QUAND JE REVIENDRAI

(I shall emerge)
de Becky Bain
Ttraduit de l'américain par Agnès

Chapitre 4

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Elle se réveilla en cherchant à se rappeler les doux rêves qu’elle avait eus de Vincent. Elle s’étira langoureusement et paressa en pensant à lui, dans son nid chaud de patchwork. La part sombre de sa personnalité la mit en garde contre la sottise de tels sentiments. Tout ce qu’il avait fait, c’était marcher avec elle. Tout ce qu’il avait fait, c’était l’embrasser sur la joue. Mais sa part plus jeune, enthousiaste et sentimentale ne voulut rien entendre. Il l’avait embrassée. Il lui avait tenu la main. Il voulait encore être avec elle.

Le bruit que fit Nicolas en sortant du lit, interrompit le cours de sa rêverie et elle s’assit.

  - Bonjour, marmonna-t-il. Où est Samantha ?

  - Ça fait longtemps que Samantha est retournée dans sa chambre, lui répondit Catherine, tout en sortant ses pieds du lit pour chercher à tâtons ses pantoufles. Tu vois, je ne t’ai même pas manqué.

  - Si, affirma-t-il avec force. Tu m’as beaucoup manqué et mon papa aussi.

  - Bon peut-être, concéda-t-elle, mais ça n’a pas été si mal de rester avec Samantha. Elle m’a dit que tu t’es endormi immédiatement avec elle.

  - Oui dit Nicolas prenant momentanément un air angélique, j’ai été gentil.

  - Je suis contente de l’entendre, répondit Catherine. J’aimerais que tu t’endormes aussi vite avec moi.

  - Quelquefois je le fais, se défendit-il tout en fouillant dans son tiroir.

  - Quelquefois, admit-elle. Et quelquefois, tu te relèves comme un diable dans sa boite. Elle prit une voix de fausset.  Je veux un verre d’eau, je dois aller aux toilettes, je veux une autre histoire, s’il te plait frotte-moi le dos ...

Nicolas gloussa et étendit sur son lit un pantalon de velours côtelé  et un pull à grosses côtes et à franges.

  - Je peux mettre ça ?

Catherine vérifia des yeux la taille des vêtements.

  - Si tu veux, dit-elle, mais le pull a l’air un peu grand.

Nicolas le regarda

  - Il ressemble à celui de mon papa, confia-t-il. Il en a un avec des cordes comme ça.

Catherine regarda plus attentivement le pull. Il avait en effet une vague ressemblance avec celui que Vincent avait porté la veille.

  - D’accord, lui dit-elle. Je vais t’aider à l’enfiler.

Une fois habillés, ils allèrent prendre le petit-déjeuner. Puis Catherine partit à la recherche de Mary.

  - Vous aviez dit que vous me trouveriez quelques chose à faire.

  - Je sais bien, dit Mary, mais je ne vois pas quoi.

Catherine retint sa respiration.

  - Mary, vous ne pouvez pas me dire qu’il y une centaine de personne qui vivent ici, mange ici, travaillent et vont à l’école ici et qu’il n’y a rien à faire. Et la lessive ?

Mary parut légèrement choquée.

  - Je ne vais quand même pas vous demander de laver le linge de la communauté, Catherine !

  - Pourquoi pas, je fais partie de cette communauté, n’est-ce pas ?

  - Eh bien oui mais…

  - S’il vous plait Mary. Je vous l’ai dit hier. Je veux me sentir utile. Vincent m’a dit qu’il ne lavait pas ses affaires lui-même et je suppose que Père non plus.

  - Non bien sûr, admit Mary.

  - C’est quelque chose que je peux faire Mary ou encore la vaisselle dans la cuisine.

  - Non, c’est le travail des enfants, dit Mary.

À  la fin, elle obtint de balayer le long couloir qui desservait les grottes habitées.

  - Ça peut sembler bizarre, s’excusa Mary, lui montrant où trouver un balai suffisamment robuste. Avec notre façon de vivre dans des murs en pierre et un sol en terre battue. Mais les sentinelles ramènent de la saleté des tunnels supérieurs et la circulation constante use les roches et les sols qui font ainsi de petits débris. Ils finissent par rouler chez les gens, et vont salir leurs tapis. C’est finalement plus efficace à long terme de balayer ce passage une fois ou deux par semaine et personne n’a eu le temps de le faire récemment.

