QUAND JE REVIENDRAI

(I shall emerge)
de Becky Bain

Ttraduit de l'américain par Agnès

Chapitre 3

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Nicolas joua avec Brian jusqu’au moment de passer à table. Après le déjeuner, Mary vint dans la chambre de Catherine les bras pleins de vêtements.

  - C’est trop, dit Catherine, regardant les chemises et sweater taille trois ans répandus sur le lit. Je ne peux pas accepter.

  - Bien sûr que oui, rétorqua Mary. Ne vous inquiétez pas. Quand ils seront trop petits pour Nicolas, ils pourront encore servir à d’autres enfants.

  - D’accord, mais toutes ces affaires pour moi ?

Il y avait des chemisiers, des jupes, des sweaters, des pantalons, des vestes, des pull-overs, des robes, des chemises de nuit et même des sous-vêtements et des socquettes.

  - Je ne vais pas grandir !

  - Catherine, vous avez besoin de vêtements. Ce que vous avez apporté avec vous c’est bien, mais ce ne doit pas être suffisant vu que ça ne tient que dans un seul sac et une seule valise. Et de toute façon la plupart des vêtements que l’on porte en haut, ne conviennent pas à la vie dans les tunnels.

Catherine dut admettre la justesse de cette affirmation.

  - Mais il y en a tant.

  - Bon, mais vous devez tout examiner en fait, dit Mary avec son esprit pratique. Choisissez maintenant les vêtements que vous aimez et essayez-les. Ce n’est pas la peine de garder ceux qui ne vous intéressent pas et bien entendu certains auront besoin de retouches.

Catherine montra du doigt un pull tricoté à la main dans une laine douce garnie aux coutures de bandes de cuir souple. Son goût pour la mode depuis longtemps endormi, se ranima. Cette nuance de bleu lui allait et elle ressentit tout à coup l’envie d’être jolie pour Vincent. Elle enleva son vieux pull délavé et enfila celui-ci.

  - C’est adorable sur vous, Catherine, dit Mary.

  - Ouais, intervint Nicolas depuis le plancher où il jouait avec sa nouvelle ménagerie d’animaux du zoo. Joli, maman.

  - Merci, tous les deux, dit Catherine rayonnante.

  - Et ça, avança Mary, essayez cette robe.

Pendant que Catherine se changeait, Mary se rendit près de la table de toilette dans le coin et souleva la cuvette en porcelaine de chine.

  - Qu’est-ce que vous faites ?

  - Je me suis dit que j’allais vider ça pendant que vous essayez les habits, expliqua Mary.

  - Non.

Mary s’arrêta, saisie par sa véhémence

  - Mais il faut..

  - C’est certain, répondit Catherine s’efforçant de moduler son ton. Mais Mary vous ne faites sûrement pas le tour de toutes les chambres pour vider les cuvettes de tout le monde. Cela vous prendrait la journée !

  - La plupart s’en occupent eux-mêmes, dit Mary, mais …

  - Reposez la s’il vous plait, conclut Catherine. Quand nous aurons fini, vous me montrerez où je peux la vider.

  - Ça ne me gêne pas…

  - Mais ça me gêne. Je vous en prie Mary. Je veux faire ma part de travail, je ne veux pas être une charge, ni moi, ni Nicky.

Mary la regarda avec surprise.

  - Mais bien sûr que vous n’êtes pas une charge !

  - Alors il faut me laisser faire ma part. Nettoyer, faire le ménage. Qui fait la lessive en bas ?

Mary plissa les paupières.

  - La plupart la font eux-mêmes.

  - D’accord. Vous pourrez aussi me montrer comment m’y prendre.

  - Catherine, vous êtes notre invitée. Ce n’est pas nécessaire…

  - Non, Mary, l’interrompit doucement Catherine, pas une invitée. Je vis ici maintenant. Et je veux aider aux autres tâches aussi. Aux tâches communes. Quoique ce soit qui doive être fait.

Mary parut un instant troublée.

  - Je ne sais pas ce que dira Vincent.

  - Je ne me soucie pas de ce que dira Vincent. Je veux faire ma part. Si vous ne me laissez pas faire, je devrais m’en aller.

Quelque chose au fond d’elle-même, tressaillit à la simple idée de retourner en haut, mais comme elle s’y attendait Mary capitula.

