QUAND JE REVIENDRAI

(I shall emerge)
de Becky Bain
Ttraduit de l'américain par Agnès


Chapitre 9

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  - Je ne veux pas m’en aller.

Les mots étaient étouffés dans la douce étoffe de sa chemise. En réponse, il accentua la pression de ses bras autour d’elle

  - Je ne veux pas que tu t’en ailles, répondit-il.

De l’eau gouttait implacablement d’un tuyau voisin. Le sol était boueux du fait des pluies récentes et le froid de l’hiver se faisait sentir dans cet endroit proche de la surface. Elle s’accrochait à lui, baignant dans sa chaleur, puisant des réserves de réconfort pour les temps à venir. Finalement elle réussit à trouver la force de faire un pas en arrière.

  - Prends soin de Nicky pour moi, murmura-t-elle en cherchant ses yeux.

  - Bien sûr, tu le sais répondit-il. Et toi prends grand soin de toi.

Tous deux pensaient aux dangers auxquels elle allait devoir faire face. Le signe de tête qu’elle donna en signe d’approbation, fut bien tremblant.

Il se baissa pour l’embrasser doucement.

Elle resta en suspens un instant, déchirée entre la nécessité de partir et le besoin de rester, et cela la fit se jeter de nouveau dans ses bras pour un dernier baiser intense, et une dernière étreinte de tout leurs corps. Lorsqu’elle s’arracha à lui, elle entraperçut son regard sombre et hanté juste avant de se retourner vivement pour plonger dans le trou sommaire dégagé dans le mur de brique juste derrière elle.

Elle trébucha en descendant le court et étroit passage au bout duquel elle poussa un fatras de vieux cageots et de boites pour émerger dans une ruelle malodorante, au sol gluant jonché d’ordures pourrissantes et d’excréments humains.

En dépit de la puanteur, elle s’immobilisa un long moment dans l’ouverture de la ruelle, pour se préparer à l’épreuve à venir. L’après-midi était gris et maussade, l’air humide saturé par une petite pluie fine qui lui mouillait la figure et perlait ses cheveux de minuscules gouttes.

Elle regarda derrière elle comme si elle pouvait encore jeter un dernier regard sur la vie qu’elle laissait derrière elle. Sa famille…. Aussi dur qu’il avait été de quitter Vincent, abandonner Nicolas avait été pire.

Ils avaient attendu le petit matin pour le lui dire.

  - Non, avait-il hurlé avec fureur, quand elle avait essayé de lui expliquer. Ne t’en va pas !

  - Il le faut, Nicky, avait-elle dit, ravalant ses larmes. Je ne partirai pas si n’était pas ce que je dois faire.

  - Fait que tu ne doives pas le faire, insista-t-il. Tu restes ici. Il avait attrapé ses mains et les retenait farouchement.

  - Nicolas, avait dit Vincent en s’agenouillant près de lui. Il y a un homme là-haut. Il a fait du mal à d’autres gens. Il faut l’arrêter et seule ta mère peut le faire. Il n’y a pas d’autre moyen.

  - Je m’en fiche, avait-il crié. Les mamans doivent rester avec leurs enfants.

Ses hurlements de chagrin lui avaient brisé le cœur et ébranlé sa détermination. Quand Nicolas s’était finalement rendormi, l’air bouleversé et le visage strié de larmes, Vincent l’avait prise dans ses bras.

  - Tout se passera bien, lui avait-il dit pour l’encourager. Il est jeune, il s’adaptera.

  - C’est une autre façon de dire qu’après un moment, il m’oubliera, avait-elle dit amèrement.

Tous deux savaient que la résolution de cette affaire prendrait des mois.

  - Il ne t’oubliera pas, Catherine, avait dit Vincent. Je ne laisserai pas cela arriver. Tu lui manqueras énormément, comme à moi.

Nicolas s’était réveillé de mauvaise humeur et était resté maussade et récalcitrant jusqu’à l’après-midi. Il ne lui avait répondu que par monosyllabes ou pas du tout. Au moment du départ, elle l’avait pris par la main, anxieuse d’avoir au moins ce petit contact donné de mauvaise grâce avant d’être séparée de lui. Il l’avait suivie d’un air renfrogné refusant de répondre à ses cajoleries. Quand ils étaient entrés dans la chambre de Père, elle l’avait lâché et il avait filé. Vincent serrait son autre main, partageant son chagrin.