  - Je suis contente de le faire, assura Catherine. Nicolas tu peux jouer ici avec ton camion.

  - Si vous voulez, je vais voir si Nathalie peut s’en occuper, offrit Mary. J’ai entendu dire que Brian et lui ont joué ensemble hier.

  - Oui, ils ont joué ensemble.

Elle regarda Nicolas en hésitant. Mais celui-ci dissipa ses doutes.

  - Je veux aller jouer avec Brian, dit-il résolument en glissant sa main dans celle de Mary. Viens me chercher quand tu auras fini Maman.

  - D’accord, dit-elle penchée sur son balai.

Quand Nicolas et Mary furent hors de vue, elle attaqua le sol du passage avec une ardeur vengeresse. Comme Mary l’en avait avertie, elle trouva une grande quantité de gravier et même de petites pierres. Elle laissa dans son sillage, au fur et à mesure de son avancée dans le passage, des petits tas de débris bien nets. Au bout d’un moment, elle se redressa, pour contrer la douleur sourde qui envahissait petit à petit sa colonne vertébrale.

  - Que diriez-vous d’une tasse de thé, lui demanda une voix derrière elle. Elle tourna sur elle-même pour voir Père penché sur sa canne.

  - Je ne peux pas, dit-elle se sentant coupable. Je n’ai pas encore fini ici…

  - La poussière attendra Catherine, dit-il en s’éloignant. Venez vite. Une pause vous ferait du bien.

Ce fut la raideur de son dos qui la décida.

  - Bon d’accord, accepta-t-elle en posant le balai contre le mur du tunnel, mais seulement quelques minutes.

 

 

  - Je dois dire que j’ai été un peu surpris de vous trouver là, dit Père quelques instants plus tard.

Elle le fixa à travers la vapeur s’élevant de la délicate tasse en porcelaine de chine qu’elle tenait à la main.

  - Mary m’a dit que vous aviez demandé du travail, mais je pensais qu’elle vous aurait trouvé quelque chose de plus adapté.

  - Ça ne me gêne pas de balayer, Père, insista-t-elle. Il faut le faire et je peux le faire.

  - Bien sûr vous avez raison, lui accorda-t-il. Mais d’habitude on donne ces menus travaux aux enfants les plus âgés.

Elle fronça les sourcils.

  - Ce n’est pas très juste.

  - Au contraire. Ils savent tous qu’ils finiront par grandir et qu’ils n’auront plus ce genre de tâche à faire. Qu’ils obtiendront le droit de faire des travaux de plus grande envergure et auront de plus grandes responsabilités !

Catherine sirota son thé tout en remuant dans sa tête cette idée.

  - Je crois que je comprends, reconnut-elle. Mais de toute façon le balayage doit être fait. Je ne vois pas pourquoi vous voulez m’en empêcher.

  - Oh, je ne vous en empêche pas ! dit-il. Je suis sûr que vous êtes parfaitement capable de balayer ce passage. Mais vous avez d’autres savoir-faire, Catherine. Je suis étonnée que Mary n’y ait pas fait appel.

  - Pour être honnête, je crois que le balayage est la seule chose à laquelle elle ait pensé, dit Catherine. Et j’étais plutôt intransigeante quant à l’idée de travailler.

  - Bon, je comprends, dit Père la voix songeuse. En fait, je réfléchis depuis hier à la meilleure façon d’utiliser vos talents.

Catherine sourit.

  - Il n’y pas vraiment d’utilité à avoir ici un avocat hors-course. Pas plus qu’une employée de boutique vidéo. Pour être exacte, vous n’avez pas beaucoup d’usage pour le genre de choses que je sais faire.

Père frotta rapidement ses paumes l’une contre l’autre.

  - En fait, Catherine, je ne pense pas que cela soit complètement vrai.

Elle s’interrompit au milieu d’une gorgée.

  - Pardon ?

