QUAND JE REVIENDRAI

I shall emerge
de Becky Bain

Ttraduit de l'américain par Agnès

Chapitre 2

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Elle avait cru que la soirée chez Père aurait lieu après le dîner, mais en fait, William et, à la vue du festin, probablement une armée d’assistants, avaient préparé des plats et des plats d’un buffet comme on en faisait dans le monde d’en haut. Des viandes froides, des légumes frais et des fruits. Le somptueux étalage n’avait rien à voir avec la dépense habituelle dans les tunnels. Catherine devina que la générosité de Peter y était pour quelque chose.

  - Bien sûr, confirma-t-il un peu plus tard après l’avoir serrée fort dans ses bras.

Il l’avait tenue plus longtemps que ce qui est habituel et lorsqu’il l’a relâcha, il essuya ses yeux de façon suspecte.

  - Il y a quelque chose à célébrer. Il baissa les yeux. Et qui est ce jeune-homme ?

Nicolas pris de timidité, se cacha derrière elle. Vincent le poussa en avant gentiment, la main sur son épaule.

  - C’est Nicolas, dit-il la voix pleine d’une sereine fierté. Nicolas veux-tu dire bonjour à Peter.

Nicolas se déroba de nouveau  et secoua sa tête avec appréhension. Peter s’accroupit devant lui et lui fit un grand sourire.

  - Sais-tu, lui dit-il sur le ton de la conversation, que je connaissais ta mère quand elle avait ton âge.

Nicolas secoua la tête

  - En fait, j’étais présent à sa naissance, continua Peter, les yeux pétillants.

  - Peter ! Catherine ayant cru deviner ce qu’il allait dire, le mit en garde d’une voix prompte.

Peter sourit de toutes ses dents et écarta ses mains d’environ cinquante centimètres.

  - Elle n’était pas plus grande que ça, dit-il.

Nicolas regarda sa mère comme s’il était en train de l’imaginer aussi petite.

  - C’est vrai ? demanda-t-il.

  - C’est vrai, répondit Peter. Et je peux te dire autre chose.

  - ¨Peter !

Il l’ignora.

  - Elle était toute rouge et elle pleurait comme si quelqu’un l’avait piquée. On pouvait l’entendre dans tout l’hôpital.

Cela marcha. Le visage de Nicolas se fendit d’un large sourire et il tira sur la main de sa mère.

  - C’est vrai, Maman ?

  - Je ne sais pas, Nick, lui dit-elle avec tendresse. Je ne me le rappelle pas. Est-ce que tu te rappelles ta naissance ?

Il plissa le front un instant et secoua la tête.

  - Eh bien, cela ne m’étonne pas ! dit Peter. C’est mon travail d’aider les enfants à naître et aucun d’eux ne s’en souvient plus tard. Je suppose que c’est parce qu’ils sont trop petits.

Nicolas hocha la tête pour signaler qu’il avait compris.

  - J’étais trop petit, confirma-t-il et levant les yeux il ajouta. Maman, est-ce que Peter m’a aidé à naître ?

Catherine secoua la tête en jetant un regard rapide à Vincent. Il se tenait debout, solidement planté sur le sol, les bras croisés maintenant que Nicolas avait vaincu son inhabituelle timidité, regardant la scène.

  - Non, Nick, il n’était pas là.

  - Oh !

Olivia et Kanin étaient en train d’entrer dans la chambre et il perdit tout intérêt pour le sujet.

  - Regarde Maman, c’est Luke. Il m’a laissé jouer avec son camion.

Catherine les regarda. Luke qui marchait à peine la dernière fois qu’elle l’avait vu, arrivait maintenant à la taille d’Olivia. Il a bien cinq ans pensa-t-elle.

  - Je m’en souviens, dit-elle à Nicolas. Tu veux aller lui dire bonjour ?

Il accepta et fusa rapidement à travers la salle. Vincent regarda Catherine comme pour lui demander sa permission et le suivit.

L’espace se remplissait rapidement. Quand il lui sembla que tous étaient arrivés, Père se dirigea vers le centre et frappa le sol avec sa canne pour obtenir le silence. Les bavardages se turent aussitôt.

  - Je suis sûr que vous savez tous, commença-t-il d’un ton un peu pompeux, que nous sommes ici pour fêter le retour de Catherine parmi nous et la présence de Nicolas. C’est un peu tard pour organiser la Cérémonie du Nom, n’est-ce pas ?