  - Oh non ! On trouvera quelque chose à vous donner à faire, Catherine, je vous le promets.

  - Demain, dit Catherine d’un ton décidé.

  - Oh ! Mais vous ne voudriez pas vous reposer quelques jours ? Vous avez eu tant d’épreuves…

  - Demain, Mary, répéta-t-elle, demain matin.

  - Si c’est ce que vous voulez, accepta Mary, demain matin.

 

 

Après qu’elles eurent trié les vêtements, Mary lui montra un endroit dans un tunnel secondaire où un étroit courant d’eau s’écoulait dans une rigole. Catherine vida l’eau usée de la cuvette avant de suivre Mary dans une grotte voisine. Contrairement au reste des tunnels, cette salle était chaude et humide du fait d’une grande lessiveuse d’eau bouillonnant doucement au-dessus d’un brûleur alimenté par une bouteille de gaz. Une vieille essoreuse mécanique surmontait le tout.

Mary lui montra comment remplir la lessiveuse et combien il fallait mettre de savon et lui fit la démonstration des fonctions manuelles de lavage et de rinçage.

Catherine lava ses vêtements et ceux de Nicolas avec application. Elle les étendit pour les faire sécher parmi des rangées d’autres affaires dans une caverne voisine qui était traversée de part en part de cordes et chauffée par un fourneau ventripotent.

  - Est-ce que c’est fini maintenant ? demanda Nicolas quand elle eut accroché la dernière paire de jeans.

  - Jusqu’à ce que tout soit sec. Mary dit que cela prend environ quatre heures.

  - Super.

  - Super c’est vrai, lui dit-elle. Cela veut dire que tu as tout le temps de faire une bonne sieste.

 

 

Elle était en train de plier son linge sec quand elle entendit une voix à l’extérieur la chambre.

  - Catherine ?

  - Papa ! pépia Nicolas avant de bondir hors de la chambre.

Il réapparut quelques instants plus tard, confortablement installé et en sûreté dans les bras de son père.

  - Regarde Maman, lui dit-il avec un visage extasié, Papa est là.

  - Je vois, reconnut-elle en souriant à Vincent.

  - Où t’étais ? demanda Nicolas. Je voulais que tu sois là.

  - Je suis désolé Nicolas, dit Vincent avec gravité. J’avais du travail.

Nicolas fit la moue.

  - Maman aussi a travaillé aujourd’hui. Je croyais que personne n’avait besoin de travailler maintenant.

Vincent le considéra, les sourcils levés.

  - Tout le monde travaille ici, Nicolas, dit-il.  C’est comme cela que nous vivons. Qu’a fait ta mère aujourd’hui ?

  - Elle a lavé nos habits. Tu vois ? Et il montra du doigt le panier d’osier qui se trouvait aux pieds de Catherine.

  - Mary m’a montré où c’était, dit Catherine qui ne pouvait s’empêcher de se sentir mal à l’aise.

  - Qui lave tes habits, Papa ? demanda Nicolas avec intérêt.

  - Je le fais moi-même de temps en temps, dit Vincent, mais le plus souvent, c’est Sarah ou Mary ou une autre femme.

  - Seulement des femmes ? demanda Catherine ne résistant pas à la taquinerie.

Il sourit en retour.

  - Quelquefois Pascal se propose pour faire ma lessive et je la fais pour lui une autre fois.

  - Peut-être que Maman pourrait la faire maintenant, offrit Nicolas.

  - Ou peut-être, le contra Vincent pourrais-je faire la tienne et celle de ta mère.

  - Affaire conclue, se dépêcha de dire Catherine.

Nicolas gigota et Vincent le posa sur ses pieds.

  - C’est l’heure de dîner, dit-il.

  - On peut aller avec toi ? demanda impatiemment Nicolas.

  - Est-ce qu’on pourrait, corrigea Catherine automatiquement.

  - Seulement si cela convient à ta mère, répondit Vincent.

  - S’il te plait Maman, la câlina Nicolas

  - Bien sûr, accepta-t-elle rapidement. Laissez-moi juste finir ça.

Nicolas sauta d’un pied sur l’autre pendant qu’elle pliait soigneusement les chemises et roulait les chaussettes.

  - Dépêche-toi, dit-il, j’ai faim.

Elle rencontra le regard compatissant de Vincent.