  - J’ai dit que je ne crois pas que cela soit vrai. Vous avez beaucoup de connaissances que j’aimerais mettre à profit.

Elle posa sa tasse avec soin sur le bord de son bureau.

  - Comme quoi ?

  - J’ai pensé, dit-il aux jeunes que nous envoyons dans le monde d’en haut.

Catherine hocha la tête. Elle savait qu’environ la moitié des jeunes de la communauté choisissaient de tenter leur chance à la surface, une fois adultes.

  - Nous leur enseignons beaucoup de choses, continua Père. Des maths, des sciences et l’histoire. Nous les initions à la poésie, à la littérature classique et encourageons leur goût pour la musique. Pourtant, il y a beaucoup de sujets que ces jeunes ne connaissent pas quand ils s’en vont. Ils ne savent pas gérer certaines situations.

  - Par exemple ?

  - Oh ! Quelque chose d’aussi simple que d’avoir un procès-verbal pour vagabondage par exemple.

Catherine ne put empêcher un sourire incrédule de se peindre sur son visage.

  - Vous voulez que je leur apprenne ce qu’ils doivent faire s’ils sont arrêtés !

Père l’interrompit gentiment.

  - Eh bien, je n’aurais pas dit les choses tout à fait en ces termes, mais oui, je suppose que oui ! Il croisa son regard d’un air grave. Après tout, cela arrive.

Elle se souvint et sentit ses joues se colorer.

  - Oui, bien sûr, convint-elle. Mais je peux le leur enseigner en un après-midi. Un coup de fil, demander un avocat.

  - Je crois que c’est beaucoup plus compliqué que cela, argua Père. De plus, il y a d’autres choses que vous pourriez leur enseigner. Comme s’inscrire sur les listes électorales par exemple ! Les obligations légales quand on trouve un emploi, comment démarrer ou acheter une affaire, acquérir une maison ou louer un appartement.

  - Eh bien….

Les cellules de son cerveau s’étaient mises en route à l’énoncé des propositions de Pères et des douzaines de possibilités se mirent à miroiter.

  - Je suppose que je peux faire ça.

  - Je savais bien que vous le pourriez, dit Père pratiquement en croassant. Les enfants les plus âgés ont une heure libre de deux à trois tous les après-midi. Je les enverrai chez vous. Est-ce que ce sera trop tôt dès demain ?

  - Demain ?

Catherine avala sa salive et réfléchit. Elle devait mettre au point une sorte de progression, mais il n’était pas nécessaire que celle-ci soit d’un niveau trop difficile ni qu’elle soit rapide. Elle était sûre que si son premier cours était suffisamment intéressant, les adolescents lui poseraient des questions qui la guiderait vers d’autres thèmes. Père avait raison, elle avait une mine d’informations à partager.

  - Demain, ça ira, dit-elle la voix ferme et elle se leva. Merci pour le thé Père. Maintenant il faut que je finisse ce passage.

 
 

Après qu’elle eut balayé le tunnel, elle passa quelque temps à la cuisine où William n’eut pas tant de scrupules à lui tendre un couteau tout en lui montrant une dizaine de kilos de pommes de terre.

  - À éplucher ? supposa-t-elle.

  - Et à couper en dés pour le ragoût, répondit-il. Je ne sais pas ce qui est arrivé à Samantha ce matin.

Catherine n’en savait rien non plus, mais cela n’avait pas d’importance. Elle se plongea dans les pommes de terre et éplucha patiemment. De toute façon, elle était en dette avec Samantha pour avoir gardé Nicolas. Et au moins, William n’hésitait pas à la mettre au travail.

L’heure du déjeuner arriva avant que William n’ait jeté un coup d’œil à la montagne de pommes de terre et ne lui annonce que cela suffisait. Elle les plongea dans de l’eau froide et partit chercher Nicolas.

Elle le trouva dans la salle à manger, installé confortablement le sourire aux lèvres entre Brian et Vincent. Nathalie était hors de vue.

  - Elle a du aller chercher du fil pour le tissage de Ruth auprès d’un de nos Amis, expliqua Vincent en lui offrant un siège. Elle m’a amené les garçons.