Les participants réagirent courtoisement par des rires à sa petite plaisanterie. Nicolas, perché de l’autre côté de la salle sur le bras de Vincent, chuchota quelque chose dans l’oreille de don papa. Vincent écouta attentivement et murmura sa réponse.

  - Nous voulons tous que vous sachiez, Catherine, continua Père, combien nous sommes heureux de vous voir de retour parmi nous saine et sauve.

Il avança vers elle et se pencha pour lui donner au nom de tous un baiser sur la joue.

  - Bienvenue à la maison.

Il recula et Catherine fut assaillie par un déluge de vœux. Peter resta solidement à ses côtés et elle lui en fut reconnaissante alors qu’elle était saluée tour à tour avec effusion ou timidement par les uns et les autres. Comme Luke, ce furent les enfants qui la surprirent le plus. C’était une chose de savoir que trois ans étaient passés et tout à fait autre chose de se retrouver en train d’accueillir une Samantha de seize ans, adorable et pleine d’assurance ou de lever les yeux vers un Kipper devenu plus grand qu’elle. Geoffrey dont elle se souvenait comme d’un timide garçonnet était dégingandé et maladroit, avec des jambes et des bras longs comme un jour sans pain. Ses tâches de rousseur et son gentil sourire n’avaient pas changé cependant, et elle reçut son hommage avec chaleur.

  - Je suis content de te revoir, lui dit-il rougissant furieusement après son embrassade. Tu m’as manqué.

  - Tu m’as manqué aussi, Geoffrey. Tu as treize ans maintenant ?

  - Quatorze ans la semaine prochaine, dit-il. J’ai vu ton petit garçon là-bas avec Vincent ajouta-t-il le montrant du doigt. Il est mignon.

  - Merci. Est-ce que Vincent lui a donné quelque chose à manger ?

  - Je crois. Puis avisant ses mains vides, il lui demanda : As-tu  mangé ? Je vais te chercher une assiette…

Catherine avait été trop occupée à recevoir toutes ces chaleureuses salutations pour penser à manger, mais les paroles de Geoffrey lui firent prendre conscience qu’elle était affamée.

  - Tu serais gentil. J’apprécierais vraiment.

  - D’accord.

Elle le suivit des yeux tandis qu’il traversait la salle  avec une assurance qu’il n’aurait pas eue trois ans plus tôt, puis elle soupira et se retourna pour accueillir les suivants. Mais à la place, elle vit Mary.

  - Je les ai tous renvoyés, annonça-t-elle. Vous avez besoin de récupérer, Catherine. Venez vous asseoir.

Catherine s’écroula avec reconnaissance sur la chaise qu’elle lui offrait.

  - Merci, Mary. C’est adorable de voir que je leur ai tous manqué, mais c’est épuisant aussi.

  - Bien sûr que ça l’est, approuva Mary. Est-ce que quelqu’un a pensé à vous apporter à manger ?

  - Justement, Geoffrey vient juste de se proposer pour m’ apporter une assiette. Les enfants me stupéfient ajouta-telle alors que Mary approchait sa propre chaise plus près d’elle. Ils ont tellement grandi. Et changé !

  - Nous avons tous changé. Le temps a pris sa dîme sur chacun d’entre nous.

  - Sans doute, réfléchit Catherine. Je me demande ce qu’il m’a fait.

Mary la regarda pensivement..

  - Vous êtes plus tendue qu’autrefois. Presque craintive. Vous surveillez les entrées, les gens. Puis elle sourit. Et cela vous rend vraiment nerveuse que Nicolas soit de l’autre côté de la salle.

  - J’étais habituée à l’avoir toujours à portée de mes bras, admit Catherine avec un rire gêné. Je sais qu’avec Vincent, il ne court aucun danger, mais une part de moi ne peut s’empêcher de se demander comment je pourrais l’attraper si nous devions partir sur-le-champ.

  - On ne change pas d’habitude comme ça dit Mary. Mais vous êtes en sécurité ici, Catherine. Ah ! Voilà Geoffrey avec votre repas.

  - Je ne savais pas ce que tu aimes, dit-il en posant une assiette bien remplie sur ses genoux. Alors je t’ai pris de tout. Voilà une serviette, des couverts et du soda.

  - C’est parfait Geoffrey. Merci.

Ce n’est que lorsqu’il fut hors de portée, qu’elle se pencha pour confier son désarroi à Mary.

  - Qu’est-ce que je vais faire ? lui dit-elle en baissant la voix pour ne pas être entendue. Je ne pourrais même pas manger tout ça en deux repas.