  - Peut-être que vous pourriez avancer tous les deux sans moi, suggéra-t-elle. Je vous rattraperai.

  - Non, répliqua Vincent. On va attendre.

Et il se déplaça pour l’aider, attrapant les affaires de Nicolas sur le tas fraîchement lavé et les pliant avec adresse.

  - Voilà, dit-il à Nicolas quand il eut fini. Est-ce que tu sais où ça va ?

Nicolas acquiesça.

  - J’ai aidé Maman à défaire les valises.

  - Bon alors, maintenant tu peux l’aider à ranger ça.

Nicolas accepta la pile de vêtements et l’emporta vers la petite commode dans laquelle Catherine avait décidé de mettre ses affaires à lui. Il les posa pour ouvrir le tiroir ; les pièces du dessus vacillèrent et s’effondrèrent par terre.

  - Tu réalises, dit Catherine à Vincent à voix basse, que plus rien ne sera plié quand il aura fini.

  - Ce qui compte, c’est l’effort fourni, Catherine et non le résultat.

  - Facile à dire.  Ce n’est pas toi qui mettras en ordre le tiroir.

Mais elle souriait en disant cela. Le regard que Vincent lui donna en retour était chaud et tendre et son cœur bondit absurdement.

  - Voilà, dit-elle en se forçant à garder la voix ferme. C’est fini.

  - Super dit Nicolas, après avoir bourré ses affaires pas très correctement mais bien à l’abri dans le tiroir.

Il prit la main de Vincent.

  - On y va.

 

 

Nicolas exigea d’être à côté de Vincent pour le dîner. Catherine était assise en face d’eux, et observait la façon dont Nicolas inventait des questions ou des besoins quand l’attention de Vincent menaçait de s’envoler. Elle s’amusa de sa fervente transparence, mais ne put empêcher son cœur de se serrer avec mélancolie. En deux jours, Vincent et elle n’avait eu ensemble que des moments volés. C’était presque, pensa-t-elle avec chagrin, comme s’il l’évitait.

Se mordant les lèvres, elle resta en contemplation devant son assiette. Bien sûr que ce n’était pas ça. C’était juste Nicolas. La nouveauté de sa présence, le miracle de son existence. Elle s’en était émerveillée elle-même de nombreuses fois. Rien d’étonnant à ce que Vincent n’ait d’yeux que pour lui !

  - Catherine ! Sa voix grave à travers la table la secoua. Tu ne manges pas.

  - Je suis désolée, s’excusa-t-elle. J’étais perdue dans mes pensées.

Elle s’aperçut avec consternation que les autres convives avaient fini leur repas ; quelques-uns s’étaient déjà levés et transportaient leurs assiettes pour la plonge.

  - Je veux du gâteau, Maman, dit Nicolas. Au chocolat.

Elle regarda son assiette, bizarrement contente qu’au moins pour cela, il fasse attention à elle.

  - D’accord.

Il glissa de sa chaise.

  - Je vais le chercher moi-même, insista-t-il quand Vincent fit mine de se lever.

Vincent regarda de son côté et elle approuva. Nicolas devait être capable de se débrouiller avec une des petites assiettes de gâteau que Brooke distribuait à une table près de la cuisine.

  - Utilise tes deux mains pour la porter, Nick, le mit-elle en garde. Et dit à Brooke que tu veux un petit morceau.

Il fronça les sourcils.

  - J’en veux un gros, dit-il en écartant les bras. Gros comme ça.

Elle rit.

  - Nicolas, jamais tu ne pourras manger tout ça.

  - Si je pourrai. Je pourrai tout manger.

  - Bon, peut-être. Mais je veux que tu en prennes un petit. Trop de gâteau, ce n’est pas bon pour toi.

  - En fait Nicolas, dit Vincent, tu pourrais apporter une grosse part qu’on  partagerait tous les deux . D’accord ?

Nicolas n’y réfléchit pas longtemps.

  - OK, accepta-t-il et il partit en courant.

  - C’est un enfant magnifique, murmura Vincent en le regardant

  - Oui. Et Catherine ajouta : Vincent, si Nicolas ramène une grosse part de gâteau il faudra que tu en manges la moitié.

  - Évidemment. C’est ce que je lui ai dit. Il s’arrêta. Catherine !