  - Tu les as eus toute la matinée ? demanda Catherine en jetant un coup d’œil à Nicolas qui n’avait pas fait attention à elle.

  - Seulement la dernière heure ou à peu près. Ils ont joué calmement pendant que je lisais un chapitre des Grandes Espérances à ma classe de littérature.

Son regard lui dit clairement qu’il attendait son sourire à l’énoncé du titre du livre et c’est ce qu’elle fit.

  - Pas le dernier chapitre, j’espère dit-elle doucement.

  - Non. Il hésita. Si tu veux, je peux le ramener ce soir et on pourrait aller quelque part pour le lire.

  - Ça me plairait.

Le soulagement et la satisfaction de Vincent étaient presque palpables.

  - Je m’arrangerai pour que quelqu’un garde Nicolas. Après qu’il sera allé au lit.

  - Mais tu viendras avant, n’est-ce pas ? Il sera déçu si tu ne le fais pas.

Il fit un bref signe de tête, mais elle pensa que cela lui faisait plaisir.

  - Alors je viendrai.

 
 

Vincent avait promis à Kanin de l’aider sur un projet en cours, de sorte qu’après le déjeuner, il laissa Nicolas et Brian aux soins de Catherine. Elle les emmena avec elle dans l’appartement de Père où elle passa en revue son énorme bibliothèque. Elle trouva plusieurs ouvrages sur l’organisation du gouvernement, les lois constitutionnelles et même un code civil usagé. Tous étaient complètement dépassés, mais ils pourraient servir à stimuler sa mémoire et donner des bases.

Quand elle eut fini, les deux garçons débordaient d’énergie et elle abandonna l’idée de leur faire faire la sieste. À  la place, sur les indications de Zak, qu’elle avait rencontré alors qu’il sortait de la Salle des Orgues, elle trouva un petit passage avec un sol lisse et large et laissa les garçons libres de courir et de crier pendant qu’elle s’installait dans un coin avec ses livres et un carnet pour prendre des notes.

Nathalie arriva au bout d’un moment et emmena les garçons prendre des biscuits et du lait chez Mamie Ruth, pendant que Catherine se retirait dans sa propre chambre afin de préparer un plan de cours pour le lendemain. Elle venait juste de reposer livres et papiers quand Nicolas surgit dans la chambre. Vincent était à l’extérieur, l’informa–t-il, et il les attendait pour les accompagner à table.

Elle se rappela, avec un sursaut de culpabilité, qu’elle n’était jamais revenue pour couper les pommes de terres épluchées. Mais William souriait lorsqu’il lui tendit une part de son délicieux ragoût dans un bol.

  - J’ai mis la main sur Geoffrey, confia-t-il et je l’ai mis au travail.

L’essentiel de la conversation pendant le dîner fut le récit par Nicolas des événements de l’après-midi à son père. Vincent apparemment venait juste de le récupérer auprès de Nathalie quand il était arrivé chez Catherine. Après le repas, ils s’activèrent ensemble au rituel du coucher de Nicolas, tous deux l’embrassant pour lui souhaiter bonne nuit et le bordant dans son lit. Le baby-sitter du jour fut Kipper qui avait apporté avec lui une boite en carton pleine de fils électriques, de batteries ainsi que toute une collection de petites ampoules.

  - C’est mon projet de sciences, expliqua-t-il en réponse au regard incertain de Catherine. Je te le promets, je ne m’électrocuterai pas pendant que vous serez partis.

Sa bonne humeur était contagieuse et Catherine souriait encore quand elle suivit Vincent hors de la chambre et glissa sa main dans la sienne.

 
 

Il la guida à travers un labyrinthe de passages étroits et sinueux qui les amenèrent à un endroit qu’elle reconnut. Le Lac Miroir. Il la conduisit au bord de l’eau, étala sa cape pour qu’elle s’assoie, et attendit qu’elle soit bien installée pour se baisser et prendre place à côté d’elle.

  - J’ai apporté le livre, dit-il en lui montrant l’ouvrage familier qu’il tenait dans ses mains.

  - C’est le mien, dit-elle après l’avoir regardé.

Il remua, mal à l’aise et regarda le livre comme s’il avait oublié d’où il venait.