À leur vue, Père s’était levé de son fauteuil. Il ne pensait rien de bon de ce retour en haut. Que ce soit parce qu’il craignait l’exposition de son propre monde ou parce qu’il se faisait du souci pour elle ou seulement parce que une fois encore, Vincent allait être malheureux, Catherine n’en savait rien. Vincent lui avait parlé de la réaction véhémente de Père à l’énoncé de la nouvelle, mais au moins il savait mieux cacher sa désapprobation que Nicolas.

  - Catherine, avait-il dit gentiment en l’embrassant sur la joue. Vous allez nous manquer.

  - Je sais. Mais je dois partir.

Sa voix n’était plus qu’un mince filet. Père avait regardé du côté de Vincent, la bouche serrée.

  - C’est ce qu’on m’a dit.

Vincent n’avait pas fait mine de s’offusquer.

  - Peux-tu garder Nicolas pendant que j’accompagne Catherine ?

Père avait accepté d’un geste de la tête.

  - Bien sûr, Nicolas et moi on est en tain de devenir de grands amis.

  - Je sais, avait dit Catherine. J’en suis bien contente.

Elle avait eu du mal à parler et sa voix avait été presque inaudible. Vincent s’était tourné vers Nicolas en train de vider une boite de jouets que Père gardait spécialement pour ses jeunes visiteurs.

  - Nicolas, ta mère va partir. Tu ne veux pas lui dire au revoir ?

  - Non, avait-il répondu sans même prendre la peine de lever la tête.

Vincent avait traversé la salle pour s’accroupir à côté des jouets. Il avait passé un instant à amadouer son fils d’une voix trop basse pour que Catherine entende. Nicolas s’était obstiné, l’œil fixé sur ses jouets. Vincent avait soupiré avant de le prendre à bras le corps pour le ramener près d’elle. Catherine avait tendu les bras vers lui mais Nicolas s’était raidi à son contact et avait tourné son visage quand elle avait voulu l’embrasser.

  - Nicolas ! l’avait réprimandé Vincent. Mais elle avait secoué la tête.

  - Laisse. Ne l’oblige pas. Ça ne fait rien.

C’était faux bien entendu. C’était furieusement douloureux, mais forcer Nicolas ne changerait rien à ce qu’elle ressentait. Vincent avait cherché confirmation dans ses yeux avant de faire un bref signe de tête et de reposer Nicolas par terre. Il s’était penché au-dessus de son fils, lui parlant calmement pour lui expliquer qu’il allait rester avec Père.

  - Vincent était comme cela, avait murmuré Père, à côté d’elle. Il refusait de dire au revoir. Juste au même âge.

  - Nicky croit que je l’abandonne.

  - Non, la contredit Père gentiment. Je crois plutôt qu’il pense comme le croyait Vincent que s’il ne dit pas au revoir, vous ne partirez pas.

 

 

Sur le moment, ces mots lui avaient donné de l’espoir, mais maintenant aucun mot ne pouvait combler le vide qu’elle ressentait dans son cœur. Toutefois ce qu’elle avait dit à Nicolas était la vérité. Elle devait le faire.

 Serrant les yeux pour empêcher l’amertume de couler, elle se dirigea vers le trottoir. Les mains profondément enfoncées dans les poches de son long manteau, elle se força à marcher à bonne allure de façon à se fondre dans la foule pressée de la rue trempée.

Le chagrin de la séparation outrepassait largement sa peur et elle avançait dans ces rues autrefois familières sans tressaillir, oubliant même d’examiner les visages des gens qui arrivaient en face pour y surprendre le geste qui signifierait qu’elle avait été reconnue, la vigilance sournoise qui indiquerait que le danger était proche.

Elle s’arrêta pour regarder de l’autre côté de la rue, depuis un immeuble de bureau terne et sombre. Automatiquement, elle compta les fenêtres jusqu’au 14e étage, puis s’arrêta sur celle qui avait été la sienne. Quelqu’un d’autre était assis à son bureau maintenant, quelqu’un d’autre regardait dans la rue lors de ses rares pauses entre deux dossiers embrouillés d’accusation criminelle.

Un examen minutieux de la rue et des automobiles les plus proches la convainquit qu’elle n’avait été ni remarquée ni suivie. Le renfoncement d’une entrée proche lui offrit un abri contre la pluie tout en lui permettant de surveiller les portes de verres du hall principal du bâtiment qui abritait la Cour de Justice Criminelle. Elle s’appuya dans le recoin du mur et s’installa pour attendre.