Mary regarda l’amoncellement sur l’assiette et sourit.

  - C’est un garçon en pleine croissance et son appétit aussi. Il pourrait tout dévorer en quelques secondes et repartir en chercher. Mangez ce que vous pouvez et ne vous inquiétez pas des restes.

  - Mais le gâchis !

  - On ne peut rien y faire. Si vous rapportez quoi que ce soit, Geoffrey sera vexé. D’ailleurs, nos amis nous ont envoyé tant de nourriture pour cette fête que nous risquons d’en perdre avant de pouvoir en venir à bout. Je vous en prie, ne vous en faite pas. Si cela peut vous rassurer, nous irons offrir les restes à Mouse, pour Arthur.

L’idée que quelques-uns uns des meilleurs plats de William finissent en nourriture pour Arthur, n’était pas vraiment attirante, mais Mary avait raison ; en aucun cas, elle ne voulait blesser Geoffrey en rapportant ce qu’il lui avait donné. Bravement elle piqua sa fourchette dans l’assiette et commença à manger.

Que ce soit par tacite convention ou parce que finalement elle avait parlé à chacun, la presse autour d’elle s’était calmée et tous commencèrent à se mêler les uns aux autres et à entamer des conversations. Peter s’était excusé entre-temps, après avoir murmuré des paroles incompréhensibles mais il revint au moment où elle repoussait son assiette encore à demi pleine.

  -Désolé Catherine. Cela fait des semaines que je devais parler à Jacob de ses réserves d’antibiotiques et j’ai eu peur, si je ne le faisais juste au moment où j’y ai pensé, d’oublier encore.

  - Tout va bien Peter, le rassura-t-elle. Geoffrey m’a apporté à manger et Mary s’est assise à côté de moi.

  - Maintenant que vous êtes revenu Peter, il est largement temps de mettre les enfants au lit.

Et Mary lança le branle-bas, appelant les enfants les plus jeunes par leur nom.

Peter se laissa tomber sur la chaise laissée vide.

  - Je suis désolé, Catherine. As-tu passé un bon moment ?

Elle eut un mouvement d’épaule évasif.

  - C’est bon de voir tant de vieux amis ou de vieilles connaissances, dit-elle. Mais je suis éreintée.

  - Tu as eu une journée longue et difficile, sympathisa Peter.

Catherine adhéra d’un mouvement de la tête.

  - Il n’y a rien que j’aimerais plus, juste à cet instant, que de me jeter sur un lit et dormir pendant un tour d’horloge, confia-t-elle. Mais je suis l’invitée d’honneur et il serait impoli de m’esquiver trop tôt.

  - Pas du tout, affirma Peter avec force. Tu as vécu suffisamment de choses difficiles, Cathy. Personne ne souhaite que tu arrives à bout de fatigue pour une histoire de convenance.

Il se retourna et interpella un des enfants qui passait par-là.

  - Jason. Veux-tu aller chercher Vincent pour moi, s’il te plait.

Le garçon d’environ huit ans, avec une tignasse de cheveux noirs tombant sur des yeux craintifs, accepta et se dépêcha au milieu de la foule tel un coureur dans une échappée, les autres se poussant pour lui laisser le passage.

Quelques instants plus tard, il revint avec Vincent qui portait Nicolas à demi endormi sur les épaules.

  - Voilà, annonça le garçon avec l’air de celui qui a accompli un devoir ennuyeux

  - Merci Jason, dit Peter ; et avec un grand sourire  à Vincent tandis que le garçon repartait se fondre dans la foule il ajouta : Un de ces jours, il finira par aimer aider les autres. Nous l’espérons.

  - La vie de Jason n’a pas été facile, répliqua Vincent. Il fait tout ce qu’il peut. Que voulez-vous Peter ?

  - Cathy n’en peut plus, répondit Peter. En tant que médecin, je l’envoie au lit, mais je ne crois pas qu’elle ira sans lui.

Et il montra du doigt l’enfant ensommeillé sur l’épaule de Vincent. Nicolas se raidit brusquement, les yeux vides.

  - Je ne veux pas aller au lit, annonça-t-il. Je veux rester ici.

  - Tu t’es couché très tard la nuit dernière Nicky, le contredit Catherine. Tu as besoin de dormir.

  - Mais maman…  commença-t-il un ton de pleurnicherie fatiguée dans la voix.

L’instinct maternel la poussa à réagir  et elle se leva.