  - Oui ? Elle quitta des yeux Nicolas et se retourna. Qu’y a-t-il ?

  - Je me demandais.

Il s’arrêta de nouveau et elle fronça les sourcils.

  - Vincent. Quoi ? Quelque chose ne va pas.

  - Non.

Il se glissa en avant sur sa chaise pour se pencher vers elle.

  - Je me demandais si tu serais d’accord pour faire une promenade avec moi. Plus tard.

  - Oh ! dit-elle doucement, Oh Vincent ! J’aimerai vraiment. Mais il y a Nicky…

  - J’ai pensé que quelqu’un pourrait le garder. Après qu’il se sera endormi.

  - Tu veux dire comme un baby sitter.

Il opina.

  - Ce n’est pas rare pour des parents ici de demander à l’un des enfants les plus âgés de surveiller les plus jeunes. Samantha le fera volontiers.

Elle jeta un coup d’œil à Nicolas qui était en train de revenir, farouchement concentré sur l’assiette de gâteau dans ses mains.

  - Jusqu’à hier, je ne l’avais jamais laissé. Même pas pour une minute.

Vincent attendait calmement. Jamais il ne la pousserait à faire une chose pour laquelle elle n’était pas prête, elle le savait.

  - Il sera en sécurité, n’est-ce pas ?

  - Samantha fera bien attention, promit Vincent, et nous ferons en sorte d’être toujours à portée des tuyaux.

Nicolas était revenu. Il posa son assiette de gâteau sur la table en grimpant sur sa chaise.

  - J’ai pris le plus gros, dit-il avec importance. Parce que j’ai dit que j’allais le partager avec mon papa.

  - C’est bien, lui dit Vincent. J’ai très faim. Combien de bouchées pour moi ?

  - Deux, décida Nicolas et il se tortilla de rire à l’expression de Vincent.

  - Deux, ce n’est rien. Tu ferais mieux de m’en donner vingt.

  - Non, vingt pour moi et deux pour toi.

  - Très bien.

Vincent prit ses deux bouchées et commença ensuite à marchander pour en avoir plus. Nicolas gloussa de nouveau, la bouche pleine de gâteau cette fois et céda deux bouchées supplémentaires. Catherine finit son dîner en silence, heureuse au spectacle des tractations de Vincent et des renoncements de Nicolas, morceau par morceau.

  - Tu veux du gâteau, Maman, lui offrit Nicolas quand elle eut finit son repas.

Il n’y avait plus dans son assiette que des miettes.

  - Non petit voyou. Parce que tu vas essayer de tout manger.

Un sourire barbouillé lui répondit.

  - Et de toute façon, je n’ai pas envie de gâteau, dit-elle. Nicolas, sers-toi de ta serviette, s’il te plait.

Il essuya sa bouche au hasard, puis Vincent prit la serviette et essuya le reste.

  - Qu’est-ce qu’on va faire maintenant, Papa ? demanda Nicolas alors qu’ils quittaient la salle à manger.

  - Je crois qu’il est temps de te mettre au lit.

Au visage indigné de Nicolas, il était clair qu’il ne s’attendait pas à cette espèce de trahison de la part de son papa bien-aimé.

  - Je ne suis pas fatigué, déclara-t-il.

  - Tu n’es jamais fatigué à l’heure d’aller au lit, observa Catherine. Mais si tu demandes à ton papa, je suis sûre qu’il te donnera ton bain.

Nicolas leva la tête avec empressement.

  - Oh oui Papa ! 

L’idée eut l’air de plaire à Vincent.

  - Bien sûr, dit-il.

 

 

Lui et Nicolas s’arrêtèrent le temps de prendre le pyjama et sortirent ensemble vers la salle de bain. Catherine rangea son propre linge, plié et abandonné sur le lit avant le dîner et retourna les couvertures de la couchette de Nicolas. Il n’y avait aucun danger à le laisser. Elle le savait et le comprenait. Vincent ne prendrait pas plus de risques qu’elle à son sujet. Et elle l’avait déjà fait.

Deux nuits auparavant, quand elle était arrivée, elle l’avait laissé aller avec Mary à la cuisine pour trouver quelque chose à manger. Et aussi pour qu’il n’entende pas ce qu’elle avait à raconter à son grand-père. Hier encore, elle l’avait laissé quand elle était montée s’occuper de l’auto. Elle l’avait laissé avec Vincent, qui mourrait plutôt que de laisser faire du mal à son fils. Mais elle ne l’avait laissé que parce qu’elle allait être en danger, un danger qu’il n’y avait plus lieu désormais qu’il affronte.