Environ deux heures passèrent. La lumière grise du jour s’était affaiblie jusqu’à laisser place à un crépuscule plus gris encore. Le brouillard se levait, drapant les lampadaires d’un voile blanc qui rendait leur lumière presque inefficace. Il faisait de plus en plus froid aussi. Catherine, complètement trempée et glacée, s’efforçait de ne pas penser à la cafetière que Nathalie tenait au chaud dans sa chambre.

De l’autre côté, la porte vitrée du hall s’ouvrit et son cœur bondit dans sa poitrine quand un homme aux cheveux bruns en sortit. Elle le regarda tourner à droite et avancer à grandes enjambées dans l’obscurité avant de quitter elle-même son embrasure et de le suivre rapidement afin de ne pas le perdre de vue. Apparemment, il n’avait pas changé ses habitudes au cours de ces trois ans et demi. Son allure était vive, son pardessus ouvert battait contre ses jambes. Quelques pâtés de maison plus loin, il entra dans un petit restaurant grec.

Elle guetta à travers la vitre dégoulinante de pluie pendant qu’on lui montrait un box isolé. Il enleva son vêtement mouillé et prit le menu sur la table. Catherine profita d’un répit dans la circulation pour traverser rapidement. À l’entrée du restaurant, elle prit sa respiration et jeta un rapide coup d’œil autour d’elle. Personne ne semblait la regarder, elle tira la porte pour l’ouvrir et entra dans le restaurant chaud et sec.

  - Bonsoir Mademoiselle, l’accueillit l’hôtesse. Vous êtes seule ?

  - Non. Je veux dire, j’ai rendez-vous avec quelqu’un dit-elle en faisant semblant de chercher dans la salle, encore vide du restaurant. Il est là.

Elle remercia d’un sourire et avança vers le box de Joe. Il était absorbé dans le menu et sursauta quand elle se glissa sur le siège en face de lui.

  - Désolé, c’est ma… Il s’arrêta net, la bouche ouverte, complètement stupéfait. Cathy ?

  - Salut Joe, dit-elle doucement.

Il laissa tomber le menu et tenta de se lever mais elle avait anticipé son mouvement en attrapant sa main à travers la table.

  - Je t’en prie, ne bouge pas, dit-elle en parlant aussi vite et aussi énergiquement qu’elle le pouvait. Ne fais rien qui pourrait attirer l’attention sur nous. Sur moi.

Il tira sur son bras un instant puis tout à coup céda à la farouche pression de ses mains pour se rasseoir dans son siège, ses yeux examinant les visages des autres consommateurs avant de retourner à celui de Catherine.

  - Tout va bien, lui dit-elle. Je ne pense pas qu’on te surveille.

Il émit un long soupir incrédule et tourna sa main pour pouvoir empoigner celle de Catherine.

  - Cathy. C’est vraiment toi ? Je ne rêve pas ?

  - Ce n’est pas un rêve Joe. Je suis bien là. Elle lui tendit son autre main qu’il empoigna aussi, se penchant à travers la table.

La serveuse s’approcha et il l’éloigna d’un geste de la main.

  - Mon dieu, Radcliffe. Je te croyais morte.

Elle hocha la tête, les yeux humides.

  - C’est bien ce que je pensais. Je suis désolée.

  - Mais par tous les diables, où étais-tu ? Pourquoi n’as-tu pas fait signe ? Enfin ! Je croyais que tu étais morte !

Sa voix était basse mais sifflante, la prise de ses doigts se fit soudain rude au point de lui faire mal.

  - J’ai été enlevée, dit-elle sans ménagement. Et elle vit son visage changer, la colère faire face à la consternation.

  - Ouais, je sais ! Je veux dire, c’est ce qu’on pensait après qu’on ait trouvé ta voiture dans le parking. Mais c’était il y a presque quatre ans ! Est-ce tu me dis que tu as été prisonnière tout ce temps ?

  - Non, Joe. Je sais combien tout cela doit te sembler déconcertant…

  - Crois-moi Catherine, déconcertant n’est pas le mot, lui dit-il d’un air sombre. Essaye traumatisant.

  - Je suis désolée. Je ne voyais pas d’autre moyen de t’approcher. J’essaye d’assurer notre sécurité à tous les deux.