  - Désolée, Nick. Tu vas au lit maintenant.

  - Non !

  - Viens, dit Vincent tranchant pour les deux. Ta mère a raison, Nicolas. La journée a été longue et fatigante et tu dois te reposer.

Nicolas prit un air renfrogné, mais la calme détermination de Vincent étouffa toute contestation. Catherine fit de rapides adieux à ceux qui étaient suffisamment près pour remarquer leur départ et serra Peter dans ses bras, en lui promettant tout bas de passer bientôt un moment avec lui.

 

 

Vincent porta Nicolas à sa chambre et le posa.  Celui-ci prit résolument la main de son père.

  - Reste Papa, lui ordonna-t-il.

Catherine sortit un pyjama d’un tiroir.

  - Viens ici Nicky, dit-elle. Tu vas enfiler ça.

  - Non ! Et il se tortilla pour échapper à ses mains tendues. Je veux que ce soit mon papa.

Catherine baissa ses mains.

  - D’accord, accepta-t-elle avec un coup d’œil à Vincent pour s’assurer qu’il voulait bien. Ton papa peut t’aider.

De son côté, elle s’affaira pour mouiller un gant et mettre un peu de pâte dentifrice sur la brosse à dents de Nicolas. En même temps elle écoutait les voix et les éclats de rire derrière elle. Quand elle se retourna, Nicolas était convenablement vêtu de son pyjama bleu, les cheveux retroussés d’avoir enfilé la chemise par la tête.

  - Bon garçon, le félicita-t-elle. Maintenant viens te brosser les dents, toutes les dents, lui rappela-t-elle tandis qu’il prenait la brosse pour frotter celles de devant. Je te nettoierai la figure quand tu auras fini.

Vincent observa tout cela en silence. Quand sa toilette fut finie, Nicolas gambada à travers la chambre et grimpa dans son petit lit.

  - Raconte-moi une histoire, Papa, réclama-t-il.

Vincent tira obligeamment une chaise à côté de la couchette. Catherine s’assit lourdement sur le bord de son lit pour écouter.

  - Il était une fois, commença-t-il, ces tunnels et ces cavernes, celle-ci justement et tout autour de nous. Il fit un grand geste pour montrer tout l’espace autour d’eux. Ces cavernes étaient vides. Personne ne vivait là et le moindre bruit résonnait avec des échos sans fin sur les roches. Et pourtant, un jour….

Catherine écouta Vincent raconter la création de son monde. Nicolas était captivé, ses yeux fixés sur le visage de son père.

  - C’est beau. Je suis content qu’il y ait des gens ici maintenant.

Vincent lui lissa les cheveux en arrière et lui planta un baiser sur le front.

  - Moi aussi, Nicolas. Dors bien…  Il hésita, son regard croisant celui de Catherine furtivement avant de finir … mon fils.

  - D’ac, dit Nicolas d’une voix endormie. Bonne nuit, Papa. Maman un baiser.

Heureuse qu’il ne l’ait pas complètement oubliée, Catherine s’avança pour lui souhaiter, elle aussi bonne nuit ; elle l’embrassa sur la joue  et tira bien les couvertures autour de lui.

  - Bonne nuit, Nicky murmura-t-elle. Je t’aime.

  - … t’aime aussi, balbutia-t-il les yeux déjà fermés.

Elle s’éloigna doucement et rejoignit Vincent qui attendait.

  - Catherine dit-il la voix pleine de regrets.

Mais elle savait déjà qu’il ne resterait pas. Elle hocha la tête avec résignation.

  - Je sais Vincent. Ça ira.

Il lui toucha la joue.

  - Vraiment ?

Elle leva le menton et sourit.

  - Oui, bien sûr. Tu oublies que Nicky et moi avons vécu seuls depuis longtemps maintenant.

Vincent frémit.

  - Catherine…

  - Non, dit-elle rapidement. Je suis désolée. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je voulais juste dire que j’y suis habituée. Je suis forte, Vincent. Tu le sais, c’est toi qui me l’as appris. Tout ira bien.

Elle prit sa main entre les siennes.

  - J’avais besoin de toi la nuit dernière. Tout était arrivé trop vite et j’avais besoin de me raccrocher à toi comme à une ancre. Tu es resté bien que je sache combien cela t’a mis mal à l’aise et je t’en remercie. Mais je me sens bien maintenant.

Il la regarda un long moment d’un regard intense, mais finalement il se rendit.

  - Oui, convint-il.