Protéger Nicolas, le garder en sécurité, au chaud, le nourrir, lui fournir un foyer, des vêtements, des copains avait été le seul but de sa vie pendant trois ans. Il n’était pas gâté. Enfin pas trop. Elle avait éveillé sa curiosité, avait limité les sucreries et dieu sait qu’il n’avait jamais été noyé sous les jouets comme elle l’avait été étant enfant. Mais tout ce qu’elle avait fait avait été pour lui.

Sauf le fait de s’être isolée loin des siens. C’était pour Vincent qu’elle l’avait fait. Pour le protéger, lui et son monde. Penser à faire autre chose que garder ses bien-aimés en sécurité lui semblait hors de propos, hors de portée.

Marcher avec Vincent, parler avec lui, peut-être même lui tenir la main, ce serait pour elle-même.  Si elle prenait en compte la proposition, évidemment. En ce qui la concernait, elle n’avait pas imaginé pas pouvoir un jour envisager une telle possibilité.

 

 

  - Mon papa va me lire une histoire, annonça Nicolas tandis que Vincent le posait par terre.

Il partit au trot vers son coin et en sortit quelques instants plus tard avec un livre dans les mains.

  - Celui-ci Papa, le pressa-t-il en le lui tendant.

 Vincent le prit avec révérence.

  - Les coquinours ont peur du noir, lu-t-il sur la couverture. Il questionna Catherine des yeux. Des ours qui portent des habits ?

  - Des « coquinours », précisa-t-elle. Ne te fie pas aux illustrations. Bien que pour ma part je les trouve plutôt mignonnes. L’histoire est vraiment bien et Nicolas l’adore.

Elle n’ajouta pas qu’elle connaissait le texte par cœur à force de le lire, effets spéciaux inclus. Vincent n’avait pas l’air très convaincu mais il s’assit quand même dans le grand fauteuil. Nicolas se pelotonna sur ses genoux.

  - Lis Papa, ordonna-t-il.

Vincent ouvrit avec diligence le mince volume. Catherine qui ne voulait pas manquer ce moment s’installa au bord du lit et les observa.

  - Trois petits ours. Un avec une lumière, l’autre avec un bâton et le troisième avec des frissons

  - Non Papa, dit Nicolas. Pas comme ça, comme Maman fait.

Vincent la regarda rapidement et elle lui sourit largement.

  - Comment fait ta mère ? s’enquit-il auprès de Nicolas.

  - Comme ça, dit Nicolas. Et il fit la démonstration, se tortillant des pieds à la tête et articulant le mot Friiiiiiiiisssons.

Vincent répéta le mot avec un frisson ce qui fit rayonner Nicolas.

  - Super.

Le reste de l’histoire était plein de frissons et à la fin Nicolas eut un soupir.

  - Lis encore une fois, supplia-t-il. S’il te plait !

Vincent n’hésita pas longtemps.

  - Parce que c’est un petit livre, commenta-t-il avant de recommencer.

  - Nicky, dit Catherine, après la deuxième lecture. Est-ce que cela t’ennuierait si je sortais un moment ?

Nicolas, en sécurité sur les genoux de son papa, leva les yeux avec curiosité.

  - Où ?

  - Ton papa aimerait que j’aille faire un tour avec lui. Et j’aimerais bien aussi.

Nicolas avança sa lèvre inférieure.

  - Je veux rester avec mon papa.

  - Nicolas, dit Vincent de sa voix profonde et calme. Ta mère et moi avons eu très peu de temps pour nous parler depuis qu’elle est revenue. On va juste faire un tour. On ne sera pas partis longtemps.

  - Je veux venir.

  - Ce n’est pas possible, lui dit Catherine avec persuasion. C’est l’heure pour toi, de dormir. Je t’en prie Nicolas. C’est important pour moi.

La lèvre de Nicolas continua à faire la moue, mais il croisa les bras et manifesta sa résignation avec un soupir.

  - Qui restera avec moi ? demanda-t-il avec une certaine agressivité.

Vincent le fit descendre de ses genoux.

  - Je vais demander à Samantha si elle est libre.