  - Notre sécurité, pourquoi ? Il lança un autre regard circonspect autour de lui. Ça fait deux fois que tu me dis ça !

  - Je suis désolée, Joe, répéta-t-elle, bien qu’elle sut que ses excuses ne servaient à rien. Je devrais peut-être raconter par le commencement.

  - C’est une bonne idée. Pourquoi ces voyous t’ont-ils enlevée d’abord ? Que voulaient-ils ?

  - D’abord pour me poser des questions au sujet du carnet que tu m’avais donné… Le carnet noir.

Il se tassa sur lui-même.

  - Oh ! Non ! Cathy.

Elle continua comme s’il n’avait rien dit.

  - Puis ils m’emmenèrent dans un autre immeuble, me mirent dans une pièce dans laquelle j’ai vécu les six mois suivants.

  - Où ? Pourquoi ?

  - Ici, à New York. Je pourrai reconnaître l’immeuble et te le montrer, mais je doute qu’il reste la moindre trace de mon passage là bas. Pourquoi ? Parce que l’homme qui me tenait prisonnière voulait mon bébé.

Joe ouvrit la bouche puis la referma comme un poisson hors de l’eau.

  - Bébé ? parvint-il à souffler.

Elle acquiesça en lui pressant les mains.

  - J’étais enceinte, Joe.

Il avala sa salive.

  - Enceinte ? répéta-t-il.

Elle pouvait presque voir les petits rouages tourner dans son cerveau.

  - Ce mec. Celui qui était malade. Hein ! C’est de lui ?

Elle dut réfléchir un moment pour se rappeler avoir confié à Joe dans son bureau son souci pour Vincent et combien il était malade.

  - Oui.

  - Il allait mieux, alors.

  - Oui, il va bien maintenant.

  - Et où… qu’est-ce qui est arrivé au bébé ?

  - Il est en sécurité, dit-elle laconiquement. Je me suis échappée avant sa naissance. Quelques jours avant.

  - Tu aurais du venir me voir. Je t’aurais aidée.

  - Je sais que tu m’aurais aidée. J’ai essayé. Je n’y suis pas parvenue, dit-elle en haussant les épaules. De toute façon, j’ai réussi à quitter New York et mon fils est né en sécurité. J’ai pu le protéger pendant ces trois dernières années.

  - Et maintenant, tu débarques, en regardant par-dessus ton épaule comme si tu redoutais qu’on soit encore à ta poursuite.

  - Je crois qu’on me poursuit encore, oui. L’homme auquel j’ai échappé ne prend pas ses défaites à la légère. Il n’abandonne jamais.

Joe dégagea ses mains et s’adossa, se frottant les yeux.

  - C’est incroyable. Tu es là après tout ce temps, assise en face de moi au Restau des Olympiades.

  - Tu peux le croire, lui dit-elle en souriant.

Il ne lui rendit pas son sourire.

  - Mais pourquoi ? Je veux dire pourquoi maintenant ? Particulièrement si tu es toujours aussi terrorisée ?

  - J’ai peur, admit-elle. Peur de ne jamais revoir mon petit garçon. De ne jamais revoir son père. De mourir. Mais l’homme qui m’a enlevée est toujours là dehors, Joe. Il dispose toujours d’un gigantesque pouvoir, il est capable d’écraser quiconque se trouve en travers de son chemin. Il faut l’arrêter. Et je crois bien que je suis la seule personne qui soit en mesure de le faire.

  - On n’a jamais retrouvé le carnet noir que je t’avais donné, dit Joe. On a fouillé ton bureau, tes dossiers, ton appartement. On a même obtenu un mandat de perquisition pour accéder à ton coffre.

  - Ce n’était pas là qu’il était.

  - Où était-il ?

  - Je l’avais donné à Elliot Burch.

Le visage de Joe s’assombrit encore.

  - Burch !

  - Ne sois pas comme ça, le gourmanda-t-elle. Je lui ai demandé de m’aider. Il a dit qu’il essayerait.

  - Il a tout perdu, tu sais, dit Joe.

Elle hocha la tête.

  - On a assez parlé de lui dans les médias. J’aurais tellement voulu l’aider. Mais j’étais à peine capable de m’aider moi-même.

  - Il a disparu. Personne ne sait où il est.

  - Il s’est fait un puissant ennemi, Joe.

  - Tu es en tain de me dire que l’homme qui t’a enlevée, le type auquel on pourrait remonter grâce à ce carnet est derrière la chute du Cartel Burch.