Il se tourna pour partir. À l’entrée, il s’arrêta. Elle était en train de se préparer lorsqu’il se retourna.

  - Catherine.

Elle attendit

  - Je sais que le temps est passé et que les choses ne sont plus ce qu’elles étaient.

  - Non.

  - Mais jamais nous ne nous serions séparés de cette façon. Il releva la tête pour rencontrer ses yeux. Est-ce que ce serait trop, de te demander de me souhaiter vraiment  bonne nuit ?

Il avait l’air mélancolique et mal assuré.

  - Non, murmura-t-elle, ce n’est pas trop me demander.

Il ouvrit les bras et elle alla à sa rencontre, pressa son visage contre son épaule, serra ses bras autour de sa taille. C’était bon comme de rentrer à la maison. Et elle se sentit désolée quand finalement il la relâcha.

  - Bonne nuit Catherine, dit-il. Dors bien.

 

 

Pour la deuxième nuit de suite, le sommeil de Catherine fut profond et sans rêves, un contraste frappant avec les nuits sans repos, le demi-sommeil aux aguets qu’elle avait adopté ces dernières années.

Elle se réveilla en sentant qu’on tirait sur son bras. Nicolas était à genoux sur son lit.

  - Réveille-toi maman, disait-il avec insistance. C’est le matin. Réveille-toi.

Elle cligna des yeux, encore mal réveillée.

  - Quoi ?

  - C’est le matin, répéta-t-il. Je veux me lever.

  - Oh !

Elle s’assit et se frotta les yeux.

  - Ça n’a pas l’air d’être le matin, Nick.

  - Si, c’est vrai. Il argumenta. Il y a des gens dehors, écoute.

Elle se concentra, c’était vrai qu’on entendait des voix étouffées dans le passage à l’extérieur de la chambre.

  - Bon, peut-être que c’est le matin, concéda-telle. OK, je me lève.

Elle alla à la cuvette et se lança de l’eau sur le visage.

  - Ça fait combien de temps que tu es réveillé ? demanda-t-elle en attrapant une serviette.

  - Longtemps. Regarde, je suis déjà habillé.

Elle baissa la serviette et le regarda. Certes, il avait mis un jean, un tee-shirt et un sweater, mais ses pieds étaient nus et son pyjama formait un tas bleu sur le sol.

  - Très bien. Maintenant trouve des chaussettes et ramasse ton pyjama pendant que je m’habille.

  - Ok dit-il d’un ton aimable. Dépêche-toi.

  - Dépêche-toi s’il te plait ? lui suggéra-elle doucement.

  - Dépêche-toi s’il te plait, répéta-t-il. J’ai faim.

Catherine s’habilla rapidement et fit son lit. Nicolas tira la couverture sur le sien. Elle n’eut pas le cœur de le décourager en lissant les plis ou en tirant sur le couvre-lit pour qu’il ne pende pas par terre de l’autre côté.

  - Prêt ? lui demanda-t-elle joyeusement.

Sa seule réponse fut une grimace d’impatience.

  - Je veux te dire merci, lui dit-elle alors qu’ils se rendaient dans la salle à manger, pour m’avoir attendue ce matin. J’ai toujours peur que tu sois trop impatient et que tu partes tout seul. Je suis contente que tu ne l’aies pas fait.

Il secoua la tête avec solennité.

  - Je ne le ferais pas. J’ai promis à mon papa.

  - C’est lui qui te l’a demandé ? Quand ?

  - Hier. Il y a des lieux redoutables ici. Il articula le mot difficile avec soin, séparant bien chaque syllabe pour la prononcer distinctement.

Catherine dissimula son sourire.

  - Oui, il y en a, dit-elle s’efforçant de lui répondre avec le même sérieux. Exactement comme à Spokane, tu te rappelles ?

  - Je ne pouvais pas aller dans la rue, parce que les autos auraient pu m’écraser.

  - Exact. Ici il y a des pentes à pic où tu pourrais tomber ou des endroits avec plein de grottes et de tunnels où tu pourrais te perdre.

Il approuva sagement.

  - Mon papa me l’a dit.

Ils arrivèrent dans la salle à manger. La plupart des habitants avaient déjà déjeuné, mais il restait quelques retardataires qui levèrent les yeux pour les accueillir en souriant.

Nicolas la tira par la manche.

  - Est-ce que mon papa va venir ?

  - Je ne pense pas Nick. Il est probablement venu prendre son petit déjeuner il y a longtemps.