  - Attends ! Et qui c’est qui me bordera ?

Vincent s’arrêta, l’œil clairement pétillant en regardant leur petit garçon.

  - Ta mère te bordera, dit-il et je serais de retour avant que tu ne t’endormes.

  - Promet ! demanda Nicolas.

  - Promis.

Bien entendu avant d’aller au lit, Nicolas réclama un verre d’eau, puis il fallut aller aux toilettes. Catherine était juste en train de finir de le border dans son petit lit quand Vincent revint.

  - Samantha arrive dit-il dans l’interstice des rideaux séparant l’alcôve de Nicolas du reste de la chambre.

  - Bien, répondit Catherine, la main fermement posée sur l’épaule de Nicolas pour l’empêcher de se relever. Tu veux venir lui dire bonne nuit ?

Quand Vincent fut entré dans le petit espace, elle se glissa derrière lui pour se dépêcher d’aller vers la petite coiffeuse. Un regard pour vérifier que le rideau en partie tiré empêchait Vincent de la voir et elle attrapa sa brosse pour se coiffer rapidement avant de vérifier son reflet dans le petit miroir accroché au mur près de la table de toilette. Elle fut satisfaite de ses cheveux, mais se trouva anormalement pâle. Elle se demanda où avait bien pu passer sa petite trousse à maquillage. Elle ne l’avait pas vue depuis son arrivée.

  - Oh, comme tu es jolie Catherine ! entendit-elle derrière elle.

Elle tourna sur elle-même pour voir Samantha debout dans l’entrée.

  - Vraiment ?

Nerveuse, elle sentit le rouge monter à ses joues tout se sentant reconnaissante envers la jeune fille de son appréciation.

  - Oui ! Samantha entra et posa un livre sur la table. Où est Vincent ?

  - Ici, dit-il en émergeant de derrière le rideau. Il n’est pas encore endormi, dit-il en s’excusant.

  - Ça ira, répondit Samantha avec entrain et regardant avec précaution dans l’alcôve. Salut Nicolas.

Nicolas murmura quelque chose que Catherine n’entendit pas complètement.

  - Il a déjà eu à boire et il est allé aux toilettes, dit-elle. Si tu peux le maintenir dans son lit, il devrait être endormi dans quelques minutes.

  - Sûr, acquiesça Samantha. Ne t’inquiète pas Catherine. J’ai gardé un tas de gosses dans les tunnels. Je sais ce qu’il faut faire.

Catherine se força à sourire.

  - Bien sûr que tu le sais. Elle lança un regard à Vincent. Je ne sais pas combien de temps…

  - Pas plus de deux heures, répondit Vincent avec naturel. Bonne nuit, Nicolas.

  - Bonne nuit, Papa. Maman ! appela-t-il sur un ton plaintif.

  -Quoi ?

Elle se pencha pour le voir.

  - Tu as oublié de m’embrasser.

  - Désolée.

Elle entra dans l’alcôve et s’agenouilla à côté de son lit. Nicolas noua ses bras autour de son cou.

  - Je t’aime Maman, lui murmura-t-il à l’oreille.

  - Je sais, Nicolas.

Elle lui lissa les cheveux en arrière et lui embrassa la joue.

  - Je t’aime aussi Nicolas. Maintenant soit un gentil petit garçon et endors-toi.

Dans la partie principale de la chambre, Samantha s’était déjà installée dans un fauteuil avec un livre. Catherine lui fit un signe de la tête en guise de bonsoir et rejoignit Vincent dehors dans le corridor. Elle ne put s’empêcher de jeter un regard en arrière et Vincent s’arrêta.

  - Tout ira bien, Catherine. Tu le sais bien.

Elle lui répondit avec un sourire tremblant.

  - Ma tête le sait. C’est mon cœur… qui n’en est pas certain.

  - Tout ira bien.

Il lui tendit la main et elle la prit avec gratitude. Il avancèrent quelque temps en silence jusqu’à ce que Vincent penche la tête pour la regarder à la lueur dansante des torches posées dans des appliques le long des murs.

  - Je ne sais pas quoi te dire.

L’honnêteté de son aveu la fit sourire.

  - C’est bizarre n’est-ce pas ? De se sentir si maladroits l’un par rapport à l’autre.

  - Pas si bizarre en fait. Ça fait trois ans.