Elle confirma d’un geste de sa tête.

  - J’espère qu’Elliot est parti le plus loin possible, et pour sa sauvegarde, j’espère aussi qu’il ne reviendra jamais.

Joe grommela.

  - Mais si c’est lui qui a le carnet noir, tu ne crois pas qu’il serait venu nous trouver avec ? Qu’il me l’aurait envoyé anonymement ou autre chose ? Sans lui, nous avons dû renoncer à nos investigations autour des allégations de Patrick.

  - Il a peut-être essayé, dit Catherine prudemment. Mais de toute façon, tu n’aurais pas dû en avoir besoin.

  - Pourquoi ?

  - Parce qu’avant de le donner à Elliot, j’en ai fait une photocopie pour John Moreno.

Joe aurait explosé si elle n’avait pas de nouveau pris sa main.

  - Moreno, siffla-t-il, à l’évidence hors de lui. Tu accuses Moreno !

Elle s’était attendue à cela, bien qu’elle ne sache pas si sa colère était dirigée contre Moreno pour sa trahison ou contre elle et ses accusations ou contre un mélange des deux.

  - Il y a pire dit-elle. Il m’a eue. Parce que j’avais confiance en lui, j’ai baissé mon arme.

Joe n’aurait pas pu être plus pâle.

  - Je le tuerais, ce fils de…

Elle lui secoua la main, fort.

  - Non, Joe, je veux qu’on le poursuive. C’est la raison pour laquelle je suis revenue. Je veux témoigner.

 

 

Joe passa deux coups de fils depuis une cabine proche du restaurant, puis la poussa dans un taxi. Catherine croisa les bras et s’installa dans un coin du siège arrière de la voiture, s’efforçant de ne pas trembler. Passer le contrôle de ses actes à quelqu’un d’autre était une chose qu’elle n’avait jamais faite depuis des années. Elle avait implicitement confiance en Joe et elle avait su, bien avant de prendre contact avec lui, qu’elle devrait littéralement remettre sa vie entre ses mains. Mais elle continuait à trembler.

  - Je viens de parler à un de mes potes au bureau du Procureur Fédéral, dit Joe parlant à toute vitesse. Il est très intéressé par ce que tu as à lui dire. Particulièrement au sujet de Moreno.

Catherine acquiesça. Elle savait que Moreno serait le premier objectif. Ce ne serait que plus tard quand elle aurait été capable de cerner et de définir les activités de Gabriel qu’il n’aurait plus la primauté. Elle regarda par la vitre de la portière, les rues sombres, humides et glissantes et se renfonça encore plus dans son coin.

  - On va parler avec lui tout de suite, continua Joe.

D’instinct, tous ses sens furent en alerte.

  - À ton copain ? Où ?

Joe eut l’air surpris.

  - À son bureau.

  - Non, pas son bureau. Ça pourrait tout compromettre.

  - Catherine, c’est un bâtiment du gouvernement. Il y a des gardes…

  - J’ai été kidnappée dans le parking du commissariat, siffla-t-elle. Tu comprends pas ? Si le procureur de Manhattan est à sa botte, n’importe qui peut l’être aussi. Je risque ma vie là-bas et je sais de quoi je parle.

Il se gratta la nuque et parut mal à l’aise.

  - Ok. On ne va pas le rencontrer là. Où allons-nous ?

Catherine réfléchit une minute.

  - Je sais, dit-elle enfin. Dis au chauffeur de s’arrêter.

Joe se pencha pour parler au conducteur, qui grommela des paroles inintelligibles avec un fort accent étranger avant de s’exécuter. Catherine sortit et resta debout à examiner les passants pendant que Joe payait le taxi et tournait autour de la voiture libérée pour la rejoindre.

  - Alors ? demanda-t-il.

Elle se sentit mieux maintenant qu’elle avait le contrôle de la situation. Elle montra du doigt une cabine téléphonique.

  - Appelle ton ami, dit-elle. Essaye de savoir s’il a parlé à quelqu’un de ton coup de fil. S’il ne l’a pas fait, dis-lui de nous retrouver au Frosty Jack à Broadway. C’est un bistrot juste à la sortie.

  - Je sais où c’est, dit Joe. Je l’appelle.

Catherine attendit en grelottant, autant d’appréhension que à cause de l’humidité glacée, pendant que Joe donnait son coup de fil.