  - Vous parlez de Vincent ? demanda William depuis sa place derrière le comptoir. Il est venu il y a environ deux heures. Ils sont en train de changer les chemins d’accès une nouvelle fois ; lui et Mouse ont dans l’idée de construire une nouvelle sorte de faux murs qu’ils veulent essayer.

  - Oui, dit Catherine. Il sera donc parti toute la journée.

  - Vraisemblablement, confirma William. Alors jeune homme, tu veux une crêpe ?

Catherine transporta leurs assiettes à une table proche ; Nicolas la suivit avec des fourchettes et des serviettes.

  - Assied toi, Nicolas, dit Catherine. Tu commences ta crêpe pendant que je vais nous chercher quelque chose à boire.

  - Ici, dit une voix inconnue. Vous avez l’air d’avoir besoin de ça.

Une main sombre plaça une tasse fumante sur la table. Catherine leva la tête et rencontra des yeux noirs, brillant dans un visage tout aussi noir.

  - Hello ! dit-elle, prise de court.

  - Vous avez l’air de quelqu’un qui aime le café, lui dit la femme.

Elle sourit à Nicolas.

  - Et toi, tu as l’air d’être de ceux qui apprécient un bon verre de lait.

Et avant qu’il ait pu répondre, elle en fit apparaître un et le mit sur la table, devant lui. Tout en faisant un geste du menton qui pouvait à la rigueur passer pour un merci, il le prit dans ses mains et commença à boire une grande gorgée.

  - Merci, dit Catherine. Je suis désolée, je ne connais pas votre nom.

  - Nathalie, répondit la femme. Ça vous ennuie si je m’assoie ?

  - Je vous en prie. Catherine lui montra une chaise. Moi c’est Catherine et lui Nicolas.

  - Oh ! Je sais, dit Nathalie sur un ton léger

  - Oui bien sûr, dit Catherine embarrassée.

  - Tous les deux, vous êtes des célébrités par ici, dit Nathalie. Tout le monde vous connaît. Tout le monde parle de vous.

Catherine regarda autour d’elle.

  - Vous croyez ?

  - J’en suis sûre. Mais ne vous inquiétez pas. L’excitation tombera bientôt et les gens s’habitueront à vous voir ici.

  - J’espère, dit Catherine. Nicky, utilise ta serviette.

Nicolas avait fait couler une goutte de sirop sur son menton.

  - Est-ce que tu connais mon papa ? demanda-t-il à Nathalie.

  - Oui, bien sûr, lui répondit-elle. En fait, il m’a demandé de m’occuper de toi aujourd’hui.

  - Il a fait ça ? questionna Nicolas avec surprise. Pourquoi ?

  - Parce que j’ai un petit garçon, dit Nathalie. Il s’appelle Brian et il est juste un peu plus vieux que toi. Il vient d’avoir trois ans.

  - Oh ! dit Nicolas. J’aurais bientôt trois ans. La semaine prochaine, je crois.

  - Dans quatre semaines, Nick, corrigea Catherine.

Sa perception du temps n’était pas encore très claire, les événements futurs étaient tous « demain » ou « la semaine prochaine ».

  - Oh ! dit-il. OK. Où est ton petit garçon ? demanda-t-il à Nathalie.

  - Pour l’instant il est avec sa grand-mère. Elle s’occupe de lui pendant que je suis venue vous parler.

Nicolas posa son regard sur Catherine.

  - Est-ce que j’ai une grand-mère ? s’enquit-il.

  - Non, mon cœur. Ma mère est morte quand j’étais encore une petite fille et personne ne sait qui était la mère de ton papa.

  - Oh !

Nicolas sembla tout à coup un peu triste.

  - Tu sais quoi, dit Nathalie pour le distraire. Vincent… ton papa a pensé que peut-être aujourd’hui, si ta mère est d’accord, tu pourrais jouer avec Brian.

Les yeux de Nicolas s’éclairèrent.

  - Je peux, Maman ?

  - Est-ce que je pourrais, Maman, corrigea-t-elle automatiquement.

Elle examina Nathalie avec soin. La jeune femme semblait chaleureuse, ouverte et généreuse dans sa façon de les accueillir, mais quelque chose à l’intérieur de Catherine se serrait à l’idée de laisser partir Nicolas loin d’elle.

  - Vous pouvez venir aussi, dit Nathalie. On pourrait se promener ou faire quelque chose pendant que les garçons jouent.

Catherine se détendit et s’autorisa un sourire.

  - J’aimerai bien.