  - Mais nous savions tout l’un de l’autre, autrefois, dit-elle.

  - Peut-être qu’on pourrait de nouveau se connaître aussi bien, aventura-t-il. Mais il faudra du temps.

  - Oui, reconnut-elle. Exactement comme la première fois.

 

 

Ils continuèrent à avancer. Elle avait conscience de sa main dans la sienne, de la chaleur de sa paume contre la sienne, du doux pelage caressant ses doigts.

Le bruit de l’eau bouillonnant leur dit où ils étaient quelques secondes avant qu’ils ne surgissent sur une corniche assez large située sur l’un des côtés d’une vaste caverne voûtée. Une cascade d’eau, prise dans un rai de lumière de source inconnue, plongeait dans un bassin beaucoup plus bas, scintillante et vaporeuse.

Vincent s’arrêta à un endroit où la différence de niveau dégageait une sorte de banc naturel. Elle prit le siège offert ainsi tacitement et Vincent choisit de s’installer quelques centimètres plus bas, lui faisant à demi face dans l’incandescence naturelle de cette caverne. Le rugissement de l’eau était étouffé ici, un mystère de l’acoustique que personne n’avait jamais expliqué.

  - Tu te rappelles la dernière fois que nous sommes venus ici, lui demanda-t-elle pour rompre le silence.

Il opina.

  - Ça fait longtemps.

  - C’était à la mort de Papa…

Elle leva ses genoux et les entoura de ses bras.

  - T’es-tu jamais demandé ce qui serait arrivé si j’avais pris une décision différente ce jour là ?

  - Si tu étais restée ?

Les yeux de Vincent étaient pensifs, il réfléchit un instant.

  - Quelquefois. Tu aurais été en sécurité, dit-il. Aucun de ces terribles événements n’aurait eu lieu.

  - Non et sans doute pour toi non plus Vincent. Si j’étais restée ici, tu ne serais pas tombé tellement malade.

  - Ne t’en veux pas Catherine. Ma maladie était due à qui je suis. À  ce que je suis.

Elle secoua la tête.

  - Je ne pense pas Vincent. Je pense que c’est de ma faute. J’étais si inconsciente à cette époque, si téméraire. Je comptais  sur toi pour me tirer d’affaire.

  - Je te protégerai toujours, Catherine. Il faut que tu en sois sûre.

  - J’en suis sûre. Elle ferma les yeux. Mais quelquefois je voudrais être restée ce jour là.

  - Si tu l’avais fait, Nicolas ne serait sans doute jamais né.

Elle ouvrit les yeux pour le regarder.

  - Sans ma maladie… Je n’aurais jamais trouvé le courage. Je n’aurais jamais osé prendre le risque.

  - Tu aurais pu. Nous aurions pu trouver notre chemin.

Il secoua la tête de façon imperceptible mais définitive.

  - Non. Et ne pas avoir Nicolas serait une véritable perte.

Elle approuva lentement.

  - Il compense toutes ces catastrophes. La peur, la séparation. Peut-être même ta maladie.

  - C’est un enfant magnifique, Catherine.

La voix de Vincent se teinta d’une note d’émerveillement.

  - Il est intelligent, ouvert, curieux. Et il m’a accepté. Totalement.

  - Bien sûr qu’il t’a accepté. Il a entendu parler de toi depuis sa naissance.

  - Je t’en rends grâce Catherine. Merci de lui avoir permis de me connaître grâce à tes paroles et à tes souvenirs.

  - C’était le seul concept de père que je pouvais lui donner pendant tout ce temps, dit-elle en se penchant vers lui. Il avait le droit de savoir à ton sujet, comme tu as le droit d’être connu. Il t’adore.

Elle s’attendait à moitié à ce qu’il minimise les sentiments de Nicolas. Mais au lieu de cela, il lui lança un coup d’œil hésitant.

  - Une fois ou deux, je t’ai surpris en train de nous regarder, Catherine. Et je me demande ce que tu ressens. Il ne te rejette pas exactement…

Elle sourit.

  - Mais il sait faire connaître ses volontés. Il est doué pour ça. Mon père aurait dit qu’il sait ce qu’il veut, exactement comme moi quand j’étais petite.  Parfois c’est difficile, admit-elle. Avant je t’avais pour moi toute seule. Il n’y avait que toi et moi. Je veux dire, bien sûr il y avait les autres, les amis, nos parents. Mais je les ai toujours ressentis comme à l’extérieur de limites invisibles, comme si nous étions dans une bulle. À  l’intérieur, il n’y avait que nous.