  - On y va, lui dit-il un instant après en raccrochant le téléphone. Il pense qu’on est cinglé, mais il vient.

  -A-t-il parlé à quelqu’un ?

  - Il dit que non.

Catherine se renfonça plus profondément dans son manteau en espérant que l’ami de Joe ne mentait pas. Jack les attendait quand ils arrivèrent dans le café. Joe le repéra dans un box au fond et lui fit un signe de la main en guise de salut pendant qu’ils approchaient.

  - Cathy Chandler. Je suis ravi de te présenter Jack Butler.

  - Heureux de faire votre connaissance, Mademoiselle Chandler, dit Jack en se soulevant poliment. Et encore plus heureux d’apprendre que vous êtes saine et sauve.

  - Je suis vivante, Jack, le corrigea-t-elle calmement mais je ne suis pas sauvée.

Son visage s’altéra en réponse à sa remarque et elle vit qu’il prenait les choses très au sérieux. Pendant les deux heures suivantes et avec force tasses de café, Catherine exposa à Jack Butler les grandes lignes de ce qui lui était arrivé, qui était impliqué, quelles preuves elle pouvait produire. Il l’interrompit régulièrement pour demander des précisions et prit beaucoup de notes.

  - Bien, dit-il enfin. Une fois que j’aurais mis ceci au propre sous forme de procès-verbal et que vous aurez signé, nous pourrons vraisemblablement arrêter M. Moreno. Nous n’avons pas assez d’éléments contre ce Gabriel.

  - Je sais, dit-elle. J’espérais pouvoir récupérer le carnet noir.

  - Bon, jusqu’à ce qu’on sache où est Burch, c’est hors de question, dit Joe. Mais nous en avons assez pour lancer une solide mise en examen, et qui sait ce que nous mettrons à jour.

  - Sûr, convint Jack. Mais d’abord, Cathy, vous devez être en sécurité.

Elle s’éclaircit la voix.

  - En fait, je peux aller dans un endroit sûr, aventura-t-elle.

  - D’accord. Où est-ce ?

  - Je ne peux pas vous le dire.

  - Allez Catherine, tu peux faire confiance à Jack, dit Joe en lui pressant la main.

  - Vous êtes procureur, Catherine. Vous êtes capable de comprendre. Vous êtes mon seul contact pour toute cette affaire. Je ne peux vous perdre de vue. Pour être capable de justifier les dépenses liées à ces investigations ou risquer la vie d’agents, je dois savoir où vous êtes, vérifier que vous êtes en sécurité et pouvoir vous contacter à tout instant.

Elle baissa la tête. Elle avait eu le mince espoir, dans ses meilleurs moments, qu’on la laisse mettre au point un système de messages pour quand ils auraient besoin d’elle et qu’elle pourrait retourner dans les tunnels.

  - Je suis désolée, murmura-t-elle. Dans l’endroit auquel je pense, il ne sera pas facile de me contacter. Je serais hors d’atteinte.

  - Alors ça ne peut pas marcher, dit Jack gentiment. Écoutez Cathy, je veux vous installer dans un lieu protégé ici à New York.

  - Une résidence surveillée ?

Elle le regarda avec scepticisme, convaincue qu’aucun appartement ou maison de ville ne serait suffisamment sécurisé contre les agissements de Gabriel.

  - En réalité, c’est plutôt une sorte de prison à l’envers, dit Jack. On s’en sert pour tenir les intrus à distance plus que pour surveiller ceux qui sont dedans. La sécurité y est plus forte qu’à la Maison Blanche, en tout cas c’est ce qu’on m’a dit. C’est conçu pour ceux qui sont vraiment en danger et pour lesquels la résidence surveillée ne suffit pas, la plupart du temps des témoins comme vous.

Elle le regarda attentivement.

  - J’écoute.

  - C’est au sommet d’un bâtiment du gouvernement, dit-il. En fait l’immeuble même où je travaille. C’est complètement sûr. L’ascenseur est contrôlé depuis le poste de garde de l’étage et il y a des caméras vidéos sur toutes les ouvertures. Les gardiens sont des agents fédéraux spécialement entraînés pour ce type de mission. Aucun de ceux qui ont vécu ici n’a jamais été en péril.

Elle lui offrit un sourire tremblant et tenta une plaisanterie.

            - Parfait pour des vacances. Quand est-ce qu’on y va ?

 

Chapitre 10

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