  - Ma mère est Ruth, expliqua Nathalie quelques minutes plus tard en les conduisant le long d’un important corridor.

  - Je me souviens de Ruth, dit Catherine. Je ne l’ai pas très bien connue. Je ne savais pas qu’elle avait des enfants.

  - On est deux, dit Nathalie. Moi et mon frère David. David est comptable entre autres choses et il vit à Newark.

  - Vous le voyez souvent ? demanda poliment Catherine.

  - Assez souvent, dit Nathalie. Il vient ici quatre fois par an pour nous voir, nous et ses amis. Et il n’oublie jamais Noël ou l’anniversaire de Maman.

Ils avaient atteint la chambre de Ruth et y pénétrèrent. Ruth était occupée à travailler sur un grand métier à tisser installé dans un coin de la chambre, mais elle s’arrêta quand ils entrèrent.

  - Catherine, dit-elle et elle alla au devant d’elle, en tendant ses mains tannées par le travail.

Catherine les prit avec chaleur.

  - Hello Ruth ! C’est bon de vous voir.

  - C’est bon de vous voir de retour, ma fille, répondit Ruth. Nathalie et moi on vous a vue hier soir, mais vous aviez l’air si fatiguée, qu’on s’est dit qu’on pouvait attendre pour vous souhaiter la bienvenue.

  - J’étais bien fatiguée, admit Catherine, mais cela m’a fait du bien de voir tout le monde. Je suis désolée de vous avoir manquées.

Ruth renifla un bon coup.

  - Ne vous inquiétez pas de ça.

Elle se tourna.

  - Brian ! Prend tes affaires et vient maintenant. Ta maman est venue te chercher.

Un garçon de l’âge de Nicolas, à la peau brune et douce comme du chocolat, aux yeux vifs, bondit de derrière le métier à tisser. Il resta cloué sur place à la vue de Nicolas.

  - Brian, c’est Nicolas, lui dit Nathalie. Tu es prêt à rentrer à la maison ?

Brian hocha la tête, tout en gardant le regard fixé sur Nicolas qui en retour le dévisageait.

  - Dis au revoir à Mamie Ruth, l’enjoignit Nathalie.

  - Au r’voir Mamie, dit Brian. À bientôt.

  - À bientôt, Brian.

Nathalie et Catherine sortirent poussant leurs garçons devant elles. D’après le bruit qui suivit, Ruth retourna à son métier à tisser et à la couverture à moitié commencée avant même qu’elles aient atteint le couloir.

  - Ma chambre est là, un peu plus loin, expliqua Nathalie. Juste là.

Sa caverne était plus grande que celle que Nicolas et Catherine partageaient. Un paravent en bois sculpté isolait un coin assez grand.

  - C’est ma chambre, expliqua Brian à Nicolas d’un air important et il le conduisit derrière le paravent. Et ça, c’est mes jouets.

  - Oh ! entendirent-elles Nicolas dire dans le coin de Brian.

Et elles distinguèrent aussi la proposition de Brian.

  - Tu peux jouer avec ça.

Nathalie leva les sourcils.

  - On dirait qu’ils ont décidé de devenir copains, dit-elle. Voulez-vous du café ?

Catherine n’avait bu qu’une seule tasse au cours de ce petit-déjeuner un peu pressé et l’arôme qui embaumait la chambre depuis une vieille cafetière en alu posée sur une plaque chauffante était trop délicieux pour être refusé.

  - J’aimerais bien.

Nathalie le servit dans deux tasses épaisses.

  - Asseyez-vous, lui dit-elle et bavardons. Si on se tutoyait ?

  - D’accord

Catherine prit place à la petite table ronde tandis que Nathalie s’assit en face d’elle. Elle étudia sa nouvelle amie rapidement.

  - Je suis désolée, dit-elle après un moment. Je ne peux m’empêcher de penser que ton visage m’est familier mais si nous nous sommes rencontrées, je ne m’en souviens pas.

Nathalie sourit.

  - Une fois à Winterfest. Je n’habitais pas encore ici. J’étais à la fac en Pennsylvanie, mais je suis revenue à la maison pour la fête. Je suis toujours revenue pour elle. C’était avant Brian, ajouta-t-elle sur le ton de la conversation. Quand je m’en suis aperçue, pour lui, j’ai d’abord cru que mon petit copain proposerait de se marier. Au lieu de cela, il m’a dit qu’il était trop jeune pour être papa. Il a quitté l’école, déménagé et je ne l’ai plus jamais revu.