  - Tu me l’avais donné. Il était dans mon appartement.

  - Sur ta table de nuit, reconnut-il avoir hésité un court instant.

  - Tu y es allé, devina-t-elle et tu l’as pris.

Il baissa la tête refusant de rencontrer son regard interrogateur.

  - Je le voulais. C’était une chose qui t’avait appartenu. Je pensais qu’il avait signifié quelque chose pour toi.

  - C’était vrai et ça l’est toujours.

Elle dégagea son bras pour caresser la douce reliure familière, puis glissa sa main sur celle de Vincent.

  - Tout va bien, Vincent. Ça ne m’ennuie pas que tu l’ais. C’est juste que je me sens drôle, je pense. À  la pensée que tu sois venu là haut et que tu sois entré dans mon appartement ! Elle sourit. Tu étais toujours si effarouché à l’idée d’y entrer.

  - Terrifié même, confessa-t-il.

  - Oui, se rappela-t-elle. Il fallait que l’un de nous soit malade ou blessé.

  - Ou disparu.

Elle serra ses doigts plus fort sur les siens.

  - Je suis désolée.

  - Je suis monté là-haut, dit-il d’une voix retenue, parce que c’était chargé de souvenirs de toi.

  - Je suis étonnée que ce soit encore là, dit-elle. Intact.

Elle se rappelait les pièces familières, le réconfort que représentait le fait de posséder des objets favoris, et souhaita un instant pouvoir y retourner.

  - Non, plus maintenant.

Bien qu’elle se fut attendue à cette nouvelle, le coup lui fit mal.

  - Où sont mes affaires ? demanda-t-elle d’une voix qu’elle eut du mal à garder froide.

  - Dans un garde-meuble, je crois. Peter et ton amie Jenny s’en sont occupés.

Elle espéra que son haussement d’épaule paraîtrait plus léger que ce qu’elle ressentait.

  - Bon, de toute façon je n’ai aucun besoin de tout ça ici.

  - On peut aller les chercher pour toi, Catherine. Tout ce que tu voudras. Peter a les clés.

Elle évoqua avec nostalgie quelques objets qui avaient une valeur sentimentale, comme des albums photos et des petits cadeaux venus de son père.

  - Peut-être que je vais lui demander de faire ça, décida-t-elle. La prochaine fois qu’il viendra. Est-ce que c’est lui qui t’a donné le livre ?

Vincent secoua la tête.

  - Quand j’ai appris qu’on allait déménager tes affaires… J’y suis retourné une dernière fois ! Je pensais que cela ne t’ennuierait pas que je prenne cet unique objet.

  - Je suis contente que tu l’ais, lui dit-elle sincèrement. Il était à toi pour commencer, de toute façon.

  - Oui, convint-il.

Pensif, il suivit le fil de ses souvenirs.

  - C’est ton balcon qui m’a le plus manqué. Il la regarda. J’y suis allé souvent quand tu n’étais plus là.

Elle l’imagina assis dans le noir, glacé et esseulé, rempli de souffrance rentrée et toucha son bras.

  - Je restais assis là des heures. D’autres fois je marchais dans le Parc en prenant les chemins que nous avions suivis ensemble. Nuit après nuit.

  - Même après que tu aies renoncé à me chercher ? Elle sourit faiblement à son air choqué. C’est Père qui me l’a dit. Tout va bien, Vincent. Je peux comprendre.

  - Je n’ai jamais cessé d’espérer ton retour, dit-il. J’ai seulement abandonné l’espoir de te retrouver et de te ramener à la maison moi-même. Il baissa la voix. J’avais peur de t’oublier. Au bout de la première année, quand il est devenu évident qu’on ne te retrouverait pas, il y a eu des minutes, des heures parfois pendant lesquelles je ne pensais pas à toi. C’était des moments où j’étais absorbé par un cours, la lecture d’un poème, une conversation avec Père. Puis, je me rappelais, avec un choc. Cela me pétrifiait. Que je puisse t’oublier même un instant ! Que tout ce que nous avions été l’un pour l’autre soit perdu à jamais !

