais pas seulement à cause de Nicolas.

  - Non, admit-elle tristement. Et la peur ne s’arrête pas comme çà, même ici. Je ne peux pas m’empêcher de penser à ce qui arriverait si Peter était suivi. Si Gabriel découvrait cet endroit…

  - Cela n’arrivera pas, lui promit Vincent. Nous l’en empêcherons.

  - Tu ne le connais pas, Vincent. Tu ne sais pas comment il est. Rien ne l’arrête quand il veut quelque chose.

Son regard se tourna vers Nicolas qui jouait sur le sol. Vincent suivit son regard et toucha sa main.

  - Nous le protégerons, Catherine. Il est en sécurité désormais.

Nous… Évidemment. Elle n’était plus seule. Elle avait le droit d’abaisser sa garde. D’autres allaient porter volontiers une partie de la charge. Sa gorge se serra et des larmes de soulagement perlèrent à ses yeux alors qu’elle se forçait à intégrer l’idée que la sécurité de Nicolas ne dépendait plus seulement d’elle.

Chapitre 2


[2] “O never star Was lost; here We all aspire to heaven and there is heaven Above us. If I stoop Into a dark tremendous sea of cloud, It is but for a time; I press God's lamp Close to my breast; its splendor soon or late Will pierce the gloom. I shall emerge some day.” Robert Browning – Le premier opus de Becky Bain s’intitule en effet O never star

 

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