Elle s’arrêta pour préciser sa pensée.

  - Puis il y a eu un très long temps pendant lequel il n’y avait que moi. Cela a été terrible, Vincent.

Il eut un murmure pour dire qu’il partageait et comprenait. Elle continua.

  - Puis Nicky est arrivé et nous étions deux de nouveau. Nous avons été ensemble pratiquement chaque minute depuis sa naissance. Et maintenant…

  - Maintenant il a l’air de vouloir passer le plus clair de son temps avec moi.

Elle confirma.

  - J’en suis heureuse, Vincent. Je suis heureuse de savoir qu’il a un père. Elle pencha la tête. Mais quelquefois je n’ai pu m’empêcher de ressentir un peu de mélancolie. À  l’idée de n’avoir jamais l’un de vous deux pour moi toute seule. C’est idiot, n’est-ce pas ?

  - Non, lui dit-il affectueusement en se rapprochant d’elle pour poser un bras timide autour de ses épaules. Non ce n’est pas idiot du tout.

Il lui sembla naturel de se laisser aller contre lui, dans l’abri de ses bras, protégée par sa force. Il sembla aussi comblé de la tenir contre lui, qu’elle d’être tenue et ils restèrent ainsi un long moment. À  la fin, il remua. Elle se rendit compte qu’il n’avait pas envie de bouger à la façon dont il la relâcha et lui tendit la main.

  - Viens, lui dit-il. Il est tard et notre fils est un lève-tôt.

Dans sa voix la fierté s’ajoutait à sa tendresse pour Catherine. Il avait dit notre fils. Elle sourit et le suivit.

 

 

Le chemin du retour se fit dans un silence aimable et pensif, pas le moins du monde inconfortable. Il s’arrêta sur le seuil de la chambre.

  - Je ne rentre pas, dit-il. Tu as besoin de te reposer.

  - Toi aussi, murmura-t-elle mais elle s’attarda, détestant le quitter.

Il tendit les bras lentement et l’attira contre sa poitrine, il la berça comme une chose précieuse et fragile. Elle ferma les yeux, respirant son odeur, sachant qu’il lui faudrait attendre au moins jusqu'à demain pour qu’il la prenne dans ses bras de nouveau. Puis il recula, ses yeux exprimant l’incrédulité.

  - Qu’est-ce qu’il y a ? chuchota-t-elle, consciente de la présence de Samantha juste derrière la portière.

Au lieu de répondre, il leva lentement la main et traça la ligne de sa joue avec son pouce.

  - Quelquefois, dit-il la voix rauque d’émotion contenue, je n’arrive pas à croire que tu es bien là.

Il prit son visage dans sa main pour le caresser doucement. Puis il se pencha et passa doucement ses lèvres sur sa joue.

  - Bonne nuit Catherine.

Elle était trop interloquée pour faire autre chose que le regarder partir. Au tournant du passage, il se retourna pour lui lancer un de ses rares sourires. Puis il disparut. C’est toute tremblante qu’elle rentra chez elle. Samantha la regarda par-dessus son livre.

  - Il s’est endormi aussitôt.

Catherine, abasourdie, mit un instant à saisir ce qu’elle lui avait dit.

  - Oh ! dit-elle quand elle fut capable de réfléchir de nouveau, bien. Je suis contente que tout se soit bien passé.

  - Il n’a pas fait de problème, lui assura Samantha en ramassant ses affaires. Tu peux me faire signe à chaque fois que tu as besoin de le faire garder. J’aime bien Nicolas.

  - Merci.

Dès que Samantha eut atteint la porte, Catherine s’abandonna au souvenir bienheureux de cette soirée, exécutant comme une somnambule le rituel du coucher, lavage de la figure et brossage des dents. Elle vérifia que Nicolas était bien couvert et éteignit toutes les chandelles sauf une, avant de se glisser entre les draps de son lit. Une chaude vibration courut le long de sa colonne vertébrale.

De lui-même, sans avoir eu besoin d’y être invité ou aidé par elle, Vincent l’avait embrassée.

Chapitre 4

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