Elle fut envahie par un élan de tendresse envers lui. Sa tristesse était palpable et il s’attendait tellement à ce qu’elle réagisse mal.

  - « Comment ai-je pu t’oublier toi » cita-t-elle doucement « Par quel pouvoir ? Même pour la plus petite partie du temps ! » Tu vois Vincent ? C’est arrivé à Wordsworth aussi. C’est la nature qui nous aide à guérir, je suppose.

  - Est-ce que ça t’est arrivé ? lui demanda-t-il en la regardant intensément. Est-ce que te temps en temps tu m’as oublié ?

Elle hésita.

  - Non, dit-elle enfin. Jamais.

Il se raidit et elle se dépêcha d’expliquer.

  - Comment aurais-je pu ? Avec Nicky qui me regardait chaque jour avec tes yeux !

Au bout d’un instant, il se détendit et regarda au loin. Catherine se réinstalla sur sa cape et enfouit ses genoux sous son menton.

  - Je savais ce que j’avais fait. Je me demandais quand même quelquefois ce que tu en pensais.

La pause qui suivit dura si longtemps qu’elle crut qu’il n’allait pas parler du tout. Puis changeant de position, il lui dit :

  - Je me posais des questions. Je savais au début que tu avais été enlevée de force. Mais plus tard, j’ai commencé à douter. Moi-même, toi, nous. Une fois… peut-être plus d’une fois… je me suis même demandé si tu ne t’étais pas tirée d’affaire d’une façon ou d’une autre. Si tu n’étais pas saine et sauve mais que tout était devenu trop lourd pour toi… et que tu n’avais pas eu la force de venir me le dire.

  - Et si je ne t’avais pas abandonné ?

Il confirma d’un minuscule mouvement de tête

  - Oh, Vincent !

Elle se glissa dans ses bras et posa sa tête sur son épaule à sa façon d’autrefois.

  - C’était plus facile pour moi, je crois. Parce que je savais où j’étais, je savais que j’allais bien, plutôt bien, corrigea-t-elle. Et je savais que vraisemblablement, tout allait bien pour toi aussi. Que tu étais malheureux mais sain et sauf ! Tu ne pouvais pas en savoir autant à mon sujet.

  - C’était plus facile d’imaginer que tu étais incapable de venir que d’imaginer une autre alternative, dit-il en tremblant. Il la serra plus fort. Tu es saine et sauve cependant et tu es ici maintenant. C’est tout ce qui compte.

  - Même, demanda-t-elle d’une toute petite voix, si nous ne retournons jamais là où nous étions ? Même si nous nous ne pouvons plus jamais être comme avant l’un pour l’autre ?

  - Même dans ce cas affirma-t-il doucement dans ses cheveux, même dans ce cas. 

 

Ils ne lurent pas Dickens ce soir là. Au bout d’un moment Vincent se leva et tendit la main pour l’aider à faire de même. Ils revinrent en silence. Catherine se demandait si, après tout ce qu’ils s’étaient dit ce soir, Vincent répéterait son timide baiser de la nuit précédente. Il semblait tellement moins sûr de lui ce soir. Elle se prépara à une déception quand il s’arrêta en face de sa porte et se retourna vers elle.

  - On s’est dit beaucoup de choses, dit-il doucement.

  - Des choses qu’on devait se dire, Vincent, rappela-t-elle.

  - Oui, en effet. Il la regarda d’un air rêveur.

  - Qu’est ce qu’il y a ?

  - Je pensais à ce que tu as dit tout à l’heure.             

  - Quoi ? murmura-t-elle tout à coup bouleversée.

  - Que peut-être nous ne se serions pas capables d’avancer sur le même chemin qu’autrefois, que nous ne pourrions peut-être pas réunir nos cœurs et nos esprits pour les partager comme nous le faisions alors.

  - Je m’en souviens.

Il se pencha sur elle. Catherine ferma les yeux savourant la sensation de ses lèvres sur sa joue, le léger picotement de sa barbe sur sa peau. Il s’attarda un instant après le baiser pour laisser doucement sa joue contre la sienne. Quand il se redressa, il souriait.

  - Je pensais que peut-être sur ce point tu as tort Catherine.

Chapitre 5

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