  - Je suis désolée.

  - Pas la peine. J’ai cru que c’était le genre d’homme avec lequel je pourrais passer ma vie, mais après ce qu’il a fait, je pense que je suis bien débarrassée sans lui. Et en plus j’ai Brian.

  - Tu as laissé tomber la fac ?

  - Seulement pour un temps. Je suis revenue ici pour la naissance et je ne suis jamais retournée en haut. Peut-être que je le ferai un jour. Pour l’instant Brian et moi nous avons un chez-nous, je suis avec ma mère. Je sers à quelque chose ici. Je donne des cours aux enfants, j’aide à la pouponnière, à la cuisine, aux bougies…

  - Moi aussi, j’ai besoin de me rendre utile, dit Catherine. Je pense que je dois en parler à Père.

  - Ce serait mieux d’en parler à Mary, conseilla Nathalie. À moins que tu ne veuilles participer aux travaux d’entretien comme Jamie, du genre réparer des fuites d’eau, construire de nouvelles chambres et aider au changement des chemins.

Catherine sourit.

  - Je crois que je préfère rester près des habitations, dit-elle. En plus Nicolas a besoin de moi. J’en parlerai à Mary.

Elle attendit que Nathalie revienne à la table après avoir rempli de nouveau leurs tasses de café.

  - Ça fait longtemps que tu connais Vincent, observa-t-elle.

  - Depuis que je suis petite, confirma Nathalie. Il faisait le baby-sitter pour moi et mon frère, les rares fois où maman avait besoin d’aller quelque part. Je l’adorais.

  - Alors, tu sais… comment il a vécu, Catherine fit une pause et déglutit, le fait que je sois partie, tout ça.

  - Ces trois dernières années ? Oui. Nathalie joua avec sa tasse. Au début, il était enragé. Il nous a tous mis à ta recherche. Pendant des mois.

  - Père me l’a dit, murmura Catherine.

  - On voulait tous abandonner des mois avant que Vincent lui-même ne soit découragé, continua Nathalie. Je suis désolée. C’est juste que… nous étions certains que tu étais morte. Nous étions tous désespérés pour lui. Déchirés pour lui. Mais nous avons continué à participer parce qu’il avait besoin de nous. Et aussi parce que nous ne voulions pas abandonner pour découvrir plus tard que nous avions eu tort.

Catherine hocha faiblement la tête.

  - Je comprends.

  - Et ensuite, un jour, Père nous a demandé de retourner à nos anciennes occupations. Plus de courses folles pour réaliser le travail quotidien dans les bouts de temps qui nous restaient. Il nous a seulement dit de rester attentifs, juste au cas où quelque chose se passerait, mais….

  - Oui. Et Vincent ?

  - Vincent a continué à aller en haut toutes les nuits. Mais il avait l’air de rentrer en lui-même. C’est presque comme s’il était plus petit, diminué, tu vois. Comme si l’étincelle au fond de lui s’était éteinte ! Il a même renoncé à participer à la vie de la communauté.

  - Qu’est-ce que tu veux dire ?

  - Lectures de poésie, concerts, soirées. Avant, il était toujours présent, au cœur des  choses. Il aidait à la préparation, aux installations. Il lisait des morceaux choisis de Shakespeare, mais après que tu sois partie, il a commencé à trouver des excuses, à chercher des raisons qui pourraient l’empêcher de venir. Il a même cessé de venir à la fête de l'Hiver. Il a dit qu’il n'y retournerait que lorsque tu serais revenue. Que lorsque tu pourrais venir avec lui !

  - Et il n’y est jamais retourné depuis ?

Nathalie parut mal à l’aise.

  - En fait, ce n’est pas exactement ça. Il a manqué la fête trois ans. Impossible de le faire changer d’avis, quels que soient les arguments de Père. Et nous savons tous que Père a tenté de le faire changer d’avis particulièrement la troisième année. Mais il est venu la dernière fois. Le mois dernier.

Elle fronça les sourcils et continua.

  - Il est resté debout sur le côté, les bras croisés et s’est contenté de regarder. Le plus souvent, il observait les danseurs avec cette expression blessée, mélancolique dans les yeux. Il est parti tôt, avant la chaîne d’union et nous nous sommes tous demandés s’il aurait le courage de revenir l’année prochaine. Et regardant Catherine, elle ajouta : Mais je crois bien qu’il sera là.

- Je l'espère, dit doucement Catherine, je l'espère.

 

Chapitre 3

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